L'hégémonie chinoise sur la planète passe par le Moyen-Orient

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Ce long article, une analyse magistrale alarmante, d'une densité étonnante, a été traduit par Jean-Pierre Bensimon que je remercie pour son travail d'information considérable. Il nous le présente ainsi :

Comprendre les forces telluriques qui bouleversent aujourd'hui la face de la planète exige un effort certain. Cette lucarne est réservée à ceux qui auront assez de persévérance pour cela

Jean-Pierre Bensimon

Un royaume chinois du Moyen-Orient est en train de prendre forme www.tabletmag.com/sections/israel-middle-east/articles/china-middle-eastern-kingdom 

par  Michael Doran et Peter Rough 03 août 2020

-Michael Doran, ancien directeur du Conseil National de Sécurité américain sous la présidence de Georges W. Bush, est membre senior de l'Hudson Institute de Washington, D.C.
-Peter Rough, ancien directeur de recherche au bureau d'analyses de George W. Bush, est membre senior de l'Hudson Institute de Washington, D.C.


Traduction : Jean-Pierre Bensimon le 23 août 20250 

La Chine est sur la route de la suprématie au Moyen-Orient, et elle n’en restera pas là. 

Les responsables politiques américains imaginent depuis longtemps que les objectifs chinois et américains au Moyen-Orient sont largement complémentaires. La doctrine dominante affirme que Pékin, se focalise sur le commerce, en particulier le pétrole et le gaz. "La stratégie de la Chine au Moyen-Orient est guidée par ses intérêts économiques", a déclaré l'année dernière un ancien haut responsable de l'administration Obama devant le Congrès. "Là-bas, la Chine ... ne semble pas intéressée par un approfondissement substantiel de ses activités diplomatiques ou de sécurité." Selon ce point de vue dominant, la Chine adopte une position de neutralité sur les conflits politiques et militaires, car prendre parti lui vaudrait des ennemis qui pourraient entraver son accès aux marchés locaux. 

Ce shibboleth [terme biblique pour désigner un signe de reconnaissance partagé par un groupe humain. NdT] souvent répété ignore les signes aveuglants de son engagement très actif dans une épreuve de force avec les États-Unis, un combat que les Chinois avouent parfois être en mesure de gagner. En 2016, Xi Jinping s'est rendu pour la première fois au Moyen-Orient en tant que président de la République populaire de Chine. Il a visité l'Arabie saoudite, l'Égypte et l'Iran. La propagande chinoise a salué ce voyage comme un évènement marquant. Le ministère chinois des affaires étrangères a publié un livre blanc sur sa politique arabe, le premier du genre. "Nous allons approfondir la coopération et les échanges militaires entre la Chine et les pays arabes", peut-on lire dans le document. "Nous allons ... approfondir la coopération en matière d'armements, d'équipements et de diverses technologies spécialisées, et mener des exercices militaires communs." 

L'année suivante, en 2017, la marine chinoise a ouvert une base navale à Djibouti, la première base d'outre-mer de son histoire. C’était une renonciation tacite au credo chinois, traditionnellement non-interventionniste. Djibouti se trouve à l'extrémité sud du détroit de Bab-el-Mandeb, la porte vers la mer Rouge et le canal de Suez depuis le golfe d'Aden. A l'extrémité nord, à seulement 18 miles, se trouve le Yémen. 

La Chine avance au Moyen-Orient avec une détermination impitoyable, car la région présente pour elle un intérêt plus vital que toute autre, hormis le Pacifique occidental. De fait, la Chine fait tout pour évincer les États-Unis du Moyen-Orient, une réalité qu’une grande majorité la communauté stratégique américaine préfère ne pas reconnaître, même si elle crève les yeux de plus en plus. 

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Vous ne nous croyez pas ? Posez la question aux Ouïgours, le peuple persécuté de la province du Xinjiang que le gouvernement de Pékin colonise assidument en y installant des millions de Chinois de l'ethnie Han. Les plus chanceux des Ouïgours, qui sont au nombre de 11 millions au total, sont piégés dans un réseau infranchissable de surveillance et d'oppression. Les autres, les malchanceux, qui sont peut-être un million, sont internés dans des camps d'endoctrinement idéologique où ils sont traités comme des esclaves, torturés et, selon des rapports récents, soumis à des stérilisations forcées. 

Quel motif la Chine peut-elle avoir pour tourmenter sans répit une petite minorité ethnique, alors que cela vaut à Pékin une avalanche de messages négatifs en Occident ? La politique de Xi découle, nous disent les experts, de la crainte de mouvements terroristes et séparatistes chez les Ouïgours, un peuple musulman turc qui a des liens ethniques et religieux avec ses proches voisins et avec la Turquie. Quelle que soit la validité de cette analyse, elle passe à côté du vecteur stratégique qui pointe à nouveau directement vers le Moyen-Orient. 

La réalisation phare de la politique étrangère de Xi est l'initiative "Belt and Road" [souvent traduit en Occident par « route de la soie » [NdT], un programme d’investissement de mille milliards de dollars dans des projets d'infrastructure aux quatre coins du monde. Le but est d'acheminer des ressources vers la Chine vorace qui établit ainsi une sphère d'intérêt mondial à son bénéfice. Le fleuron de cette initiative est le Corridor économique Chine-Pakistan, un programme de plusieurs milliards de dollars de construction d'autoroutes, de lignes ferroviaires et de pipelines entre le port de Gwadar, dans l'océan Indien, et le Xinjiang, le cœur du pays ouïghour. Le terminus nord du corridor est Kashgar, une ville ouïgoure criblée de caméras dans chaque recoin, probablement la zone métropolitaine la plus surveillée au monde. En d’autres termes, la Chine écrase les Ouïgours parce que leur territoire se trouve à l'intersection de ses lignes d'approvisionnement terrestres essentielles. 

Jusqu'à qu'où la Chine est-elle capable d'aller pour poursuivre sa progression vers le Moyen-Orient ? Assez loin pour commettre un génocide. 

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L'hypothèse de la compatibilité entre les intérêts chinois et américains au Moyen-Orient découle de certitudes stratégiques révolues. Appelons-les "convergence harmonieuse." Du président Nixon à Obama, les dirigeants américains ont cru à tort que le mondialisme transformerait la Chine en une puissance communiste plus avenante et modérée. 

Cette théorie est née de la prémisse fondamentale que le Parti communiste chinois (PCC) était confronté à une pression extraordinaire pour développer son économie, condition nécessaire de la création d’emplois au service d'une population en pleine explosion. Par nécessité, Pékin ne pouvait qu’accepter plusieurs mécanismes essentiels du capitalisme, au premier rang la flexibilité, qui suppose nécessairement une prise de décision décentralisée. Avec la progression de la décentralisation de l'économie chinoise, une nouvelle classe moyenne s’est développée, exigeant d'avoir son mot à dire sur les politiques gouvernementales. Sous cette impulsion, une démocratie à part entière ne s'épanouirait peut-être pas en Chine, mais les relations entre les dirigeants et les gouvernés deviendraient sans doute de plus en plus consensuelles et transactionnelles. Les lois de fer de l'économie de marché altèreraient la nature tyrannique du PCC pour en faire un gestionnaire technocratique inoffensif d'un parc géant d'externalisation des activités pour le compte d'Apple et de Nike. 

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La ‘’convergence harmonieuse’’ est une théorie matérialiste de l'histoire, une version capitaliste du marxisme. Elle suppose que l'économie est le principal moteur des affaires humaines, et elle perçoit l'"ordre international libéral" comme le produit des lois immuables de l'économie politique. Ces lois universelles gommeraient les aspérités de la Chine communiste, tout comme elles avaient précédemment retaillé l'Europe, l'Amérique, l'Australie, le Japon et la Corée du Sud en États libéraux modernes. Pendant des décennies, les présidents américains successifs des deux bords politiques ont travaillé à l'intégration des économies chinoise et américaine, suscitant entre elles une certaine gémellité. 

La dynamique qui sous-tendait la convergence harmonieuse avait un contenu réel. Mais l'accent exclusif mis par la théorie sur l'économie a aveuglé les dirigeants américains sur les facteurs adjacents d’ordre culturel, politique et démographiques, de poids égal ou supérieur. Sur le plan culturel, la Chine ne se considère pas comme un pays comme les autres, mais comme une grande civilisation au cœur de l'humanité. Politiquement, le PCC s'est révélé le plus efficace de tous ceux qui avaient rêvé d'adapter le régime du parti unique aux exigences d'une économie moderne. Grâce en partie à l'essor des nouvelles technologies, le PCC parvient aujourd'hui à surveiller efficacement 1,4 milliard de personnes. Il leur laisse une certaine latitude dans les affaires économiques, mais en même temps il contrôle impitoyablement leur vie politique et leurs relations sociales. 

