Les territoires perdus de la République, 13 ans plus tard...

Publié le par danilette

ITW de Georges Bensoussan sur LCI en janvier 2015

Les territoires perdus de la République, 13 ans plus tard...

À l'origine de ce livre, le constat alarmé de professeurs de l'enseignement secondaire d'académies de la région parisienne qui tous faisaient état de leurs difficultés à enseigner la Shoah dans des classes à forte composante maghrébine et qui ont vu s'installer une oppression violente, archaïque et raciste parmi leurs élèves.Il fallut un long temps avant qu'ils consentent à s'exprimer sur un sujet qui leur faisait honte.Cet essai dirigé par Emmanuel Brenner, pseudonyme de l’historien Georges Bensoussan, n'avait pas reçu à l'époque toute l'attention qu'il méritait et avait provoqué des réactions allant du déni au choc. On reparle beaucoup de ce livre 13 ans plus tard :

Marianne : En 2002, vous avez participé à l’écriture de l’essai Les Territoires perdus de la République dans lequel plusieurs professeurs faisaient le constat de contestations parfois violentes de certains cours d’histoire-géographie, notamment en raison de la perte de certaines valeurs défendues par la République et d’une offensive islamiste. Pensez-vous que treize ans après la sortie du livre, la tuerie de Charlie Hebdo annonce une prise de conscience ?
Georges Bensoussan : Je fais en effet le constat qu’il y a une prise de conscience treize ans après la publication d’un livre qui n’a jamais été autant cité qu’aujourd’hui. A l’époque, la gauche dont nous venions tous a boudé le livre, considérant que c’était un livre raciste. Passons vite sur cette cécité dont on paie aujourd’hui le prix. Car, en treize ans, la situation s’est considérablement dégradée précisément faute d’avoir fait le diagnostic à l’époque. En préparant ce livre en 2002, nous considérions qu’il était déjà tard. L’ouvrage avait été initié sur l’instigation de mon éditrice à laquelle j’avais parlé des retours de professeurs qui me revenaient en tant que formateur au mémorial de la Shoah (à l’époque le Centre de documentation juive contemporaine). Depuis 1994, des professeurs venaient me voir individuellement pour me faire part des incidents survenus dans leur classe au moment d’aborder à l’époque, essentiellement, la seconde guerre mondiale et la Shoah. Au fur et à mesure que j’engrangeais ces témoignages, j’ai senti le besoin de faire un livre collectivement, avec des professeurs.
Maintenant, est-ce que la prise de conscience qui a suivi le 11 janvier ira jusqu’à la racine du problème ? Je n’en suis pas sûr. La paresse intellectuelle et surtout le manque de courage politique font que cela risque d’être une vague sans lendemain. Les forces de torpeur risquent de jouer et conduire à l’immobilisme.

Quelles ont été les réactions des politiques à l'époque de la sortie du livre ?
Quelques mois après la parution, début 2003, j’ai reçu un appel de l’attachée aux Affaires scolaires du cabinet de Jacques Chirac, qui était alors président. La cellule scolaire nous a reçu. Il s’agissait essentiellement de l’équipe de Xavier Darcos, alors numéro 2 au ministère de l’Education nationale. Deux d’entre nous, dont moi-même, avons été reçus par la commission Stasi en novembre 2003 sur la question du voile à l’école. Tel fut le paradoxe, si nous venions tous de la gauche, ce sont des gouvernements de droite qui se sont intéressés à notre travail. Reste qu’à part la loi sur le voile à l’école, il n’y eut pas de suite.

Quel bilan faites-vous aujourd’hui de la situation dans les écoles ?
Aujourd’hui la situation est plus grave. Nous n’en étions pas alors au banditisme organisé, nous n’en étions qu’au début de la radicalisation islamiste. Les professeurs témoignaient dans le livre avoir vu des éducateurs scolaires, musulmans pratiquants, sinon même radicaux, qui montaient la tête à certains gamins des collèges, tels des endoctrineurs islamistes.

Si les tragédies récentes commencent à libérer la parole des professeurs et des politiques, elles sont aussi l’occasion renouvelée de libérer plus encore la parole des élèves. De nombreux incidents au moment de l’affaire Merah (en mars 2012) n’ont pas été relayés. On a fait comme d’habitude dans ce pays, on a refusé de voir et de nommer, on a mis la poussière sous le tapis. Nous n’avons fait que repousser l’explosion. On l’a vu avec l’affaire Nehmouche également, certes survenue en Belgique mais où l’assassin était bien français, né à Roubaix. Quand nous préparions Les Territoires perdus de la République, Nehmouche et Merah étaient des gamins alors scolarisés au collège...

De nombreux témoignages rapportent que des chefs d’établissements préfèrent composer pour ne pas avoir d’ennuis. Est-ce que c’est un constat que vous faisiez déjà en 2002 ?
Le contraste était déjà frappant à l’époque entre ce qui remontait au ministère de l’Education nationale, rue de Grenelle, et ce que les professeurs racontaient du terrain. Nous avions le sentiment en les écoutant que les incidents étaient plus nombreux qu’on ne le disait et pas limités au seul département de la Seine-Saint-Denis. Le ministère, lui, continuait à parler d’incidents isolés. Les concordances étaient trop nombreuses pour que cela ne soit que le fait du hasard. Faire remonter les incidents jusqu’à la rue de Grenelle, c’est pour un chef d’établissement prendre le risque d’être mal noté et mal perçu. Bref, c’est mettre dans la balance son plan de carrière (points, indices, promotions, mutations, etc.). Ce système encourage le silence et le mensonge. Il y a là un « pittoresque » et archaïque côté soviétique qui rappelle le « plan quinquennal » en URSS. On compose donc avec la nourriture Halal par exemple (le porc à la cantine), les horaires de piscine, les tenues pour l’éducation physique, etc. Mais plus l’on compose, plus la laïcité recule et plus l’on donne l’impression d’une République molle. L’offensive islamiste se nourrit de notre faiblesse, c’est-à-dire de cette lâcheté, en dehors même du mensonge de quelques intellectuels qui furent de véritables « chiens de garde » (au sens de Paul Nizan en 1926), des spécialistes du déni et de l’anathème.
Par ailleurs, il y a erreur à croire que l’offensive islamiste ne touche que des paumés sociaux comme les frères Kouachi et Coulibaly. Ceux-là passent à l’acte, certes, mais nombre de gens qui se radicalisent sont diplômés et ne sont pas passés par les prisons. Lire la suite sur http://www.marianne.net/ou-sont-territoires-perdus-republique-2015

Voir aussi : Des territoires plus perdus que jamais

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