Paris En Flammes, Marie Brenner

Publié le par Sacha

Paris En Flammes, Marie Brenner

Lire ce très long article digne d'un roman policier sur www.vanityfair.com/news/2015/07/paris-en-flammes

The Troubling Question in the French Jewish Community: Is It Time to Leave? Un article de Marie Brenner traduit par Emmanuelle Beaulieu

Depuis des années, Sammy Ghozlan, ancien commissaire de police, s’est donné pour mission de protéger la population juive de France. Mais confronté aux émeutes de l’été dernier (croix gammées au centre de Paris, slogans du type « Hitler avait raison » et attaques contre des synagogues), puis aux massacres dans les bureaux de Charlie Hebdo et dans un supermarché casher, Ghozlan a rejoint les milliers de juifs français en partance pour Israël.

« Comment peut-on laisser quelqu’un peindre une croix gammée sur la statue de Marianne, déesse de la liberté française, au centre même de la place de la République ? »

Voici la réflexion que se faisait le PDG d’une des marques de luxe les plus célèbres en juillet dernier, alors qu’un homme de grande taille, en chemise noire et keffieh, se hissa sur le piédestal de la statue de Marianne et y inscrivit une croix gammée au marqueur. Tout autour de lui, des milliers de manifestants en colère affluaient sur la place, munis de roquettes factices, brandissant des drapeaux palestiniens ou du Hamas, voire la bannière noire et blanche de Daesh. Ici, à deux kilomètres à peine des Galeries Lafayette, le cœur du Paris bourgeois, les slogans : « MORT AUX JUIFS ! MORT AUX JUIFS ! » C’était le samedi 26 juillet 2014, et une manifestation pro-palestinienne virait en journée de terreur dans l’un des quartiers les plus à la mode de la ville.

« Faites quelque chose ! Vous ne voyez pas ce qui se passe? » s’exclama le PDG à l’attention de policiers en faction sous les yeux desquels la manifestation tournait à la frénésie. « Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ? » répliqua l’un des policiers, puis détourna la tête. Depuis des années, le PDG, militant anti-raciste de longue date, se rend aux rassemblements de ce type pour voir quelles personnalités politiques et groupes d’extrémistes sont présents. (Pour des raisons de sécurité personnelle, le PDG en question a demandé à ne pas être identifié dans cet article). En France, les manifestations constantes forment l’un des piliers de la République, un droit sacré lié au legs de Voltaire. Mais les discours haineux constituent un délit – on peut exprimer son opinion, sauf si celle-ci constitue une injure à raison de la race, de la religion ou du sexe. La manifestation – contre la politique d’Israël à Gaza – avait été interdite par le gouvernement qui craignait l’explosion de violences, suite à plusieurs embrasements au fil des semaines précédentes. Mais si la police intervenait trop rapidement, les émeutes risquaient de se poursuivre tout l’été – banlieues en flammes, foules déchainées au cœur de Paris.

Des photographies et des vidéos de la croix gammée et de son auteur, des protestataires entonnant « Mort aux juifs » et des drapeaux palestiniens, du Hamas ou de Daesh furent rapidement envoyées à plusieurs groupes de la communauté juive chargés d’évaluer les menaces. En début d’après-midi, certaines de ces images avaient été transmises à Sammy Ghozlan, ancien commissaire de police âgé de 72 ans qui a passé sa carrière à travailler dans les quartiers populaires et multiculturels autour de Paris. Ghozlan est un héros mythique des banlieues, affublé d’un surnom inoubliable : le « poulet » casher. […] Depuis quinze ans, il supervise le Bureau National de Vigilance Contre l’Antisémitisme – connu sous son acronyme, B.N.V.C.A. –, un forum destiné à la communauté juive dont il est le fondateur et qu’il finance à l’aide de sa retraite de policier et de quelques donations. Son objectif est, ni plus ni moins, la protection des juifs de France.