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L'oppression du peuple chinois par le PCC serait troublante mais gérable si la Chine était un acteur ordinaire sur la scène mondiale. Mais la taille compte. En 2010, le ministre chinois des affaires étrangères, Yang Jiechi, prenait d'assaut une conférence internationale pour protester contre les critiques de la secrétaire d'État américaine Hillary Clinton sur le comportement agressif de l'armée chinoise en mer de Chine méridionale. Il justifiait sa colère par cette observation laconique : "La Chine est un grand pays et les autres pays sont de petits pays, c'est un fait." 

La Chine n'apprécie pas les efforts des États-Unis pour défendre et soutenir les "petits" pays afin de maintenir un ordre international sur lequel elle n'a pas été consultée et dont elle considère les valeurs - libéralisme, démocratie, liberté d'expression, marchés libres et transparents - comme autant de poignards visant le pouvoir du PCC. Pékin est donc déterminé à briser le moule capitaliste libéral que l'Occident lui offre, et son poids lui donne le pouvoir de réussir. 

Récemment, certains analystes ont trouvé la source de l'hostilité de la Chine envers l'Occident ; ce serait le "communisme". Bien qu'anachronique, ce terme n'est pas totalement inexact. Il est certain que personne en Chine ne fait encore confiance aux vertus secrètes de l'économie marxiste. Pourtant, le PCC continue de s'appuyer sur la structure d'un parti unique d’État et sur les outils traditionnels des partis communistes qui sont la répression, la subversion et la guerre idéologique. Les moyens de ce système sont pour n'en citer que trois, une police secrète, un système mondial d'organismes écrans et de réseaux d'espionnage, et une machine de propagande colossale en soutien des objectifs nationalistes. 

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En matière de politique étrangère, le PCC reste attaché à la révolution internationale. Cependant, le nouveau monde qu'il envisage n'est pas un paradis marxiste, mais un monde la Chine occuperait la place des États-Unis comme puissance dominante d’un ordre mondial sino-centré. 

Pour atteindre cet objectif, les dirigeants chinois considèrent les entreprises et la recherche scientifique comme des branches annexes de l'appareil de sécurité nationale. L'initiative "Made in China 2025", que le PCC a dévoilée en 2015, se propose de parvenir à l'indépendance quasi totale de la Chine vis-à-vis de ses fournisseurs étrangers, en particulier dans les industries de haute technologie de nouvelle génération, transformant ainsi la Chine en leader incontesté des secteurs moteurs de la croissance économique mondiale dans les prochaines décennies. 

L'idée de supplanter les États-Unis comme foyer de l'innovation de haute technologie est sous-tendue par la seconde orientation que le PCC met en œuvre : la modernisation et l'expansionnisme militaire. Bien qu'il soit difficile d'obtenir des chiffres fiables, on estime qu’entre 2000 et 2019 le budget de la défense de la Chine a plus que quintuplé, passant de 43 à 266 milliards de dollars, une somme qui dépasse les budgets de défense combinés de la Russie, d'Israël, de la Grande-Bretagne et de la France. Alors que l'objectif immédiat de Pékin est d'obtenir la supériorité sur les États-Unis dans le Pacifique occidental, son objectif à long terme est de développer, en trois décennies, une armée offensive, capable de projeter sa puissance aux quatre coins de la planète. Son armement de pointe serait égal ou supérieur à la puissance de feu des États-Unis, et elle serait formée à des tactiques conçues pour neutraliser les points forts actuels de l'Amérique. 

Le troisième volet de la stratégie chinoise est politique : rendre le monde plus accueillant pour l'État à parti unique du PCC. La nouvelle loi de sécurité pour Hong Kong publiée fin juin nous rappelle qu'à mesure que la Chine gagne en stature, elle devient plus agressive, plus expansionniste, et plus hostile à la démocratie. Jamais moins. Le PCC utilise régulièrement des groupes écrans pour organiser les communautés chinoises expatriées et les mobiliser en faveur de ses objectifs. Il force les entreprises étrangères implantées en Chine à adopter sa ligne idéologique chez elles ; il utilise les entreprises, les universités et les instituts de recherche chinois pour infiltrer les institutions et les entreprises occidentales. 

Israël possède à revendre de ce qui manque le plus à l'État chinois de parti unique, trop lourdement bureaucratisé pour innover et de résoudre rapidement les défis techniques du monde réel. Israël possède aussi l'avantage unique de connaître de l'intérieur le potentiel du complexe techno-militaire américain et d'en comprendre le fonctionnement. 

Dans ce contexte, le Moyen-Orient représente pour Pékin un mélange unique de menaces et d'opportunités. Du côté des menaces, environ la moitié des importations de pétrole de la Chine proviennent du golfe Persique ou passent par le canal de Suez. Outre le pétrole et le gaz, de nombreuses autres ressources qui alimentent l'économie chinoise ne parviennent à des ports comme Shanghai ou Guangzhou qu'après avoir franchi des points de passage obligés du Moyen-Orient, où elles sont vulnérables à une interdiction des États-Unis. 

Du côté des opportunités pour la Chine, le Moyen-Orient n'est pas seulement le réservoir du pétrole dont elle a tant besoin, il abrite également l'État juif. En termes de population, Israël est minuscule, mais c'est une superpuissance cybernétique, un leader mondial de l'intelligence artificielle, et un innovateur de renom en matière d'armements de nouvelle génération. L'État chinois à parti unique, lourdement bureaucratisé, a des carences marquées en matière d’innovation et de résolution rapide des défis techniques du monde réel. Israël possède à revendre ce qui lui fait défaut. Il a de plus une capacité unique à connaître de l'intérieur et à comprendre le potentiel du complexe techno-militaire américain. Jérusalem pourrait jouer un rôle indispensable pour aider Pékin à atteindre ses objectifs "Chine 2025" et réaliser sa modernisation militaire, si l'État juif ne s'abritait pas sous le parapluie protecteur de l'armée américaine. 

"L'île mondiale" est le nom que Halford Mackinder, le père de la géostratégie moderne, a donné à la masse terrestre considérée comme un tout des trois continents imbriqués, l'Europe, l'Afrique et l'Asie. Leur point d'intersection est appelé "le Moyen-Orient." La puissance qui domine "l'île du mondiale" commande le globe. Les lignes de vie économiques de la Chine, mais aussi d'une grande partie du monde, traversent la région. Aujourd'hui, l'armée américaine contrôle ces lignes de vie, assurant ainsi la prééminence mondiale des États-Unis. Si l'ère de la prééminence américaine au Moyen-Orient prenait fin, l'équilibre mondial des pouvoirs se déplacerait de manière spectaculaire vers Pékin. 

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En juin dernier, la contre-amirale Heidi Berg, directrice du renseignement au Centre de commandement américain pour l'Afrique, a attiré l'attention du public sur le problème du harcèlement des forces américaines par leurs nouveaux voisins chinois au Camp Lemonnier à Djibouti, la seule base américaine permanente de ce continent. Les Chinois, expliqua-t-elle aux journalistes, s'efforcent de "restreindre l'espace aérien international" en interdisant aux avions américains de survoler leur base militaire au moyen de drones conçus pour interférer sur les opérations aériennes américaines ; ils visent aussi les pilotes américains avec des lasers de qualité militaire qui leur causent des blessures légères aux yeux. En plus d'une occasion, des soldats chinois ont également tenté d'infiltrer la base américaine. 

Du point de vue de Pékin, l’établissement d’un rapport de forces avec les États-Unis au Moyen-Orient est une conséquence directe de la compétition militaire des deux puissances dans le Pacifique occidental. En cas de guerre entre la Chine et ses adversaires asiatiques, Pékin voudrait priver les États-Unis de leur capacité d'action militaire au sein de la "première chaîne d'îles" - le chapelet d'archipels qui s'étend des îles Kouriles japonaises du nord, en passant par Taïwan et les Philippines au sud, et se termine à Bornéo. Ces îles, des porte-avions insubmersibles pour l'Amérique, cernent la Chine depuis l'est, transformant le mastodonte asiatique en un pays enclavé. 

