L'antisémitisme musulman, Fadiey Lovsky

Publié le par danilette

Il s'agit d'un extrait du livre Antisémitisme et Mystère d'Israël, prêt depuis plusieurs mois et que je me décide à mettre en ligne aujourd'hui à titre d'hommage à l'auteur,
Fadiey Lovsky, après avoir appris qu'il venait de s'éteindre le 23 mai 2015. Fadiey Lovsky, né à Paris en 1914, est un des intellectuels protestants majeurs du 20ème siècle, historien, grand spécialiste des relations entre Juifs et chrétiens et parmi les fondateurs des Amitiés Judéo-Chrétiennes avec Jules Isaac, Edmond Fleg
, le grand-rabbin Jacob Kaplan ...

Source : l'ouvrage sous forme d'e-book mis à jour et annoté par
Menahem Macina , fruit d'un travail considérable, que vous pouvez lire
en intégralité sur :
lovskymystereisrael.pressbooks.com

Dans la grande ville de Fez une terrible persécution eut lieu ; mais comme je n’ai trouvé là-dessus rien de précis, je ne l’ai pas décrite plus amplement

Salomon Ibn Verga.

Chapitre 7. L’antisémitisme musulman

On entend souvent dire que l’Islam a été plus doux à l’égard des Juifs que la Chrétienté. En cette matière, les statistiques et les comparaisons d’avanies ou de persécutions ont quelque chose de sordide. Mais, s’il est bien entendu que le fanatisme des uns n’excuse nullement celui des autres, il faut rappeler que notre connaissance des groupes juifs en terre de Chrétienté est incomparablement plus complète et plus détaillée que l’histoire du judaïsme musulman ; et le retentissement, au moins depuis deux ou trois siècles, des persécutions et des injustices antisémites, autrement plus profond dans les consciences chrétiennes. Les notes qu’on va lire sur l’antisémitisme musulman (et dont l’insuffisance est manifeste, et qui veulent seulement suggérer ce que serait un chapitre écrit d’après des sources qui nous sont inaccessibles) devront souvent reprendre la remarque d’un chroniqueur juif : «Dans la grande ville de Fez une terrible persécution eut lieu ; mais comme je n’ai trouvé là-dessus rien de précis, je ne l’ai pas décrite plus amplement[1]». Un historien juif notait il y a cinquante ans que «les destinées des Juifs de la diaspora qui vivent dans les différents pays de l’Islam n’ont été étudiées et exposées par les historiens du judaïsme que dans une mesure relativement faible» et que même un événement aussi important que celui, survenu il y a à peu près 300 ans, de la conversion forcée des Juifs de l’empire persan au mahométanisme, n’est pas consigné dans les récits consacrés à l’histoire juive[2]».

Des faits aussi révélateurs que le mépris général envers les Juifs, en terre d’Islam ; l’origine islamique de la rouelle ; l’existence de quartiers spéciaux ou mellahs pour les Juifs sont autant de preuves d’un antisémitisme persistant. Il en est de même des Pourim longtemps célébrés par les Juifs des pays orientaux, témoignages parfois imprécis, mais toujours éloquents, des troubles populaires dont ils étaient les victimes[3]. On conviendra enfin qu’à l’antisionisme des pays musulmans se mêle un antisémitisme qui n’est pas sans racines historiques.

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Les Arabes nourrissaient déjà de mauvais sentiments à l’égard des Juifs avant que Mahomet ne prêchât l’Islam[4]. Le prophète, qui admettait l’inspiration de l’Ancien Testament et de l’Evangile[5], fut fortement influencé par les idées juives ; mais il ne conserva pas cependant le «Livre» et incita les enfants d’Israël à recevoir son propre enseignement[6].

Nulle part le Coran ne contient au sujet des Juifs, de tristesse ni d’espérance comparables à celles de saint Paul. Alors que l’Apologie chrétienne souligne l’intégrité de l’héritage scripturaire juif, le Coran reproche aux «gens du Livre» de le falsifier[7], de semer la corruption par la terre. Il leur annonce un avenir où aucune perspective de rachat ne subsiste : «Pour eux c’est la honte en ce monde, et dans l’autre c’est un terrible châtiment[8].» «Ils sont devenus le parti de Satan : ils sont perdus[9]. Mahomet leur impute l’usure[10]. Il présente les interdictions alimentaires de la Loi comme une «récompense de leurs rébellions[11]» et enseigne que les Juifs, perfides et maudits[12] sont de pires ennemis des Musulmans que les Chrétiens[13], etc.