L’année passée, les fréquents communiqués de Ghozlan – décrivant des attaques dans des parcs ou des écoles, des synagogues incendiées, des agressions dans le métro – ont saturé les boîtes de réception de journalistes du Monde, du Figaro et du Parisien, ainsi que de milliers de juifs de banlieue. Parfois au rythme de deux par jour, les bulletins d’information de Ghozlan paraissent confirmés par des chiffres solides : selon un groupe de vigilance, le Service de Protection de la Communauté Juive, ou S.P.C.J., qui publie des statistiques établies par le Ministère de l’intérieur français, 851 incidents antisémites ont été enregistrés en France en 2014, plus du double par rapport à l’année précédente. Ghozlan et ses 19 bénévoles sont sur la ligne de front dans les quartiers les plus sensibles, travaillant à rassembler des documents, à chercher des confirmations, à mobiliser la presse, la police ou la justice pour qu’elles agissent. L’augmentation et le flot d’alertes lancé par Ghozlan ont été tels au cours de l’année dernière que ses efforts courent continuellement le risque d’être considérés comme une nuisance supplémentaire.

Tout juste deux semaines avant la manifestation du 26 juillet, les textes et messages de Ghozlan se firent incessants. À la veille du 14 juillet, le dimanche 13, il pista les centaines de protestataires qui déferlèrent dans le Marais, le quartier juif historique de Paris. Après un bref arrêt dans une synagogue vide de la rue des Tournelles, près de la Place des Vosges, ils se précipitèrent, munis apparemment de barres de fer, de haches et de drapeaux, en direction de la rue de la Roquette, une rue bordée de cafés et de boutiques située à quelques pâtés de maison de l’appartement du Premier ministre, Manuel Valls. Leur objectif était la synagogue Don Isaac Abravanel. A l’intérieur, les 200 fidèles – dont le Grand Rabbin de Paris – entendirent les hurlements de la foule, estimée à 300 personnes : « Hitler avait raison ! » « Juifs, hors de France ! » Audrey Zenouda, une policière qui se trouvait être à l’intérieur de la synagogue, appela son père, officier de police à la retraite qui travaille avec Ghozlan au B.N.V.C.A. « Fais quelque chose. Nous sommes terrorisés. »

« Je savais que si quelqu’un pouvait obtenir l’intervention des forces de l’ordre, ce serait Sammy et le B.N.V.C.A. », me dit Zenouda plus tard. Seuls six officiers de police étaient de service pour maintenir l’ordre ce jour-là. « On attend l’arrivée des C.R.S. », indiqua-t-on à une journaliste sur place. Au bout d’une heure, une brigade de l’anti-terrorisme délivra le Grand Rabbin, mais les autres fidèles restèrent enfermés derrière les portes de la synagogue, barricadées de l’intérieur à l’aide de chaises et de tables. A l’extérieur, des membres du service de sécurité et une dizaine de membres auto-formés appartenant à la Ligue de Défense Juive commencèrent à pourchasser les manifestants à l’aide de tables et de chaises prises aux terrasses des cafés alentour, une petite unité des forces de l’ordre leur prêtant main forte. Ensemble, il leur fallut trois heures pour disperser les protestataires et évacuer les fidèles sains et saufs de la synagogue.

Presque aussitôt, les comptes-rendus de la manifestation du 13 juillet allaient faire l’objet de contestations et de débats. Les chiffres furent analysés avec scepticisme (étaient-ils vraiment aussi nombreux ?) et des interrogations furent soulevées sur les actes qui auraient pu provoquer une telle violence – comme si circuler dans le centre de Paris munis de barres de fer et de haches avait quoi que ce fût de normal. Dans certains milieux, on accusa même les juifs « de l’avoir cherché », comme d’habitude. Lire la suite sur Vanity Fair

 

Sammy Ghozlan, photographié par Uriel Sinai, dans sa nouvelle maison, à Netanya, Israël

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