Jusqu'à présent, Pékin n'avait aucun moyen de s'étendre par la mer. Mais la voie terrestre chinoise qui traverse le Pakistan en direction de l'océan Indien change tout cela. Pékin l'appelle le "Corridor économique Chine-Pakistan" (CPEC), car les Américains, dont la pensée est imprégnée de ''convergence harmonieuse'', baissent la garde lorsqu'ils entendent le mot "économie". En réalité, les relations entre le Pakistan et la Chine ont tout d’une alliance militaire dirigée contre l'Inde sauf le nom. Le corridor se terminera sur l'océan Indien à Gwadar, où un port est actuellement en construction avec l'aide généreuse de l'initiative "Belt and Road".

Route chinoise de Kashgar à Gwadar proche du détroit d'Ormouz 

Bien que Pékin présente maintenant Gwadar comme une destination entièrement commerciale, une fois terminée, elle deviendra certainement une base militaire, ce qui aidera Pékin à marquer l'Inde. Le CPEC permettra également de raccourcir et de durcir les lignes d'approvisionnement de la Chine. Gwadar servira de centre de transbordement pour le pétrole, le gaz naturel et autres matières premières qui seront acheminés par voie terrestre par des pipelines vers le Xinjiang, puis vers des destinations situées plus à l'est de la Chine. 

Pour quantifier l'importance stratégique de la liaison Chine-Pakistan, la distance totale entre la Chine et le golfe Persique par voie maritime est de plus de 5.000 milles nautiques, dans des eaux qui seront probablement infranchissables en temps de guerre. En revanche, la distance entre le golfe Persique et Gwadar est inférieure à 600 miles nautiques. 

Les avantages stratégiques de cette future base en feront la perle la plus brillante du "collier de perles" de la Chine, son réseau d'entrepôts en extension le long des voies de communication maritimes qui vont de Hong Kong à Djibouti et à Port Soudan sur la mer Rouge. À l'exception de Djibouti, la Chine présente ces établissements comme des plaques tournantes commerciales, mais il est évident que certain d’entre eux sont des installations à double usage qui pourront être ouvertement militarisées dès que Pékin sera prêt à tirer son épée de son fourreau. 

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Ces intentions martiales ne sont pas ignorées des rivaux asiatiques de la Chine. Si l'on regarde ce qui se passe depuis Delhi, Tokyo, Taipei, Séoul, Manille ou Canberra, l’intention hostile du collier de perles est évidente. En cas de guerre, la Chine occuperait des positions solides pour défendre ses lignes d'approvisionnement en énergie, mais aussi pour menacer celles de ses adversaires, tous très dépendants du pétrole du Moyen-Orient. Parmi les plus concernés figurent le Japon et Taïwan, pratiquement dépourvus de pétrole et de gaz domestique, dont le sort est lié à des importations massives du Moyen-Orient. 

Parmi ‘’les perles’’, Djibouti et de Gwadar ont un potentiel stratégique offensif remarquable. Djibouti garde le détroit de Bab-el-Mandeb, un point de passage obligé entre l'océan Indien et la Méditerranée par lequel le pétrole s'écoule vers l'Europe. Gwadar, pour sa part, est situé juste au large du golfe d'Oman, à proximité du détroit d'Ormuz, par lequel doit passer le pétrole destiné à l'Inde, au Japon et à Taïwan. 

 

La base chinoise de Djibouti et celle à venir de Gwadar contrôlent 
les 2 détroits stratégiques du monde pour l'ordre libéral 

Si depuis ses nouvelles bases de Djibouti et de Gwadar, Pékin était en mesure d'interdire le passage des cargaisons à travers ces deux points de passage clés du Moyen-Orient, il aurait le doigt sur la trachée du monde. Ce qui semble être exactement l’ambition de la planification militaire chinoise. Une étude du Naval War College américain de 2016 signale que d'ici une décennie, la Chine comptera dans sa flotte, selon les estimations, jusqu'à 530 sous-marins et navires de guerre contre 400 actuellement. Avec leurs budgets actuels, les États-Unis ont peu de chances de suivre ce rythme. 

Certains analystes affirment que le décompte des navires est un exercice dénué de sens. Les navires américains sont plus grands, plus sophistiqués et plus écrasants que leurs homologues chinois : ils pourraient encore le rester pendant des décennies. De plus, la marine américaine est censée être mieux entraînée aux conflits armés combinés et à la coordination avec des armées alliées. Quelle que soit la véracité de ces affirmations, Pékin n’imagine pas asseoir sa domination sur les États-Unis à partir d'un événement épique sur grand écran comme la bataille de Midway. Au contraire, il s'attaque à la puissance américaine, lentement et méthodiquement, dans le but de persuader les alliés de l'Oncle Sam (et ses alliés potentiels tels que l'Inde) que l'équilibre mondial des forces tourne au détriment de Washington et qu'il est insensé de compter sur l'Amérique pour sa sécurité. 

La stratégie de la Chine au Moyen-Orient n'est pas difficile à analyser. Elle ne cherche pas à vaincre les Américains dans un engagement armé. Elle mène une campagne de guerre politique. Pour reprendre une formule de la guerre froide, Pékin tente de ‘’finlandiser’’ les alliés des États-Unis. Ce travail ne nécessite pas une armée capable d'égaler l'armement américain arme contre arme. Il suffit que les Américains paraissent peu fiables. 

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Aujourd'hui encore, avant même que sa mise en place ne soit terminée, la marine chinoise réussit à fixer les forces américaines ou à réduire leur mobilité. En 2018, le secrétaire à la défense James Mattis a changé le nom du commandement interarmes pour l'Asie, qui de "Commandement américain du Pacifique" est devenu le "Commandement américain Indo-Pacifique". Ce faisant, il reconnaissait tacitement que si une guerre devait éclater demain en Asie, la marine américaine n'aurait d'autre choix que d'augmenter en même temps ses patrouilles dans l'océan Indien et dans le golfe Persique pour dissuader les Chinois d'attaquer les lignes d'approvisionnement de leurs ennemis. Plus les forces des États-Unis sont dispersées, plus il est facile de faire craindre aux petites puissances que l'Amérique ne puisse pas ou ne veuillent pas les protéger. 

Le message de la Chine au Japon, à Taïwan et à la Corée du Sud (sans parler de l'Arabie saoudite et d'Israël) est clair : l'Amérique est en déclin, la Chine est en ascension, son ascension vers les sommets est inévitable. 

Ces dernières années, Vladimir Poutine, le dirigeant russe, a donné à Xi Jinping des leçons sur la façon de ternir le prestige américain à bon marché. Lors de la guerre civile syrienne, Poutine a déployé une force qui n'était pas assez importante pour menacer significativement la prééminence américaine, mais qui l'était tout de même pour renverser le cours de la guerre. En faisant de la Russie l'acteur principal sur le terrain en Syrie, Poutine s'est transformé en interlocuteur incontournable pour les alliés des États-Unis au Moyen-Orient, en particulier pour Israël et la Turquie dont les dirigeants ont commencé à faire le voyage de Moscou plus souvent que celui de Washington. 

L'implication de la Chine dans la campagne de la Russie en Syrie est allée bien au-delà de la rencontre de Poutine avec Erdogan et Netanyahou à Moscou devant la télévision. Les navires de guerre chinois faisaient partie intégrante des déploiements navals russes en Méditerranée, et les bombonnes de gaz que les forces de Bachar Assad larguaient sur des civils au début de la guerre ont été fabriquées en Chine. 

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Au cours de la dernière décennie, nombre des alliés les plus proches des États-Unis au Moyen-Orient sont devenus des clients pour les armes chinoises. C’est un effet patent de l'engagement militaire de la Chine au Moyen-Orient et au-delà, par le biais de son alliance militaire active avec la Russie. En 2017, la China Aerospace Science and Technology Corporation (CASC) a signé un accord de partenariat avec Riyad pour construire une usine de fabrication de drones en Arabie Saoudite. Auparavant, CASC n'avait conclu que deux accords de ce type : avec le Pakistan, l'allié le plus proche de la Chine, et avec la Birmanie qu'elle espère transformer en allié pour marquer l'Inde à l'Est. 