L’antijudaïsme du Coran, beaucoup plus radical que celui du Nouveau Testament, excède le plan purement théologique ; entre l’antisémitisme et lui, il n’y a plus que l’épaisseur d’une nuance.

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Les actes du prophète ne furent pas plus favorables aux Juifs que son enseignement. Après 624, Mahomet, qui avait garanti aux Juifs leur liberté religieuse, et qui avait espéré les gagner à sa cause, attaqua systématiquement leurs tribus, exila celles de Médine, en obligea d’autres à la conversion, massacra toute une tribu, soumit à une oppression économique écrasante celles qui furent autorisées à demeurer en Arabie[14]. La tradition musulmane insiste également sur l’opposition entre les Juifs et les Musulmans, rapporte qu’une Juive tenta d’empoisonner le prophète, et lui prête des expressions comme celle-ci : «Dieu fasse périr les Juifs, ainsi parle le prophète[15]

Aussi la législation de la société musulmane fut-elle défavorable aux Juifs. Omar, qui les exila définitivement d’Arabie, publia une ordonnance qui devint la source du droit civil en ce qui les concerne. S’ils échappaient, comme les Chrétiens, au massacre des infidèles, les Juifs devinrent, ainsi que les Chrétiens, les dhimmis, les «gens du contrat», les protégés. C’est ce «contrat» qui déterminait leur statut réel et garantissait leur droit à la vie et à l’inviolabilité ; protection relative toutefois puisque, selon l’opinion généralement admise, le meurtre d’un Chrétien ou d’un Juif était bien puni, mais non de mort[16]. L’usage prenait soin de distinguer les Juifs des Musulmans, qui coupaient le milieu de leur moustache parce que les Juifs, au contraire, n’en laissaient point pousser les bouts[17]. Faut-il sourire ? Un costume ou une marque distinctive signalèrent tout infidèle aux Musulmans ; ce fut à l’origine, le ghiyar, que les dhimmis se fixaient sur l’épaule, et dont la couleur était différente de celle du vêtement. Ghiyar et ceinture spéciale (ou zunnar) devinrent obligatoires. Haroun al-Raschid est le premier souverain qui ait appliqué d’une manière certaine cette législation, qui distinguait les Juifs des Chrétiens, le jaune étant particulier aux Juifs, le bleu aux Chrétiens (mais le détail en fut aussi variable que les décisions relatives à la rouelle le seront plus tard en terre chrétienne[18]. Les armes et le cheval furent dès lors défendus aux Juifs ; leurs maisons ne pouvaient pas s’élever au-dessus des demeures des Mahométans ; les Juifs (comme les Chrétiens) ne devaient ensevelir leurs morts qu’en silence : «En Orient, un enterrement est une manifestation publique : seuls les Musulmans avaient le droit de pleurer en toute liberté leurs morts[19].» Les Juifs n’eurent pas davantage qu’en terre chrétienne le droit de construire de nouvelles synagogues ni de restaurer les anciennes. Le culte juif, de toute manière, ne devait y être célébré qu’à mi-voix. Le séjour de Jérusalem fut interdit aux Juifs, comme au temps d’Hadrien. Tel était le statut officiel des Juifs sous la puissance islamique, avec les exceptions et les inconséquences d’une société musulmane aussi diverse et changeante que la Chrétienté[20].

Il n’est pas excessif de souscrire à l’opinion de Graetz : «L’islamisme naissant se montra aussi intolérant pour les Juifs que le christianisme[21]

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Il y avait tout comme en terre chrétienne, des Juifs pour se convertir à l’Islam et composer des ouvrages polémiques contre le judaïsme[22], et une école de docteurs et de polémistes musulmans pour accuser les Juifs d’avoir faussé l’Ancien Testament, et poursuivre en conséquence des campagnes, parfois couronnées de succès, afin d’obtenir la fermeture des synagogues[23]. On a noté que l’«on se méfie, par principe, des choses israélites dans la tradition musulmane[24]» et que la «profonde horreur [des Musulmans] et leur mépris pour le peuple israélite explique comment ils sont restés étrangers à l’étude des livres sacrés hébraïques et n’ont, par suite, emprunté à l’Ancien Testament que les seules indications mises en œuvre par Mahomet lui-même[25]».

Au cours du Ier siècle musulman, on vit apparaître plusieurs indices du phénomène de différenciation à l’égard des Juifs (et des Chrétiens) : il se manifestait aussi bien dans le jeûne qu’en ce qui concernait la prière et la piété envers les morts[26]. Les Chiites, en enseignant l’impureté des mécréants, faisaient dire dans un texte de leur tradition à l’archange Gabriel, qui se refusait à prendre la main de Mahomet : «Lave-toi d’abord, car tu as touché la main d’un Juif[27].» On n’adopta la circoncision qu’en prenant soin de la pratiquer autrement que les Juifs ; et si ceux-ci choisissaient des prénoms musulmans, on y voyait «un abus regrettable[28]».

