Azakot ou les rencontres du troisième type, épisode I, Yaël Bensimhoumn

Publié le par Yaël Bensimhoun

Le cinquième étage où j'habite, abrite 4 appartements. Des étudiants occupent le premier . L'université ayant fermé, ces jeunes gens sont partis rejoindre leurs familles dès que les premières sirènes ont retenti.
En face vit une famille russe : un couple et leurs trois filles . Le père, un géant blond de plus de deux mètres au corps athlétique , antipathique de prime abord, et peu loquace doit avoir la quarantaine. Sa femme, une "naine" d'un mètre cinquante, boulotte , les yeux bleus delavés dans un visage ingrat de vieille adolescente, est aussi peu agréable que son époux. Prendre l'ascenseur avec ces gens-là, malgré leur regard glacial, m'a longtemps filé des suées , même en plein hiver...
Que dire de l'aînée, 13 ans , 1m 80 déjà, qui cultive, digne fille, la double antipathie de ses parents.
Et puis... Et puis il y a ces deux gamines souriantes 3 et 6 ans . Deux petits coeurs qui ont dû se tromper de parents.
Évidemment, il y a un chien . Celui là, il fait assurément un pied de nez à la logique. Car, quand on est si petit , théoriquement, on doit être silencieux et raser les murs. Que nenni... ce roquet tout poilu, ressemblant tellement aux pitchaks de mon enfance , qu'on a envie de shooter dedans, a dû être chanteur d'opéra dans une autre vie ...

Mais il est temps à présent, de vous présenter mes voisins directs de palier , dont je n'avais jusqu'à ce jour jamais entendu le son de la voix. Ceux-là sont relativement insignifiants malgré une volonté affichée du père de famille , 35 ans, de faire croire qu'il joue dans "Il était une fois l'Amérique". Rouleur de mécaniques, "crayko" , un fanfaron dans toute sa splendeur, il empoigne par les épaules dans le couloir et à chaque fois que l'alarme retentit, sa jolie petite femme , jusqu'au mamak . Mes yeux effarés rencontrent alors ceux désolés de la dulcinée. Puis gênées, elle et moi, nous détournons aussitôt le regard .

Leur fille, une future bombe israélienne de 14 ans, est toujours la première à rejoindre la chambre forte . Je ne plaisante pas, sitôt l'alarme declanchee , la voici qui est déjà en lieu sûr. A croire qu'elle a un don de prophétie ou bien alors , elle fait le pied de grue devant la porte d'entrée. Possible aussi. A moins qu'elle soit Speedy Gonzalez reincarné.

Cette nuit , tout ce petit monde s'est retrouvé coincé avec moi et le troisième des amours de ma vie, dans cette chambre forte. Un mamak ma foi très confortable, le géant blond ayant eu la bonne idée vendredi de rendre coquet cet endroit. Presque un salon... Oui oui...

Entre deux salves , je l'ai félicité. Timidement , il a ébauché quelque chose qui ressemble à un sourire .
A la seconde alarme , il m'a offert de m'asseoir sur le siège le plus confortable . Les enfants ne pipaient pas mot . Speedy, la gracieuse prophétesse était terrorisée . Elle tremblait de tous ses membres chaque fois qu'un boum retentissait tandis que l'adolescente russe, imperturbable, haussait bien haut les épaules.

Mon fils 15 ans, futur Premier ministre d'Israël au moins, étourdissait la femme-glaçon de ses considérations politico-militaires. A la troisième alarme, ces deux-là étaient devenus les meilleurs amis du monde . Un glaçon devenu feu de joie dans un mamak durant la nuit , ça mérite qu'on s'intéresse de près à mon garçon quand même non?

Plus tard, l'athlète osa prendre sa douche . Interrompu par une nouvelle alarme, il n'eut le temps d'enfiler que le bas de son pyjama et tout naturellement, confia à nos regards, comme un secret, la bedaine qu'on ne distinguait pas sous sa chemise.

Nous avons donc passé la nuit dernière tous ensemble . A 3 h du matin , deux fillettes courageuses à moitié endormies poursuivaient leurs rêves sur des sièges d'appoint. Elles furent réveillée plusieurs fois . Ce fut la seule fois où j'eus envie de pleurer. Elles , elles me souriaient.

Au fil de la nuit et aujourd'hui plus encore , nos échanges se firent fraternels. Des blagues furent jetées, des oeillades, des compliments même . Ce mamak devenait assurément une maison.

Tout à l'heure lorsque l'alarme à nouveau a retenti , nous n'étions plus que deux familles . Mes beaux voisins quelconques , sans nous dire au revoir , étaient partis sous des cieux plus cléments. Cela nous a un peu attristés. Ils nous manquaient.

A peine sortis du mamak, voici que l'alarme nous y reconvoque aussitôt. Le départ de nos acolytes conjugué au toupet du hamas , pour le coup, ça nous a contrariés
Personne n'avait plus envie de blaguer.
Et puis. Et puis le géant s'est levé, signalant par là qu'on pouvait rejoindre nos appartements . C'est trop tôt non ? Objecte- je ... Oui répondirent en coeur le père et ses filles, mais nous , on a faim !
Et là, je ne sais pas exactement pourquoi , on s'est tous mis à rire .

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