La Chine acquiert également de l'expérience en matière de projection des forces grâce à sa participation aux missions de maintien de la paix des Nations unies, où Pékin envoie beaucoup plus de personnels que les autres membres permanents du Conseil de sécurité. Pendant que Pékin reçoit les félicitations des internationalistes pour cette contribution, l'armée chinoise acquiert de l’expérience logistique, collecte des renseignements précieux et noue des relations durables. Mieux encore, elle puise dans le budget du maintien de la paix des Nations unies, auquel Washington contribue bien plus que Pékin, pour aider à protéger les actifs chinois en plein essor à l'étranger. Sur les 13 pays qui ont accepté des soldats de la paix chinois entre 2012 et 2018, neuf ont accueilli d'importants investissements chinois. Avec le temps, certains de ces contingents remplaceront leur drapeau bleu des Nations unies par le drapeau rouge de la République populaire, se transformant ainsi en missions militaires chinoises officielles. 

La montée en puissance de la base navale de Djibouti fournit le modèle de ce genre de transition. Les navires chinois sont arrivés pour la première fois dans la Corne de l'Afrique fin 2008 pour coopérer avec une force multinationale de lutte contre la piraterie (mais sans s'y joindre officiellement). Cette initiative a marqué un changement radical : jamais auparavant la Chine n'avait envoyé de navires de guerre au-delà de ses eaux territoriales pour coopérer avec des militaires étrangers sur une question d'intérêt mutuel. Auparavant, la marine chinoise n'avait jamais établi non plus des communications quotidiennes avec l'armée américaine aux niveaux tactique et opérationnel. Antérieurement, les liens entre militaires des marines chinoise et américaine se limitaient à des réunions officielles entre officiers supérieurs. 

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À l'époque, certaines voix du Pentagone ont laissé entendre que ce changement représentait le début d'une concurrence sérieuse de la Chine dans l'océan Indien et au Moyen-Orient. Les partisans de la ‘’convergence harmonieuse’’ ont étouffé ces voix, arguant que le changement de politique chinoise signalait la volonté de Pékin de devenir un "acteur responsable" : la coopération d’aujourd'hui contre les pirates ouvrirait la porte à d'autres formes de coopération demain. 

Ils avaient tort. En encourageant ces points de vue iréniques, la marine chinoise habituait les Américains à la présence de ses navires de guerre dans la Corne de l'Afrique. En peu de temps, leur mission temporaire s’est transformée en une base militaire permanente d’où des lasers sont désormais dirigés sur les yeux des pilotes américains. 

La Chine a un intérêt profond, évident et constant à préserver la libre circulation du pétrole, ce qui va dans le sens des tenants de la ''convergence harmonieuse.'' Cette théorie était renforcée par le fait que la Chine bénéficie consciemment de la stabilité régionale qu'offre l'armée américaine. Il existe de fait un véritable chevauchement entre les intérêts chinois et américains. Mais c'est la moitié la moins intéressante du problème. La Chine est également déterminée à transformer l'ordre international libéral en sapant les positions des États-Unis pour les supplanter dans le rôle de puissance dominante au Moyen-Orient. L'objectif de la neutralité formelle de la Chine est de gérer habilement cette contradiction, notamment en détournant l'attention de l'Occident de ses intentions hostiles à long terme

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La coordination entre Moscou et Pékin au Moyen-Orient s'inscrit dans un contexte beaucoup plus vaste. à son arrivée à Moscou l’an dernier pour une visite d'État, Xi Jinping, parlant de Vladimir Poutine, a déclaré : "Au cours des six dernières années, nous nous sommes rencontrés près de 30 fois … La Russie est le pays que j'ai visité le plus souvent, et le président Poutine est mon meilleur ami et collègue". Pour sa part, Poutine a répondu que les liens sino-russes avaient "atteint un niveau sans précédent" et décrit la relation entre les deux pays comme "un partenariat mondial et une coopération stratégique". 

Il ne s'agissait pas de langue de bois diplomatique. Bien qu'il subsiste entre elles d'importantes zones de friction, la Chine et la Russie travaillent désormais main dans la main dans de nombreux domaines clés, dont la défense. ‘’L'évaluation des menaces mondiales’’ un rapport rédigé l'an dernier par les services de renseignement américains indiquant que "la Chine et la Russie sont plus alignées qu'elles ne l’ont jamais été depuis le milieu des années 1950" a été à l'origine de cette déclaration. L'évaluation n'a pas désigné le Moyen-Orient comme une zone d'alignement majeur entre la Chine et son partenaire russe, mais elle aurait dû le faire. Ensemble, ils cherchent des moyens de desserrer les liens entre Washington et ses alliés et de renforcer les forces anti-américaines dirigées par l'Iran dans la région. 

La ‘’convergence harmonieuse’’ a cependant occulté la nature, l'étendue et même l'existence d'un condominium sino-russe au Moyen-Orient. Elle met trop en exergue l'intérêt commun des Chinois et des Américains pour la stabilité régionale, en regard de l'intérêt propre de la Russie pour l'instabilité qui majore ses revenus pétroliers et ses exportations d'armes et de sécurité. Hélas, l'affrontement présumé entre les intérêts russes et chinois est plus théorique que réel. En pratique, l'approche mercantiliste de la Chine en matière d'énergie atténue les frictions avec la Russie sur les questions relatives au prix du pétrole. 

Dans la mesure du possible, la Chine achète des concessions à long terme à des taux favorables, se préservant ainsi des vicissitudes des marchés de l'énergie. De même, les interventions militaires de Poutine en Libye et en Syrie semblaient menacer l’intérêt de la Chine pour la stabilité, très sensible dans le cas des pays exportateurs de pétrole du Golfe persique. En fait au contraire, ces interventions russes ont créé de nombreuses opportunités pour la diplomatie et le commerce chinois. Par conséquent, peu de choses empêchent la Russie et la Chine de former une alliance active ou tacite visant à affaiblir l'ordre américain au Moyen-Orient, un important intérêt partagé par les deux pays. 

Les Américains ont tendance à oublier une autre réalité. La taille économique et la supériorité stratégique de la Chine en font le partenaire principal de la relation sino-russe, ce qui signifie que c'est Xi Jinping, et non Poutine, qui mène la barque. C'est à la Russie qu'il revient d'intervenir militairement au Moyen-Orient et, par conséquent, de mettre en échec les Américains. Pendant ce temps, la Chine fait son miel des activités "déstabilisatrices" de la Russie. 

Le comportement des diplomates chinois à l'ONU est instructif. Depuis au moins deux décennies, ils s'en remettent pour la plupart à leurs homologues russes sur les questions les plus importantes du Moyen-Orient, comme l'accord nucléaire iranien et le conflit syrien. Si des diplomates américains ou européens les approchent pour connaître la position de Pékin sur une question en débat, les diplomates chinois indiquent qu'il ne sert à rien de discuter avec eux, car ils voteront avec les Russes quelle que soit leur décision. En se comportant comme si Pékin n'avait pas de politique indépendante, les diplomates chinois, mimant la passivité voire l'indifférence, réussissent à apporter un soutien ferme à la Russie. Ce stratagème renforce la présomption américaine que le commerce est tout ce qui intéresse réellement la Chine au Moyen-Orient, et que c'est la Russie, pas la Chine, qui constitue le plus sérieux défi à la suprématie américaine dans la région. 

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L'aptitude de la Russie à jouer le rôle de cheval de bataille pour le compte de la Chine au Moyen-Orient dépend en grande partie de son alliance militaire en Syrie avec l'Iran, qui a produit le gros des troupes terrestres soutenant le régime de Bachar Assad. Mais la Russie n’a pas les moyens de payer l'effort iranien. Pour cela, les ressources de la Chine sont essentielles. 

Bien que la Chine ne subventionne pas directement la guerre en Syrie, elle est le plus grand partenaire commercial et la plus grande source d'investissements étrangers de l'Iran, comme c’est déjà le cas pour la Russie. Alors que la coopération de Pékin avec Téhéran se concentre sur les besoins chinois en énergie et sur les investissements économiques hors énergie, leur relation inclut également, depuis de nombreuses années, une coopération en matière de défense. Comme les sanctions de l'administration Trump ont ravagé l'économie iranienne, l'importance de la Chine pour Téhéran n'a fait que croître. 

Et Pékin est de plus en plus disposé à le démontrer. En décembre dernier, la Chine a organisé des exercices navals conjoints avec la Russie et l'Iran dans l'océan Indien et le golfe d'Oman. Premier du genre entre les trois pays, l'événement était remarquable. Il l’était aussi pour le moment choisi. Il s'est déroulé en plein milieu d'un conflit important entre Washington et Téhéran, au cours duquel les forces iraniennes menaient des attaques contre des pétroliers transportant du pétrole du golfe Persique. 