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N’’y a-t-il pas quelque chose de fastidieux dans toute énumération ? Pourtant, celle qu’on va lire a-t-elle deux défauts supplémentaires : elle manque trop de ces précisions qui éclairent les événements, et elle est encore beaucoup trop partielle.

On nous dit que l’oppression d’Omar II en Syrie poussa les Juifs à y faire bon accueil au faux messie Sévère[29]. On rapporte que malgré les services rendus par les Juifs d’Espagne aux conquérants arabes, ceux-ci astreignirent les Juifs à payer tout autant d’impôts que les Chrétiens vaincus, et que les juifs déçus se révoltaient contre les Musulmans, à peine la conquête achevée [30]. On constate qu’au début du VIIIe siècle, Tolède fit le théâtre de la destruction de quarante synagogues, et d’un massacre de Juifs[31].

L’intolérance musulmane se réveilla particulièrement avec les califes abbassides. Haroun al-Raschid ordonna une destruction de synagogues et fut le premier à qui l’histoire puisse attribuer certainement – en l’année 807 – l’obligation faite aux Juifs de porter une pièce d’étoffe jaune sur le vêtement[32]. L’un de ses successeurs, Mutawakkil, obligea vers 849, les non-Musulmans à ceindre les reins d’une large pièce d’étoffe jaune, et à peindre sur leurs maisons des singes ou des porcs. Il fit démolir à Bagdad de récentes synagogues ; on appliqua rigoureusement les lois d’Omar, tandis qu’on transformait des synagogues en mosquées et qu’on interdisait aux Musulmans d’instruire les Juifs[33]. Ceux-ci payèrent des impôts alourdis et perçus avec plus d’intransigeance. Mutawakkil décida que les dhimmis ne pourraient plus témoigner en justice : c’était leur interdire de «faire valoir leurs droits devant les tribunaux musulmans[34]».

Au siècle suivant, les califes abbassides Al-Muktadir (908-932) et Al-Muktadi (1075-1094) veillèrent encore à ce que les Juifs eussent toujours le ghiyarsur le vêtement[35]. Vers 940, un Exilarque fut accusé par les Musulmans d’avoir outragé Mahomet : on le tua. Son successeur fut également assassiné. L’exilarchat juif disparut ainsi au bout de sept siècles «sous les coups du fanatisme religieux[36]». A la même époque, le roi des Khazars aurait fait démolir une mosquée et exécuter des Muezzins en représailles des violences exercées contre une synagogue dans un pays musulman[37].

En Egypte, Hakim, – volontiers persécuteur – ordonna que les Juifs portassent au cou l’image du Veau d’Or avec un bloc de bois. Il remit les ordonnances d’Omar en vigueur, fit une fois de plus démolir les synagogues, et exila les contrevenants en les dépouillant de leurs biens. Il imagina de garnir les vêtements des Juifs de clochettes, et finit par expulser la communauté du Caire[38]. Ces persécutions sont antérieures à la rupture de Hakim avec l’Islam ; et l’on ne nous dit pas qu’elles aient excité la désapprobation publique. Car l’opinion, quand les califes se montraient favorables envers les Juifs, n‘imitait pas les princes. Les chansonniers égyptiens du XIe siècle répandaient des couplets antisémites : «Les Juifs ont enfin atteint le but qu’ils visaient : – Ils joignent le gouvernement de l’Islam à la banque. – Ils sont conseillers d’Etat et sultans. – Hé bien ! Musulmans, faites-vous Juifs, puisque le Ciel lui-même est devenu Juif[39]

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En 1040, Hiskiya, Gaon des Juifs de Babylonie, fut mis à mort ; ce fut la fin du gaonat[40].

La fin du judaïsme palestinien sous Hadrien, la catastrophe du judaïsme espagnol au XVe siècle, nous sont bien connues ; et les ouvrages sont accessibles et nombreux, qui racontent ces événements. Mais le glorieux judaïsme babylonien, sans lequel les mœurs et le culte judaïques sont incompréhensibles, voici qu’après avoir subi l’assaut des Perses, il succombe sous les coups de l’intolérance musulmane. Deux lignes, dans notre ignorance, suffisent à raconter la tragédie ; ce qui est mal connu finit par être oublié, et par fausser le jugement historique lui-même sur le sort global du judaïsme en terre d’Islam.

