Les horreurs méconnues de la Shoah à la roumaine, entretien avec Alexandra Laignel-Lavastine

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Mercredi soir commence en Israël Yom HaShoa, la journée commémorative de la Shoa, à cette occasion je mets en ligne un entretien avec Alexandra Laignel-Lavastine qui a traduit en français le livre Cartea neagra, de Matatias Carp.
«J'ai écrit ce livre de sang et de larmes avec mon sang et mes larmes», explique l'auteur de cette extraordinaire chronique clandestine de la tragédie des Juifs de Roumanie, une œuvre unique, élaborée au cœur même de la tourmente. Ce morceau bouleversant d'histoire immédiate lève le voile sur un chapitre mal connu de la Shoah à l'est de l'Europe. Ce document de plus de mille pages, avait été oublié, enterré par le régime stalinien. Il le serait resté sans la constance du professeur de médecine Gérard Saimot, neveu de l’auteur, et de l’historienne Alexandra Laignel-Lavastine. Soixante ans après sa parution à Bucarest entre 1946 et 1948, Cartea Neagra demeure de fait la principale source d'information sur l'extermination sauvage, par l'armée et la gendarmerie roumaines, de plus de 350 000 Juifs roumains et ukrainiens. Mis à l'index par le régime communiste (car il révèle l'antisémitisme profond du peuple roumain), il tombera ensuite dans l'oubli. Au fil du récit, le lecteur découvrira un véritable enfer, marqué par la diversité insoupçonnée des méthodes de tuerie : pogroms sanglants, fusillades massives en bordure des villages, Juifs brûlés vifs dans d'immenses porcheries, enfants jetés vivants dans des puits, marches de la mort dantesques, abattage et vente des déportés aux paysans les plus offrants...

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Marianne Payot a interrogé Alexandra Laignel-Lavastine dans un article de L'Express : "Juifs roumains - De sang et de larmes" paru en 2009. Source

Marianne Payot : De quand date la première publication de ce livre noir sur la destruction de près de 400 000 juifs de Roumanie?
Alexandra Laignel-Lavastine : Composé de trois volumes (soit plus de 700 pages et de nombreux documents iconographiques), Cartea neagra, littéralement «le livre noir», est publié - dans un tirage très limité - à Bucarest entre 1946 et 1948. La presse ne s'y intéresse guère, d'autant que son auteur, Matatias Carp, un avocat juif de la capitale, part en Israël en 1952 et meurt un an plus tard. Très vite, le livre est mis à l'index par le régime communiste, qui tient à perpétuer le mythe de la résistance du peuple tout entier contre la tyrannie fasciste. Il ne sera réédité, en fac-similé, qu'en 1996, par une petite maison d'édition et, là encore, dans la plus grande indifférence, les Roumains, y compris l'élite, ayant encore aujourd'hui beaucoup de difficultés à faire face à ce chapitre très noir de leur passé. 

Marianne Payot : Comment est née cette édition intégrale en français?
Alexandra Laignel-Lavastine : En 2002, j'ai été approchée par le neveu de Matatias Carp, le professeur de médecine Adrien Gérard Saimot, qui s'était donné pour objectif de faire publier le livre de son oncle en français. Avec l'ethnologue Isaac Chiva, survivant du pogrom de Iasi et bras droit de Lévi-Strauss pendant des décennies, nous avons contacté la Fondation pour la mémoire de la Shoah, qui a subventionné l'ouvrage.

En quoi ce «livre de sang et de larmes, écrit avec mon sang et mes larmes», comme le notait son auteur, est-il exceptionnel?
Notamment parce qu'il a été écrit à chaud, au coeur même des événements. Dès 1940, Matatias Carp a l'intuition d'assister au début de la fin pour le judaïsme européen et, notamment, pour la communauté juive roumaine - la troisième d'Europe, avec quelque 760 000 juifs. Il se lance dès lors dans une folle entreprise: tenir une chronique quasi quotidienne, d'abord des persécutions, ensuite des crimes et des massacres. Il accomplit ce travail seul, avec sa femme, au péril de leur vie. Pour collecter ces documents, il utilise les antennes locales de la Fédération juive et envoie des enquêteurs clandestins dans tout le pays. Par ailleurs, il réussit à soudoyer un officier allemand pour lui acheter des photos. D'autre part, il a au ministère de l'Intérieur un ami qui, après le 23 août 1944 - le moment où la Roumanie retourne les armes contre l'Allemagne - le laisse aller, le dimanche, au ministère, recopier des ordres officiels, des rapports de gendarmerie, etc. Ensuite, dans l'immédiat après-guerre, Carp obtient, par le truchement d'amis juristes qui instruisent les procès de Bucarest pour crimes contre l'humanité, divers dossiers d'instruction. Autant de sources qui lui ont permis d'élaborer cet ouvrage qui se révèle, tel un «procès-verbal», irréfutable. 

Quel est le contexte politique roumain en 1940?
A l'automne, le maréchal Antonescu prend le pouvoir en s'alliant à la Garde de fer - ou mouvement légionnaire - qui est, depuis les années 1930, la principale organisation fasciste du pays. Elle est alors très populaire auprès de la population, mais aussi des intellectuels, dont Eliade et Cioran. Ces alliés vont gouverner pendant six mois, durant lesquels s'intensifient les persécutions en même temps que tombe une avalanche de décrets anti-sémites. La communauté juive est spoliée, les juifs sont mis au ban de la société et une grande violence règne dans les rues. Jusqu'au moment où Antonescu, qui est un homme d'ordre en quelque sorte, trouve que les légionnaires se conduisent comme des voyous incontrôlables. A la fin de janvier 1941, la Garde de fer se rebelle. Antonescu et son armée écrasent la révolte avec l'aval de Hitler, mais, au passage, il se produit à Bucarest un pogrom atroce: des juifs sont tués, des magasins, pillés, et on retrouve dans les abattoirs de la ville plusieurs juifs pendus à des crochets de boucherie et affublés d'un écriteau avec ces mots: «Viande kasher».