Si la Chine était vraiment neutre dans les conflits du Moyen-Orient et si elle se préoccupait exclusivement de commerce, n'aurait-elle pas alors renoncé à organiser des exercices militaires communs ? N’aurait-elle pas encouragé son plus proche ami au Moyen-Orient à se calmer, à faire des compromis et à prendre à bras-le-corps l'édification passionnante des économies chinoise et iranienne ? 

Au contraire, la Chine s'est affichée comme le partenaire silencieux de l'axe russo-iranien et, par extension, de la soi-disant "Alliance de la Résistance", la chaîne d'alliés de l’Iran qui compte le régime d'Assad, le Hezbollah, le Hamas et les Houthis du Yémen. 

Bien sûr, Pékin ne soutient pas explicitement les activités sinistres de l'Alliance de la Résistance. D’un autre côté, elle ne s'oppose pas non plus à ces activités. L'Iran est également le cheval de bataille de la Chine. 

Les bénéfices pour la Chine des activités déstabilisatrices de la Russie et de l'Iran au Moyen-Orient sont nombreux et substantiels. Tout d'abord cette stratégie épuise l'Amérique. Les deux derniers présidents américains ont été élus sur des programmes prônant la réduction des engagements au Moyen-Orient. Des segments importants des deux bords politiques ne comprennent pas pourquoi les États-Unis jouent un rôle majeur dans la région, et une partie importante d'entre eux préconisent de la quitter complètement. 

Deuxièmement, l'axe Iran-Russie et l'Alliance de la résistance nuit au prestige des États-Unis. Ceux-ci ont montré une incapacité persistante à l'emporter sur les milices soutenues par l'Iran en Irak, et à prendre le pas sur la Russie en Syrie, ce qui permet aux machines de propagande russe, chinoise et iranienne de donner l'impression, qu'au Moyen-Orient comme ailleurs l'Amérique est hors-jeu. 

Troisièmement, maintenir le régime iranien en vie et préserver sa capacité militaire aide les forces chinoises dans la région à clouer sur place la marine américaine, car le comportement menaçant de l'Iran dans le golfe persique détourne les ressources américaines du Pacifique occidental. 

Ni les Israéliens ni les Saoudiens ne choisiraient de gérer leur problème iranien par l'intermédiaire de Pékin ; ils préféreraient le résoudre par une alliance forte avec les États-Unis. Mais la présence durable de l'Amérique est incertaine. 

Quatrièmement, la Chine sème la division entre l'Amérique et ses alliés. Peu de questions ont causé un fossé plus profond entre les États-Unis et leurs alliés européens que leurs désaccords sur la manière de gérer le défi iranien dans toutes ses dimensions , et pas seulement sur le dossier nucléaire. Le conflit en Syrie a également divisé les Américains et leurs alliés régionaux, en particulier la Turquie. Cette dernière a envoyé en Europe flux de réfugiés très importants qui a pollué sa vie politique. 

Enfin, le soutien chinois à l'Iran et à la Russie, surtout à une époque où l'on doute de l'engagement à long terme des États-Unis au Moyen-Orient, oblige leurs grands alliés comme l'Arabie saoudite et Israël à couvrir leurs arrières en nouant des liens avec Pékin. Pour les alliés des Américains, le meilleur moyen de se faire une place à Pékin sans ennuyer Washington, est d'accepter son invitation à s’ouvrir sur le plan économique. De ce fait, la Chine est aujourd'hui le premier partenaire commercial de l'Arabie saoudite, dont elle le premier client pour son pétrole. Israël, pour sa part, reçoit d'importants investissements de capitaux ainsi que des visites de haut niveau de gradés militaires chinois. ll utilise les services d'une entreprise chinoise pour développer le port de Haïfa, malgré les demandes répétées des Américains d'annuler ce contrat. 

Dans un monde parfait, ni les Israéliens ni les Saoudiens ne choisiraient de gérer leur problème avec l'Iran par l'intermédiaire de Pékin ; ils préféreraient le résoudre par une alliance forte avec les États-Unis. Mais tous deux sont réalistes et ils voient bien que la pérennité de la présence américaine est incertaine. 

Les meilleurs mensonges sont fondés sur la vérité, et la déclaration de neutralité de Pékin est un très bon mensonge. Elle diffuse la moitié des pensées qui habitent Xi Jinping, reconnaissant ouvertement la faim d'énergie de la Chine et la nécessité d'empêcher l'interruption de ses approvisionnements. Mais en mettant l'accent sur ces vérités, la ''neutralité'' de Pékin détourne l'attention d'autres objectifs plus obscurs. 

Son soutien tacite aux interventions militaires de la Russie ainsi qu'au terrorisme et à la subversion de la République islamique ne menace pas les intérêts économiques de la Chine. Au contraire, la violence brutale, si elle est maintenue dans des limites, est bonne pour les affaires. De plus, un peu de désordre maintient également l'Amérique sur le pied de guerre. En bref, la Chine est neutre dans le cadre de son antagonisme avec les États-Unis. 

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Selon l'Agence américaine d'information sur l'énergie, les importations annuelles de pétrole brut de la Chine, les plus élevées au monde, étaient en moyenne de 10,1 millions de barils par jour en 2019. Selon les prévisions des experts, ces importations augmenteront considérablement en volume au cours de la prochaine décennie. Pour atténuer le risque de perturbation des approvisionnements, la Chine a diversifié son portefeuille de fournisseurs. En 2019, les dix premières sources d'importation de pétrole chinois comprenaient, outre les producteurs du Moyen-Orient, la Russie, l'Angola, le Brésil et le Royaume-Uni. Étaler une dépendance de cette ampleur sur de nombreux fournisseurs est également une tactique d'influence, propre à la guerre politique menée par Pékin contre les États-Unis. 

L'acquisition de pétrole britannique en est un exemple. Entre 2018 et 2019, les importations chinoises en provenance de Grande-Bretagne ont augmenté de 44 %, plus qu'auprès de tous ses autres fournisseurs. Est-ce un hasard si la Chine a investi de manière aussi spectaculaire dans l'économie britannique au moment où Londres était en pleine négociation avec Washington pour décider si la Grande-Bretagne allait autoriser le géant chinois des télécommunications Huawei à construire et exploiter les infrastructures de son réseau 5G ? Si c'est une coïncidence, l'ambassadeur chinois à Londres ne soulèverait pas cette hypothèse. Quand il y a peu de temps, le Premier ministre Boris Johnson a fait marche arrière et décidé de supprimer progressivement les fournitures de Huawei, l'ambassadeur l'a averti que toutes les entreprises chinoises investissant en Grande-Bretagne avaient "l'œil sur ce qui se passait". 

Ces menaces de punition des gouvernements par la privation d'investissements "privés" sont à présent une pratique ordinaire de la Chine avec les proches alliés de l'Amérique comme la Grande-Bretagne, le Canada et l'Australie. En Amérique, cependant, la doctrine dominante basée sur la ''convergence harmonieuse’’, décrit la politique de la Chine au Moyen-Orient comme un exercice de captation de ressources à sens unique, comme si le secteur privé chinois prenait ses décisions en fonction la balance entre pertes et profits, ratifiées dans un second temps par les bureaucrates de Pékin. 

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La propension des Américains à considérer l'économie comme une sphère autonome les aveugle sur un fait simple : la Chine étend consciemment son influence économique pour saper l'ordre américain au Moyen-Orient. Depuis le lancement de l'initiative "Belt and Road" en 2013, Pékin a investi plus de 123 milliards de dollars au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Si ces chiffres suggèrent que la région est l'une de ses priorités stratégiques majeures, les données relatives sont encore plus démonstratives. La Chine est aujourd'hui la plus grande source d'investissement étranger au Moyen-Orient. Alors que les investissements mondiaux de la Chine ont diminué de 100 milliards de dollars en 2018, ses investissements au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ont augmenté cette année-là de plus de 28 milliards de dollars. Près des trois quarts de cette somme sont allés aux alliés de l'Amérique : l'Égypte, les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite, pays que la Chine désigne comme des "partenaires stratégiques globaux", une dignité majeure dans le système de valeurs diplomatiques chinois. En 2018, le commerce bilatéral annuel entre la Chine et les alliés du Golfe persique avait presque doublé par rapport à la décennie précédente, pour atteindre 163 milliards de dollars ; en 2000, il n'était que de 10 milliards de dollars. La Chine est aujourd'hui le premier partenaire commercial d'Oman, du Koweït, des États Arabes Unis et de l'Arabie saoudite, et elle fait partie des principaux partenaires d'Israël. 