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Les Juif de l’Islam occidental éprouvaient aussi de cruelles tribulations.

La communauté de Kairouan, alors célèbre par ses savants, fut chassée de la «ville sainte» musulmane ou contrainte à accepter l’Islam lorsque saint Louis débarqua près de Tunis : les croisades déterminèrent les mêmes réactions antisémites parmi les Chrétiens et les Musulmans. Quand le souverain berbère de Grenade choisit, vers la même époque, un ministre Juif, toute une opposition d’allure religieuse s’indigna qu’on pût subordonner les vrais croyants à un Juif. Ce fut le motif invoqué par un autre royaume arabe pour faire la guerre à l’état de Grenade[41]. Un poète musulman excita la foule contre le fils du ministre, qui avait hérité toutes les qualités et les charges paternelles, sauf la prudence : «Votre souverain a péché, il a conféré des honneurs à des mécréants… A Grenade…partout règne un de ces maudits.» Les Musulmans massacrèrent le ministre et la plupart des Juifs de Grenade, au nombre de quatre mille ; les autre furent exilés (1066)[42].

De l’autre côté du détroit de Gibraltar, les Almohades préparaient aux Juifs une tragédie sanglante. Ils s’emparaient du Sous en 1132, y persécutaient les Juifs, forçaient à l’islamisation les tribus judaïsantes[43], détruisaient en 1146 la communauté de Tlemcen, forçaient à la conversion les Juifs de Marrakech et tuaient les récalcitrants. Fez, Ceuta, Meknès, virent leurs communautés anéanties en 1148. Partout, se fondant sur une prétendue promesse que les Juifs auraient faite à Mahomet d’embrasser l’Islam si le Messie n’était pas venu dans un délai de cinq siècles, les Almohades donnaient le choix aux Juifs entre la conversion et la mort[44].

Ce fut le tour de l’Andalousie de connaître le même sort ; les synagogues furent détruites, et les Juifs qui ne devinrent pas Musulmans s’enfuirent en Espagne chrétienne. Maïmonide enfant dut fuir Cordoue d’abord, puis Alméria[45]. Dans l’un de ses premiers écrits, Maïmonide examinait, vers 1160, la situation des Juifs marocains obligés à ne professer leur foi qu’en secret. Il est aussi, par une épître célèbre, le témoin d’une persécution chiite au Yémen, qui vers 1172 contraignit les Juifs à une apparente conversion[46]. C’est au milieu du XIIesiècle qu’un calife almohade astreignit les Juifs à porter un turban et des habits jaunes[47]. Un autre prince imposa aux Juifs du Maghreb un costume si ridicule qu’ils obtinrent de son fils, au XIIIe siècle le droit de remplacer leur accoutrement par un costume et un turban jaunes. Puis on en revient au signe distinctif[48].

Le roi d’Aragon Jaime Ier fut le libérateur des Juifs persécutés des îles Baléares, en 1229[49] ; et quand le futur Alphonse X de Castille reconquit Séville sur les Almohades, en 1248, les Juifs purent enfin pratiquer le culte qu’ils avaient dû abandonner de force, tandis que le roi de Grenade, Ismaïl Abul Waid, qui régna au siècle suivant (1315-1326), imposait à nouveau aux Juifs, cette fois d’après les précédents chrétiens, le port d’un signe particulier sur leur vêtement[50].

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L’Islam occidental n’avait pourtant pas ravi à l’Orient ses penchants à l’antisémitisme. En 1291, les Juifs de Bagdad furent attaqués par les Musulmans, qui avaient déjà massacré la famille d’un ministre juif[51]. Au XIVe siècle, les Juifs se plaignaient de l’intolérance des Turcs ; en Egypte, Al-Nasir était mal disposé envers eux et les soumettait rigoureusement à la législation traditionnelle ; au XVe siècle, à Jérusalem, la foule détruisit une synagogue à l‘appel d’un cheik qui en recueillait la poussière pour exciter les assaillants : «Voici de la poussière du paradis ; pour cet exploit, vous serez récompensés dans le paradis[52].» L’attitude de ce cheik n’était pas exceptionnelle. L’influence des docteurs musulmans, aggravait par leur interprétation du statut d’Omar, la situation des Juifs. Au XIVe siècle, en Egypte, ils enseignaient que les synagogues sont plus dangereuse que les cabarets ou autres lieux de péché, et qu’on ne devait pas y permettre le culte, car c’était autoriser l’impiété ; ils admettaient simplement qu’il ne fallût pas l’interdire à cause de l’espoir de la conversion des Juifs[53] ; mais cette concession n’empêcha pas la destruction des synagogues égyptiennes en 1305[54]. Le docteur Ibn Taimiyia poussait particulièrement à la fermeture des synagogues, à l’humiliation des Juifs et à leur exclusion des affaires musulmanes[55]. Le savant Maghili, aux XVe-XVIe siècles, voulait humilier les Juifs du Touât ; mais, rencontrant des oppositions, il suscita des lettres d’encouragement dans ce style : «Nous avons appris que votre zèle religieux… vous a poussés à provoquer sur ce que les Juifs (que Dieu les abaisse !) ont érigé nouvellement une synagogue… et que vous vous efforcez vivement de la détruire…» Finalement, elle fut effectivement rasée et une récompense offerte (les Juifs ayant été chassés de Touât) à quiconque en tuerait un[56]. Maghili voulait que tout Juif fût sous le talon de tout Musulman, libre ou esclave[57].