Puis il y a le fameux pogrom de Iasi, en Moldavie, immortalisé par Malaparte dans Kaputt...
Préparé et orchestré par les autorités roumaines à la fin de juin 1941, ce pogrom est le premier massacre d'aussi grande échelle des débuts de la guerre germano-soviétique. On décomptera environ 14 000 victimes en quelques jours. Les rescapés seront embarqués dans des trains de la mort, des tombeaux roulants, zigzaguant sans but, où les gens meurent de chaud, de soif, d'asphyxie. 

La troisième partie de ce Livre noir concerne les déportations de Transnistrie. Peut-être le pan le moins connu de l'Histoire?
En effet. Tout se passe en deux temps. En juillet-août 1941, des tueries massives sont commises en Bessarabie et en Bucovine, deux provinces de l'Est, appartenant à la Roumanie depuis 1920. Militaires, policiers, gendarmes massacrent sauvagement les juifs des villes de Kichinev et de Czernowitz, mais aussi de tous les villages, avec, bien souvent, le concours actif de la population et l'aide ponctuelle d'un Einsatzgruppe. Des Allemands qui, par ailleurs, sont, eux-mêmes, parfois, horrifiés par la barbarie des Roumains. Dans un deuxième temps, les survivants de ces deux provinces sont rassemblés dans des camps de transit, en fait de véritables mouroirs, et condamnés à des marches de la mort, ponctuées, tous les 10 kilomètres, par le creusement de tranchées pour enterrer les «traînards» qu'on exécute. A partir de septembre 1941, ils sont déportés - tout comme 25 000 Tsiganes - en Transnistrie, une bande de territoire prise sur l'Ukraine soviétique, située entre le Dniestr et le Bug et considérée par les Roumains comme leur dépotoir ethnique. C'est là, sur la rive du Bug, qu'est créé notamment le camp Bogdanovka. Dans cette ancienne porcherie sont entassés, à l'automne 1941, plus de 70 000 juifs. On les laisse mourir de faim et de froid - les températures tombent à moins 35 degrés. En décembre, les autorités roumaines veulent en finir. Elles font fusiller et brûler 48 000 juifs, ce qui fait de Bogdanovka le Babi Yar roumain, l'un des pires carnages méconnus de la Seconde Guerre mondiale. 

Quand l'extermination prend-elle fin?
Alors que les plans de déportation des juifs de Moldavie et de Valachie vers le camp de Belzec sont fin prêts, à l'automne de 1942, le maréchal Antonescu sent le vent tourner - Stalingrad approche - et se dit qu'il est préférable de garder les juifs du «Vieux Royaume» comme monnaie d'échange avec les Alliés. Et, fin 1943, la condition des juifs déportés en Transnistrie commence à s'améliorer un peu. 

Qu'est-ce qui caractérise, finalement, cet antisémitisme à la roumaine?
C'est surtout son imprégnation dans toute la société et son ancienneté. Dès la seconde moitié du xixe siècle, la bourgeoisie et les intellectuels nourrissent et théorisent l'antisémitisme. Puis c'est le caractère particulièrement sauvage, très chaotique, disséminé, de cette Shoah à la roumaine, avec ses diverses méthodes de tuerie: marches de la mort, fusillades, bûchers, mais aussi massacres dans des puits - on jette des enfants vivants dans d'immenses trous - ventes de déportés... Comme l'a écrit l'historien Raul Hilberg, «aucun pays, Allemagne exceptée, ne participa aussi massivement au massacre des juifs».

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Mise à jour 13 février 2017 : voici une table-ronde à propos du livre

Ecoutez la courte intervention de Georges Bensoussan sur Akadem

La brutalité sans borne des Roumains (3 min)

 

Yad Vashem : The Rabbi of the City Carrying a Torah Scroll on his Way to a Deportation Train, Iasi, Romania, June 1941

Yad Vashem : The Rabbi of the City Carrying a Torah Scroll on his Way to a Deportation Train, Iasi, Romania, June 1941

Yad Vashem : Iasi, Romania, Prewar, Jewish children murdered in a pogrom in the city in June, 1941

Yad Vashem : Iasi, Romania, Prewar, Jewish children murdered in a pogrom in the city in June, 1941

Sur la route de Iasi vers Calarasi ou vers Podul IIoaei, des Roumains retirent des cadavres d’un train transportant des Juifs déportés de Iasi à la suite d’un pogrom. Roumanie, fin juin ou début juillet 1941.  — Historisches Archiv der Stadt Koln

Sur la route de Iasi vers Calarasi ou vers Podul IIoaei, des Roumains retirent des cadavres d’un train transportant des Juifs déportés de Iasi à la suite d’un pogrom. Roumanie, fin juin ou début juillet 1941. — Historisches Archiv der Stadt Koln

Corps de Juifs, hommes, femmes et enfants, dans la rue à Iași (wikipédia)

Corps de Juifs, hommes, femmes et enfants, dans la rue à Iași (wikipédia)

Matatias carp Cartea Neagra, le Livre noir de la destruction des Juifs de Roumanie (1940-1944) Traduit du roumain, annoté et présenté par Alexandra Laignel-Lavastine, Denoël, 706 pp., 27 euros.

Matatias carp Cartea Neagra, le Livre noir de la destruction des Juifs de Roumanie (1940-1944) Traduit du roumain, annoté et présenté par Alexandra Laignel-Lavastine, Denoël, 706 pp., 27 euros.

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