Mais Pékin a choisi un pays du Moyen-Orient, qu'elle comble d'attentions particulières. Entre 2008 et 2018, le commerce bilatéral avec l'Irak a augmenté de plus de 1.000 %, passant de 2,6 à plus de 30 milliards de dollars. En 2013, la Chine est devenue la première source d'investissements étrangers et le premier partenaire commercial de l'Irak, sans parler du fait qu'elle a importé plus de la moitié de son offre de pétrole. L'Irak est aujourd'hui le troisième fournisseur de la Chine, juste derrière l'Arabie saoudite et la Russie. Lorsque le président George W. Bush a envahi l'Irak en 2003, ses détracteurs, dont la Chine, l'ont accusé de lancer une guerre pour prendre le contrôle des réserves de pétrole irakiennes. Ironiquement, aucun pays n'a bénéficié plus que la Chine de la répartition du pétrole dans l'après-guerre. L'année dernière, la China Construction Third Engineering Bureau Company a consenti à passer un accord de 1,39 milliard de dollars pour réaliser une multitude de projets dans le sud de l'Irak: des logements à bas prix, des installations éducatives et médicales, et des centres touristiques. 

Au cours d'une visite de cinq jours à Pékin en septembre 2019, le Premier ministre irakien Adil Abdul-Mahdi a poussé la coopération officielle encore plus loin, en annonçant que l'Irak se joindrait à l'initiative chinoise "Belt and Road". Pour sa part, Xi Jinping s'est engagé dans un programme "pétrole contre reconstruction", dans le cadre duquel il réaliserait en Irak une série de projets, allant des routes et des aéroports aux hôpitaux, aux systèmes d'égouts et aux écoles, en échange de 100.000 barils de pétrole par jour. L'armée américaine a vaincu l'État islamique pour le compte du gouvernement irakien, mais ce sont les entreprises chinoises, et pas américaines, qui en ont récolté les fruits. Grâce à la thèse de la ''convergence harmonieuse'', les Américains n'ont pas éprouvé de ressentiment envers les Chinois pour leur apparente bonne fortune. Au contraire, Washington a salué le rôle croissant de l'économie chinoise, donnant même à Pékin un satisfécit pour avoir rejoint le projet "américain" de construction de l'économie irakienne et de stabilisation du pays. 

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Cette histoire a beau être triste, la suite est encore pire. Alors que l'Irak est un pays merveilleux pour les entreprises chinoises, il est un théâtre hostile pour les Américains, en raison de l'influence des milices soutenues par l'Iran. En décembre dernier, Téhéran a initié une campagne menée par ses milices sous la direction de Qassem Soleimani, le commandant de la Force Quds du Corps des gardiens de la révolution islamique (IRGC). Son but était d'expulser les États-Unis de l'ensemble de la région, à commencer par l'Irak. Une fois de plus, les activités "déstabilisatrices" de l'Iran n'ont pas essuyé la moindre réprimande notable de la part de la Chine. 

Étant donné l'importance vitale de la Chine pour l'Iran comme bouée de sauvetage économique dans le contexte de la campagne de pression maximale de l'administration Trump, on ne peut que se demander si Qassem Soleimani n'a pas reçu un signe de tête de Pékin avant de lancer la violente campagne anti-américaine qui s'est terminée par son trépas. Même si ce signe n'a jamais été donné, l'influence croissante de la Chine en Irak illustre une fois de plus la propension de Pékin à utiliser l'Iran comme un cheval de bataille qui lui permet d'obtenir simultanément des dividendes économiques et stratégiques. L'IRGC a épuisé et désorienté les forces américaines en Irak, créant ainsi un vide que le patron de l'Iran, la Chine, est en train de combler. 

 

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La prise de conscience que la Chine représente une menace sérieuse pour les États-Unis au Moyen-Orient arrive à un moment inopportun. La confiance de l'opinion dans les dirigeants américains est au plus bas, et la fiabilité de leur approche du Moyen-Orient est particulièrement contestée. Tant à gauche qu'à droite, des voix influentes aux États-Unis demandent une réduction de l'engagement militaire national. Le président Obama a d'abord imposé l'idée d'un recul dans l'esprit de l'opinion, en induisant l'annonce par son administration d'un "pivot vers l'Asie". Cette façon de voir est bien vivante chez les partisans du président Donald Trump. "Nous nous retirons. Laissons d'autres se battre sur ce sable maculé de sang ... Le travail de nos militaires n'est pas de contrôler le monde", déclarait-il en octobre dernier. Bien qu'il se référait directement à sa décision de retirer les troupes américaines du nord-est de la Syrie, sa rhétorique signalait une convergence de vues avec les partisans d'un retrait général du Moyen-Orient. 

La transformation des États-Unis en exportateur net d'énergie grâce à la technique révolutionnaire  de la fracturation hydraulique, a renforcé la conviction bipartisane qu'un retrait américain du Moyen-Orient serait à la fois bon et sans risque. N'est-ce pas à ceux qui dépendent réellement du pétrole du Moyen-Orient de faire la police dans la région ? Si nous comprenons le dépit qui se cache derrière cette question, la réponse est simple : aucune autre puissance que les États-Unis n'a les moyens de contenir la Chine. Loin de renforcer les États-Unis, un retrait du Moyen-Orient nuirait gravement leurs intérêts et offrirait à Pékin une victoire stratégique de très grande envergure. 

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Considérez ce scénario tout à fait plausible des conséquences immédiates d'un retrait américain. Dans un premier temps, Xi Jinping soutiendrait politiquement et militairement Téhéran dans le développement de capacités dites "anti-accès/déni de zone". Il s'agit d'un mélange de tactiques et d'armements que l'armée chinoise déploie actuellement à l'intérieur de la première chaîne d'îles du Pacifique occidental dans le but de transformer la région en une zone interdite aux forces américaines. Avec un Iran pourvu des mêmes moyens, le Golfe Persique et le Golfe d'Oman deviendraient des lacs chinois. 

Dans un deuxième temps, Xi Jinping suivrait une stratégie similaire le long de la côte de la mer Rouge. En agrandissant considérablement la base de Djibouti, il transformerait la plaque tournante commerciale chinoise de Port Soudan, de l'autre côté de la mer Rouge en venant de Djedda, en une base militaire jumelle. Ces deux installations étant équipées de capacités anti-accès/déni de zone, la mer Rouge deviendrait elle aussi un lac chinois. 

Depuis Djibouti, Pékin aiderait l'Iran à réaliser son objectif de faire des Houthis en un clone yéménite du Hezbollah libanais. Cette milice dirigée par l'Iran et assurée d'un vaste arsenal de missiles balistiques à guidage de précision, serait capable de détruire Riyad. L'Arabie Saoudite et les Cheikh du Golfe seraient alors cernés par la puissance de feu chinoise et iranienne. Leur capacité d'exporter du pétrole, le moteur de leur économie, dépendrait entièrement de la bonne volonté de la Chine, qui serait la seule puissance capable d'influencer l'Iran à sa guise. Les dirigeants des États arabes producteurs de pétrole se précipiteraient alors les uns et les autres à Pékin pour se prosterner en premier devant le parti communiste chinois. 

Israël, lui aussi, n'aurait pas d'autre choix que de s'incliner, car sa voie de navigation du port d'Eilat vers l'Asie seraient à la merci des Chinois en mer Rouge. Dès la consolidation de l'axe sino-russo-iranien dans le golfe Persique, une alliance russo-iranienne rafraichie apparaîtrait en Syrie, avec l'aide directe ou indirecte de l'armée chinoise. Le premier ministre israélien se lancerait alors dans une course effrénée pour que Pékin négocie la place d'Israël dans le nouvel ordre sino-centré du Moyen-Orient. 

En tant que représentant d'un pays doté d'armes nucléaires, d'une armée de pointe et d'une économie diversifiée, le leader israélien bénéficierait probablement de meilleures conditions que ses homologues arabes. Xi Jinping serait plus que ravi de traiter Israël comme un ami proche de la Chine, à condition que Jérusalem accepte de revoir à la baisse ses liens avec les États-Unis et l'Europe, d'établir un centre sino-israélien de recherche et de développement cybernétique à Pékin, de participer à un projet commun de développement d'une défense antimissile, et de permettre à la marine chinoise d'effectuer des visites portuaires dans le port de Haïfa construit et géré par la Chine. 