Il n’est pas étonnant dès lors que l’on signale un massacre à Fez en 1464[58].

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L’excellent accueil que les Juifs reçurent dans l’empire turc, et la faveur accordée à Joseph Nassi ou d’autres, sont dans toutes les mémoires. On en a tiré peut-être d’excessives conclusions. Protégé par deux sultans, Nassi fut disgrâcié par un troisième, et sa fortune confisquée à sa mort[59]. Les princes musulmans n’en usaient donc pas autrement que leurs collègues chrétiens, quoi qu’en écrivent trop d’historiens d’une impartialité volontiers antichrétienne.

Il faut penser que la liberté des Juifs réfugiés n’était pas absolue puisque les règlements somptuaires des Juifs espagnols (celui de 1432 en l’espèce) ne furent pas abrogés à Salonique. Mourad III limitait encore le luxe des Juifs et des Chrétiens en 1579[60]. S’ils furent bien reçus par les sultans, les Juifs de Turquie avaient à payer douze sortes d’impôts, comme tous les non-Musulmans, et sept autres en qualité de Juifs[61]. Dans la région de Tibériade, les établissements Juifs se heurtèrent à l’hostilité des paysans musulmans[62]. A cette époque encore, selon la logique de la cité coranique, ni les Chrétiens ni les Juifs n’avaient le droit de posséder des esclaves musulmans[63] ; à cet égard l’Islam ne se distinguait pas de la Chrétienté.

Le voyageur français Belon observa les sentiments populaires de ce temps-là : «Les Turcs les ont [les Juifs] en grande haine et ne les souffrent pas volontiers en paix, qu’ils ne leur disent des injures, et principalement sur les grands chemins[64]

Un chroniqueur juif du XVIIe siècle raconte un massacre de Juifs Askénasi par les Musulmans en 1648[65]. Le renseignement est trop court pour entrer dans les annales de l’antisémitisme…

Après la conversion de Sabbataï Cévi, et pour châtier les Juifs de leur agitation, le sultan Mourad IV voulut exterminer tous les Juifs et rendre Musulmans les enfants de moins de sept ans. Quand on l’eut fait renoncer à ce massacre, il prétendit au moins faire périr cinquante des principaux rabbins de l’empire[66]. Au XVIIIe siècle les sultans renouvelaient encore les prescriptions somptuaires applicables aux Infidèles en général, et aux Juifs en particulier ; ils ne les abolirent qu’en 1839[67].

Le quatrième vice-roi d’Egypte après la conquête turque fit piller le quartier juif du Caire et imposa une énorme contribution à la Communauté pour se venger, en 1524, d’un ministre juif qui lui avait désobéi[68]. A Fez, quelques années près l’expulsion des Juifs d’Espagne, le quartier juif fut assailli, démoli, pillé, tous les Juifs qui ne se convertirent pas à l’Islam massacrés, et d’autres villes imitèrent Fez. Les nouveaux convertis purent, par la suite, revenir à leur foi ; mais à la condition de ne pas porter de chaussures de cuir, de ne pas monter à cheval, de ne point porter d’armes ; ils devaient se vêtir de noir[69]. A l’occasion de troubles politiques les Juifs, qui n’y prenaient nullement part, furent assaillis à Fez en 1554 ; dans le Sous, on déshonora les jeunes filles et on emmena des hommes en esclavage en1558 ; vingt ans plus tard, le sultan se contenta d’impôts exorbitants. En 1610-1611, des contributions extraordinaires furent successivement levées par deux sultans rivaux parmi les Juifs de Fez ; ceux de Marrakech subirent un pillage. Les troubles de 1622 ramenèrent les tristes conséquences auxquelles les Juifs de Fez étaient habitués, tandis que ceux du Tafilet, assassinés, vendus, étaient dispersés. En 1646, les synagogues de Fez furent fermées ; on en démolit plusieurs ainsi que deux écoles ; un chroniqueur de 1698 note, à propos d’un grand personnage : «C’est leur coutume de barbares de passer constamment chez nous pour nous dépouiller[70].» A Tlemcen, au XVIIesiècle, les poètes Eliahou et Saadia Chouraqui, «témoins des ravages que la persécution provoqua de leur temps, ont senti la souffrance infinie de leur humiliation goûtée jusqu’à la lie[71]».

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Vers 1520, le chah de Perse avait décrété que les Juifs devaient porter dans la rue un énorme bloc de bois sur le dos ; c’était les contraindre à rester chez eux presque constamment[72]. Chardin, qui visita la Perse de 1665 à 1677, y observa qu’on imposait aux Juifs le port d’un bonnet de couleur particulière, ou d’une pièce carrée sur la poitrine. On a des poèmes d’un auteur juif, qui raconte l’introduction de ces signes d‘infamie sous le règne d’Abbas I, dans le but de pousser les Juifs à la conversion[73]. Le sabbat fut prohibé. Sous Abbas II, à cause d’un vol, et en vertu d’un édit de 1656, les Juifs assistèrent à la destruction des synagogues, et durent fréquenter obligatoirement les mosquées. Les Juifs d’Ispahan furent d’abord chassés de la ville, relégués parmi les Guèbres qu’on avait excités contre eux, avant de céder et de devenir «Marranes» à leur tour, – «convertis par force[74]». Un autre poète «marrane» par lequel nous connaissons ces événements écrivait : «L’oppression est coupable de ce que nous avons livré nos âmes à la foi des Musulmans[75].» Un Juif qui avait tourné le deuil du Ramadan en dérision fut brûlé. W. Bacher suppose que ces événements n’étaient pas les premiers à accabler les Juifs persans, et qu’il y eut au XIVe siècle une persécution qui obligea beaucoup de Juifs à se convertir[76].

D’autres violences contre les Juifs eurent lieu sous les deux premiers Chahs de la dynastie afghane, Mahmoud Aschraf, et Ahmas, à partir de 1729[77].

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Moulay Ismaël, en guerre avec les Turcs, leva en 1701 un lourd impôt exceptionnel sur les Juifs du Maroc. Son fils fit régner la terreur dans le mellah de Fez ; sa mort délivra les Juifs ; mais en 1724 la communauté était toujours ruinée. En 1737, le chroniqueur notait avec inquiétude que les Gentils de Fez délibéraient «entre eux pour découvrir la cause de la grande détresse qui a frappé le monde entier. Ils aboutirent à la conclusion que la faute en était aux Juifs», fabricateurs d’eau de vie… et trop négligents dans la prière[78]. Un marabout prêchait la croisade contre les Chrétiens, et faisait en 1737 brûler à Agadir et dans le Sous toutes les synagogues[79]. Après la mort d’un sultan équitable envers les Juifs, une persécution éclata à Meknès vers 1790. Moulay Yazid, le nouveau sultan, donna l’ordre de piller les maisons juives ; on vit assaillir les synagogues, lacérer les rouleaux de la Loi, puis les Juifs appauvris furent expulsés sous le prétexte qu’ils étaient devenus des mendiants, tandis qu’on emprisonnait les notables. Un certain nombre de Juifs fut forcé de se convertir à l’Islam. A Fez la haine religieuse poussa les Musulmans à violer les tombes juives et à transformer les synagogues en écuries. Tétouan fut le théâtre d’un pillage méthodique, après avoir failli subir un massacre général. Les troubles s’étendirent à Taza. La haine populaire et la violence atteignaient les pauvres aussi bien que les riches ; on obligea les juifs à changer la couleur de leurs habits ; pendant près de deux ans les Juifs furent parqués dans la casbah. Moulay Yazid ayant pris Marrakech, en 1792, livra les Juifs au pillage, à l’assassinat et au viol[80]. En 1811, on signale encore le pillage de la communauté de Meknès ; trois synagogues brûlèrent dans l’incendie : «Le gouverneur de la ville avait, par ordre du sultan, fait mettre le feu aux synagogues construites dans l’année.» Le mellah de Fez fut pilllé encore une fois en 1820[81].