La rapide hégémonie de la Chine sur les points de passage obligés du transport pétrolier au Moyen-Orient provoquerait la panique des alliés de l'Amérique en Asie de l'Est et en l'Inde. La Chine voudrait-elle les étrangler économiquement ? Irait-elle chercher des sources de pétrole dans l'hémisphère occidental ? Devraient-ils travailler de conserve pour mettre en place des réserves pétrolières d'urgence ? 

En réponse à la panique, Pékin lancerait une offensive de charme en assurant aux alliés de l'Amérique paniqués que la Chine restera pleinement engagée, comme toujours, en faveur de la liberté de navigation et de la libre circulation du pétrole à des prix stables. Pékin entamerait alors le travail lent et systématique d'exploitation de sa position stratégique favorable au Moyen-Orient pour devenir le souverain incontesté du commerce mondial de l'énergie. Il se forgerait pour cela des positions de puissance inégalée à chaque étape du processus de production du pétrole, de l'extraction, au transport, au raffinage et à la commercialisation. 

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Le pétrole et le gaz sont des produits de base uniques. Leur prix et leur disponibilité affectent chaque individu dans le monde, mais ils sont contrôlés par un groupe relativement petit de sociétés puissantes. Par le simple choix des partenaires contractuels et des conditions de vente, les producteurs et les distributeurs ont le pouvoir de faire circuler des milliards de dollars d'une poche à une autre. Les entreprises du secteur de l'énergie sont donc intrinsèquement attrayantes pour les dirigeants communistes chinois, pour qui il est naturel de rechercher et d'obtenir des instruments d'influence de masse pour les placer sous le contrôle étroit d'une poignée de privilégiés. 

Sous le nouvel ordre sino-centré du Moyen-Orient, les étoiles des entreprises et des individus critiques à l'égard de l'Amérique seraient au firmament. Ce réseau des ''critiques'' inclurait l'Europe et toutes les régions consommatrices de pétrole et de gaz du Moyen-Orient. L'autosuffisance énergétique des États-Unis ne nous protégera pas non plus de la pression chinoise. La récente guerre des prix entre l'Arabie saoudite et la Russie nous rappelle que le pétrole est produit localement mais que son prix est fixé au niveau mondial. Lorsque le conflit russo-saoudien a fait chuter les prix, il a menacé de détruire l'industrie américaine de la fracturation sur laquelle repose désormais une grande partie de la croissance de l'économie américaine. 

Si la Chine succède aux États-Unis comme puissance dominante au Moyen-Orient, un changement majeur dans l'équilibre mondial des pouvoirs se produira au détriment des positions américaines, au point d'éroder le contrôle sur leur propre destin que les Américains exercent en tant que peuple libre. 

Un retrait du Moyen-Orient serait considéré comme l'une des plus grandes bévues stratégiques de l'histoire américaine. Néanmoins, le climat politique intérieur limite les options des dirigeants américains. Les deux derniers présidents ont pris leurs fonctions sur la promesse de mettre fin aux guerres au Moyen-Orient, et non d'en déclencher de nouvelles. Le président Trump comme le candidat démocrate Joe Biden ne pourront qu'exprimer leur réticence quand la question de l'introduire de nouvelles forces dans la région se posera.

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Comment les États-Unis peuvent-ils alors trouver un équilibre entre l'endiguement de la Chine et la demande de l'électorat d'un engagement réduit au Moyen-Orient ? La clé consiste à trouver sur le terrain des partenaires qui feront le travail que l'armée américaine ne pourra pas faire. 

Dans l'actuelle situation politique de l'Amérique, il n'y a que deux méthodes disponibles pour identifier les partenaires et leur attribuer des rôles et des missions. La première, la concertation, est la méthode utilisée par Obama. En tentant de créer un système de gestion concertée au Moyen-Orient, Obama est parti de l'hypothèse que si de bonnes conditions étaient réunies, Moscou et Téhéran seraient ouverts à la coopération et que l'Amérique et ses principaux alliés avaient avec eux plus de choses en commun qu'ils n'étaient enclins à le reconnaître. Obama ne se voyait pas comme le chef d'une coalition vouée à saper les positions de la Russie et de l'Iran, mais comme un dirigeant soucieux de rassembler les différentes "parties prenantes" de la région et de les aider à trouver des solutions mutuellement bénéfiques aux défis locaux. L'Amérique, ses alliés, l'Iran et la Russie partagent, selon Obama, un intérêt vital : contenir les radicaux sunnites comme Al-Qaïda et l'État islamique, et stabiliser le Moyen-Orient de manière plus générale. 

À la lumière de cette théorie, l'Iran est une puissance favorable au statu quo, et qui combat uniquement pour conserver ce qu'elle a déjà, sans bouleverser l'ordre existant. Les politiques les plus condamnables de l'Iran comme la maîtrise de l'arme nucléaire, le soutien au terrorisme ou la constitution de milices subversives dans les États voisins, pour n'en nommer que trois, sont effectivement abjectes, mais il s'agit avant tout d'actes défensifs. L'Iran a une armée régulière faible, qui ne menace pas d'envahir ses voisins. Son profond sentiment d'insécurité, qui appartient à l'histoire, est imputable en grande partie à ses rivaux régionaux, Israël et l'Arabie Saoudite, qui avaient persuadé les États-Unis d'adopter une posture agressive à son égard. Téhéran se serait ainsi convaincu que le véritable objectif de Washington était le changement de régime. Tant que l'Amérique voulait liquider la République islamique, une relation plus productive était impossible. 

Obama a abordé la question de la Russie sur la base d'hypothèses analogues qui, intellectuellement, vont de pair avec la ''convergence harmonieuse'' appliquée à la Chine. Si les États-Unis traitaient Moscou et Téhéran comme des partenaires et non comme des adversaires à endiguer, ils pourraient modifier leurs calculs politiques. C'est pourquoi le président a admonesté à plusieurs reprises l'Arabie saoudite et Israël, leur faisant la leçon sur la nécessité, selon ses propres termes, de "partager" la région avec l'Iran. Pendant ce temps, il s'engageait dans une tentative ambitieuse d'arrangement stratégique avec les Russes et les Iraniens. Cette politique, focalisée principalement sur l'accord nucléaire avec l'Iran, a aussi abouti à un engagement diplomatique sur l'avenir de la Syrie et de l'Irak. 

Les hypothèses de base de cette stratégie étaient cependant fausses. La Russie et l'Iran ne se contentent pas de jouer la défensive contre l'impérialisme américain. Ce sont des puissances anti-statu quo qui cherchent à évincer les États-Unis de la région et qui sont soutenues par une puissance anti-statu quo plus puissante, la Chine. Le retrait précipité d'Obama d'Irak, ses annonces répétées que l'Amérique était lasse de la guerre et qu'elle désirait s'occuper de ses propres problèmes, son refus de prendre la tête de la stabilisation de la Syrie par la diplomatie ou la force armée, ses explications selon lesquelles l'Asie de l'Est était la nouvelle priorité de sa politique étrangère, tout cela a convaincu Moscou et Téhéran que les États-Unis voulaient réellement quitter le Moyen-Orient. Une fois l'Amérique partie, ils avaient de bonnes raisons de croire que les Chinois travailleraient avec eux. 

Ainsi, l'esprit de partenariat que les États-Unis espéraient susciter en adoptant une position accommodante sur le programme nucléaire iranien, n'a déclenché aucune réciprocité. 

Au contraire, les Iraniens ont jugé que la volonté d'Obama de conclure l'accord nucléaire leur donnait carte blanche pour agir à leur guise dans la région. L'intérêt partagé de Téhéran et de Moscou pour la survie du régime Assad a généré une coopération sans précédent entre les deux pays en Syrie. Dès la conclusion de l'accord nucléaire, cette coopération s'est transformée en une alliance militaire à part entière.  

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L'Iran et la Russie n'ont pas été les seuls à approfondir leur engagement au Moyen-Orient suite à l'accord nucléaire. En janvier 2016, Xi Jinping a effectué sa première tournée dans la région, visitant l'Arabie Saoudite, l'Égypte et, point culminant de son voyage, l'Iran. La propagande chinoise a présenté cette visite comme celle d'un leader éminent, mais aussi comme l'arrivée de la Chine en tant que grande puissance. La méthode de concertation pour stabiliser le Moyen-Orient a ouvert la porte à une coalition sino-russo-iranienne vouée à abattre l'ordre américain. 