Les Juifs algériens n’avaient pas à l’aube du XIXesiècle, le droit de se défendre contre les Musulmans ; les armes leur étaient naturellement interdites ; ils ne pouvaient porter de canne, ni sortir sans permission d’Alger cinq jours sur sept ; en 1815, pendant une épidémie de sauterelles, les Juifs furent réquisitionnés pour protéger les jardins du dey. Ils devaient enterrer les condamnés à mort, nourrir les animaux du sérail, servir de dockers dans les circonstances difficiles. Voulait-on détrôner un dey ? On promettait aux janissaires : «Je vous accorderai… pendant trois jours le droit de saccager les Juifs.» En 1805, un pillage général du quartier juif incita le consul de France à donner asile à deux cents Juifs ; on compta quarante-deux morts. En 1806, un autre pillage aboutit au massacre de trois cents Juifs. En 1818 on livra dix-sept jeunes Juives de Constantine an harem du dey. En 1830, un nouveau pillage du quartier juif éclatait à Alger. Les corvées que supportaient les Juifs tunisiens ne furent supprimées qu’en 1855 ; l’année suivante, un Juif accusé de blasphème contre l’Islam, sur la seule dénonciation d’un Musulman, fut exécuté[82].

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Sous le sultan turc qui détruisit le corps des janissaires, réduisant ainsi à néant une soldatesque antisémite, le grand-vizir aurait dit que les Juifs «étaient les plus vils des raïas». On le leur fit bien voir en doublant la capitation qu’ils devaient payer[83]. Les troupes d’Ibrahim Pacha révoltées contre le sultan détruisirent en partie Jérusalem, Safed, Hébron, en 1834, et «pillèrent plus particulièrement les Juifs sans défense, tuant les hommes, violant les femmes, profanant les synagogues[84]».

Au XXe siècle les Juifs du Yémen furent systématiquement persécutés. «On les forçait de nettoyer les égouts en les conduisant par brigades à cette corvée et on leur extorquait leur argent en les obligeant à acheter des comestibles corrompus. Les Israélites ne pouvaient se tenir à la droite d’un Arabe ; ils ne devaient porter que des vêtements noirs, enfin ils ne pouvaient faire leurs emplettes au marché qu’après que les arabes eussent fini les leurs.On ruinait les Juifs par des impôts et on leur infligeait les plus vils traitements.» La situation des Juifs yéménites était si pénible, il y a quelques années encore qu’ils ont tous quitté cet Etat inhospitalier pour vivre en Israël[85].

Les Juifs persans, au siècle dernier, ne faisaient eux aussi leur marché, que lorsque les Musulmans l’avaient terminé[86] et en 1905 encore, ils étaient astreints à porter un bonnet spécial[87]. On signale des pogromes à Ispahan en 1834 et 1891, année où les Juifs furent accusés d’avoir brûlé le Coran. Pour mieux se défendre, ils construisirent des maisons entièrement closes sur le monde extérieur[88]. En 1865 les Juifs persans firent appel à leurs coreligionnaires d’Occident pour obtenir une amélioration de leur sort : le meurtre d’un Juif par un Musulman n’était passible que d’une amende ; encore fallait-il qu’un autre Musulman eût été le témoin du crime… Les diplomates européens intervinrent auprès du gouvernement local pour obtenir un adoucissement de la condition des Juifs[89]. Mais, en 1900, une communauté de Juifs persans, attaquée par la foule fut contrainte de porter la rouelle rouge, tandis qu’on obtenait la conversion des notables par la force. Deux pogromes éclataient en 1910 sans que les autorités centrales puissent les empêcher[90].

Le sort des Juifs marocains n’était pas plus brillant à la veille de la conquête française ; de nombreuses interventions étrangères l’attestent. En 1907 les partisans de Moulay Hafid pillèrent les Juifs de Casablanca et en tuèrent quelques-uns. L’entrée des troupes françaises, à Fez, en 1912, s’accompagna d’un pogrome où brûla le tiers du mellah ; on compta soixante morts. Un autre pogrome de trois jours se déroula dans la même ville en 1913[91]. Les mœurs quotidiennes, s’ajoutant aux événements exceptionnels et violents, éclairent l’antisémitisme des Musulmans marocains : en 1836, les Juifs de Fez demandèrent au sultan l’autorisation de construire un hammam dans leur quartier. Le souverain consulta douze oulémas. Onze d’entre eux s’y opposèrent absolument, parce qu’à leur avis il fallait avilir les Juifs jusqu’à ce qu’ils se convertissent, et que le Coran prescrivait l’abaissement et la condition servile d’Israël : un hammam, nécessaire aux Musulmans, était donc un objet de luxe pour les Juifs. Le sultan repoussa la requête juive. En 1898 une nouvelle supplique connut le même sort[92]. En Turquie, à la même époque, on se contentait d’exactions financières[93]. Il y eut une émeute antisémite en Libye, en 1867 ; profanée, la synagogue de Tripoli fut incendiée[94]. Des troubles antisémites se produisirent en Tunisie en 1917[95].