Les États-Unis ne peuvent pas quitter le Moyen-Orient. Mais ils ne peuvent pas stabiliser la région en déployant des troupes terrestres en grand nombre. Ils ne peuvent pas non plus établir un système de concertation avec l'Iran et la Russie. Il ne reste donc qu'une option pour contenir les puissances anti-américaines, la Chine en premier lieu : bâtir une coalition régionale avec leurs alliés traditionnels, qui devraient assumer une grande partie du travail sur le terrain. 

Hélas, l'endiguement a mauvaise presse ces derniers temps. Le 11 juillet, le New York Times a rapporté que la Chine et l'Iran étaient sur le point de signer un accord commercial et militaire de 25 ans. L'article voulait nous faire croire à une orientation nouvelle, surprenante et menaçante, qui aurait été directement provoquée par la campagne de "pression maximale" de Trump contre l'Iran. Mais ce n'est pas le cas. L'article concède cependant sans en dégager les implications, que Pékin et Téhéran avaient annoncé un "partenariat stratégique global" dès la visite de Xi Jinping à Téhéran en 2016, un an avant l'entrée en fonction de Trump, et une semaine seulement après l'allègement des sanctions contre l'Iran dans le cadre de l'accord nucléaire (JCPOA). 

Le New York Times nous encourage à conclure que le seul remède à l'alliance sino-iranienne est un retour à la politique de concertation d'Obama. Mais le grand défaut de la politique d'Obama, c'est qu'elle n'a pas imposé des choix difficiles à l'Iran. Téhéran était libre d'empocher les concessions de l'Occident tout en coopérant plus étroitement avec la Chine et la Russie pour saper les positions de la puissance américaine. Téhéran a pu bénéficier d'un allègement des sanctions alors qu'il établissait un réseau de milices féroces explicitement vouées à attaquer et subvertir les alliés de l'Amérique et à chasser les États-Unis du Moyen-Orient. 

De même, le modèle de concertation d'Obama n'a pas su tirer profit d'une contradiction flagrante au cœur de la grande stratégie de la Chine. Vouloir tirer profit des avantages de l'hégémonie américaine tout en travaillant indirectement à l'annihiler. De fait, cette contradiction touche le cœur de la relation sino-iranienne, et impose désormais à Pékin un exercice d'équilibre délicat. Si la Chine soutient tacitement l'Iran pour saper les positions américaines au Moyen-Orient, elle ne peut pas se permettre de pousser ce soutien trop loin, de peur d'un retour de flamme qui nuirait à son économie ou d'une réaction dommageable des États-Unis à son endroit. 

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La relation sino-iranienne moderne a été forgée peu après la révolution iranienne, au moment où l'Iran et la Chine étaient encore des parias internationaux unis par une hostilité ouverte à l'ordre mondial dominé par les États-Unis. Depuis lors, la Chine a adopté une position plus modérée, du moins en apparence, surtout depuis son adhésion à l'Organisation mondiale du commerce et son intégration dans l'économie mondiale. Les échanges économiques sino-américains limitent le soutien de la Chine à l'Iran. En 2018, les relations commerciales annuelles entre la Chine et l'Iran représentaient 42 milliards de dollars, tandis que ses échanges avec les États-Unis se chiffraient à environ 737 milliards de dollars. 

À l'heure actuelle, la Chine est trop dépendante de ses exportations vers les États-Unis, trop faible militairement, et ses lignes d'approvisionnement en énergie sont trop vulnérables, pour risquer une confrontation directe avec Washington. Faute de mieux, elle se contente de relever des défis indirects par l'intermédiaire de l'Iran et de la Russie. Un retour à l'approche par la concertation aiderait Pékin dans sa stratégie de double jeu. Plus précisément, elle renforcerait l'alliance russo-iranienne, donnant à la Chine un glaive plus efficace pour démanteler la structure de sécurité régionale américaine. 

Si l'alliance russo-iranienne venait à disparaître ou à s'affaiblir, la Chine n'interviendrait pas directement pour la remettre sur pieds car Pékin craint une épreuve frontale avec les États-Unis. La première priorité de la politique de l'Amérique est donc de retirer ce glaive des mains de la Chine en faisant exploser l'alliance russo-iranienne. Le climat politique intérieur américain ne permettra pas l'utilisation de troupes américaines en nombre à cet effet, mais quatre autres outils peuvent être mobilisés: 

1) Les sanctions économiques. L'administration Trump les a effectivement imposées. L'économie iranienne est en péril, et la situation économique des alliés de l'Iran, le régime Assad et le Hezbollah libanais, est tout aussi désastreuse. 

2) Les opérations clandestines. Au cours des derniers mois, l'Iran a connu une vague d'incendies et d'explosions mystérieuses dans des complexes industriels et des installations militaires. L'un de ces événements, survenu sur le site d'enrichissement de combustible nucléaire de Natanz, aurait fait reculer considérablement le programme nucléaire du pays. Une main étrangère est suspectée d'être intervenue dans certains de ces épisodes, et le doigt pointe le plus souvent en direction d'Israël. Mais les sabotages pourraient tout aussi bien être le résultat d'opérations conjointes américano-israéliennes. 

3) L'action militaire directe des alliés. Les Turcs et les Israéliens ont tous deux mené des opérations très efficaces en Syrie, qui ont considérablement dégradé les capacités de l'Iran, mais aussi celles des Russes lors de l'intervention turque. 

4) L'utilisation sélective et judicieuse des moyens militaires américains. L'élimination de Qassem Soleimani en décembre a davantage ébranlé le régime iranien que toutes les mesures prises par les États-Unis au cours des 30 dernières années, à l'exception peut-être de l'invasion de l'Irak. Sa mort a sorti du jeu un acteur capital, remonté le moral des alliés de l'Amérique et déprimé celui de ses ennemis. 

Ces outils, pris ensemble, peuvent efficacement retirer le glaive russo-iranien des mains de la Chine. Ils sont déjà utilisés. Sont-ils le résultat d'une stratégie consciente de l'administration Trump, ou se sont-ils simplement matérialisés sous forme de réponses ad hoc, du fait de l'insistance du président pour que son équipe de sécurité nationale contienne l'Iran de manière agressive, mais avec une économie de moyens ? Quelle que soit la réponse à cette question, elle indique la voie à suivre. L'objectif de la politique américaine doit être d'utiliser ces outils séparément où en coordination afin d'accroître leur létalité. 

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Le plus grand avantage des États-Unis dans leur compétition avec la Chine, comme avec n'importe lequel de leurs adversaires, réside dans leur puissance matérielle. Dans le domaine du commerce et des investissements, Washington ne peut tout simplement pas défier la Chine et espérer gagner. S'il veut réussir à contenir Pékin, il y parviendra avec ses marteaux de forgeron : puissance militaire et sanctions économiques. Au Moyen-Orient, ce que les alliés de l'Amérique désirent le plus, c'est la sécurité apportée par la puissance de l'armée américaine. Rien n'encourage plus les alliés à sécuriser leur mise et courtiser Pékin que la crainte que les États-Unis décident de renoncer à l'argument militaire comme outil politique. 

Alors que la Chine s'efforce de faire du Moyen-Orient un instrument du rééquilibrage des forces dans le Pacifique occidental, les États-Unis doivent réagir en transposant l'équation du Pacifique au Moyen-Orient. Les lignes d'approvisionnement en énergie de la Chine et son aspiration à devenir la puissance dominante dans le golfe Persique devraient prendre une place significative dans les discussions entre l'Amérique et ses partenaires du Pacifique et de l'Inde. L'objectif de ce dialogue devrait être de parvenir à une perception commune de la menace, débouchant sur des stratégies permettant d'organiser dans la durée la vulnérabilité des lignes d'approvisionnement de la Chine. Les partenaires actuels et potentiels de la Chine qui collaborent à son projet de puissance militaire hégémonique au Moyen-Orient, l'Iran, Djibouti, le Pakistan, l'Irak et autres, doivent être informés que l'époque de la convergence harmonieuse est révolue. Le soutien aux aspirations de la Chine à devenir une puissance ''dure'' doit se payer d'un prix élevé. Les États-Unis doivent enterrer la convergence harmonieuse comme principe de l'organisation régionale, pour conjurer le risque de voir le contrôle du système international passer aux mains d'une puissance hostile et antidémocratique. 

Article mis à jour le 25/08 16:26

Publié dans Jean-Pierre Bensimon

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