Les Juifs afghans, en partie d’origine persane, étaient soumis ces dernières années encore, malgré leur petit ombre, à la résidence forcée, à l’interdiction de posséder la terre et de se livrer au commerce ; on les empêchait d’écrire à l’étranger ; on les employait durant leur service militaire aux travaux les plus grossiers[96].

Le haut commissaire britannique en Palestine qualifiait en 1929 les massacres d’Hébron de «meurtres sauvages perpétrés contre des membres sans défense de la population juive[97]». Depuis lors, la pression des Musulmans sur la puissance mandataire s’exerça constamment dans un sens de plus en plus hostile, jusqu’à la guerre où Juifs et Arabes s’affrontèrent ouvertement. Dira-t-on que dans la guerre incontestablement «nationale» qu’ils ont menée contre les Sionistes, les arabes n’aient agi que par xénophobie ? Il convient de rendre justice au Grand Mufti de Jérusalem, probable bénéficiaire en Palestine, d’une défaite juive. Il ne se contentait pas de conquérir à Berlin la sympathie d’un Himmler, qui déplorait que les défaites turques du XVIIe siècle, sous les coups germaniques, eussent retardé l’écrasement définitif du christianisme enjuivé ; le Grand Mufti s’opposait aux projets si tardifs par lesquels le chef suprême des S. S. voulait échanger quelques survivants Juifs contre quelques avantages économiques. Au cours de la lutte d’influences qui se livra dans l’entourage d’Himmler, le Grand Mufti se rangea parmi les «exterminateurs»[98].

Depuis la publication du livre de Lovsky, les ouvrages traitant du problème de la situation des Juifs en pays arabes se sont multipliés (merci à Olivier P.) :

  • Paul B. Fenton et de David G. Littman, L’exil au Maghreb – La condition juive sous l’islam 1148-1912, éd. PUPS, 2010.
  • Shmuel Trigano, La Fin du judaïsme en terres d’Islam, éd. Denoël, 2009; ou encore sous la direction du même auteur: L’Exclusion des juifs des pays arabes et le contentieux israélo-arabe, éd. in Press 2003;
  • Bat Ye’or, Juifs et chrétiens sous l’Islam – les dhimmis face au défi intégriste, éd. Berg International, 1994;
  • Georges Bensoussan, Juifs en pays arabes – le grand déracinement, éd. Tallandier, 2012.
  • Nathan Weinstock, Une si longue présence – Comment le monde arabe a perdu ses Juifs 1947-1967, éd. Plon, 2008
  • Moïse Rahmani, Sous le joug du Croissant – Juifs en terre d’islam, éd. Institut Sépharade Européen, 2004;
  • Moïse Rahmani, Réfugiés juifs des pays arabes : L’exode oublié, éd. Luc Pire, 2006;
  • Michel Abitbol, Le passé d’une discorde – Juifs et Arabes depuis le VIIe siècle, éd. Perrin/Tempus, 2003.
  • Anne-Marie Delcambre, Mahomet, éd. DDB, 2003;
  • Alfred-Louis de Prémare, Les fondations de l’islam – entre écriture et histoire, éd. du Seuil – collection Points/histoire, 2002.
  • Jacques Ellul, Islam et judéo-christianisme, éd. PUF, 2004;
  • Joseph Bertuel, L’islam – ses véritables origines, tome 1, Un prédicateur à la Mecque, éd. Nouvelles éditions Latines, 1981.
  • Philippe Simonnot, Enquête sur l’antisémitisme musulman – De ses origines à nos jours, éd. Michalon, 2010.
  • Cohen Mark R.,Sous le croissant et sous la croix: les Juifs au Moyen Age, éd. du Seuil, 2008.

 

http://lovskymystereisrael.pressbooks.com/

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André 10/06/2015 14:55

A faire lire à tous les juifs d'Afrique du Nord qui nous racontent encore le monde merveilleux qu'ils ont quitté en oubliant que, du Maroc à la Tunisie en passant par l'Algérie, c'est surtout durant la période de présence de la France que ce fût vivable pour eux et leurs parents malgré l'animosité de certains colons européens...

danilette 10/06/2015 17:03

je suis entièrement d'accord avec vous, ce sujet m'agace énormément, en général quand ces Juifs parlent du monde merveilleux, il parle d'1 ou 2 générations en arrière pas plus et ignorent l'histoire en particulier les Juifs marocains qui contribuent à entretenir un mythe du Maroc amical envers les Juifs ce qui est faux.