2011 : l’année de l’hiver arabe, par Mordechai Kedar

Publié le par danilette

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Que s'est-il passé cette année ? 

Cette année, six pays arabes ont connu des secousses sévères qui ont réussi à faire tomber des dirigeants ou à les menacer sérieusement. Le processus a débuté fin 2010 et se poursuit jusqu'à ce jour. 


Premier pays : la Tunisie

Au début de 2011, une vague d'optimisme a balayé le monde arabe, et le sentiment d'être à l'aube d'une ère nouvelle s'est fait jour au sein de la sphère publique, populaire, intellectuelle et médiatique. La Tunisie, qui ne fait habituellement pas les gros titres des journaux, s'est trouvée dans la tourmente à la suite de l'événement tragique qui s'est produit le 17 décembre 2010, quand Mohamed Bouazizi, un jeune chômeur titulaire d'un cursus universitaire, obligé de subvenir à ses besoins en vendant des légumes sur le marché de la ville de Sidi Bou Zid, s'est immolé en raison d'une altercation avec une femme policier qui l'a giflé. Quand il a voulu se plaindre à la police auprès de ses supérieurs hiérarchiques, elle lui a crié avec mépris : « Dégage ! ».

Cet événement s'est transformé en manifestation locale qui a été dispersée violemment, selon les méthodes policières habituelles ; mais une vague de colère s'est emparée d'une foule de Tunisiens qui est descendue dans les rues aux cris de « Dégage ! » contre le président corrompu Zine el Abidine Ben Ali, qui a gouverné la Tunisie d'une main de fer pendant 23 ans, en remportant toujours les élections avec une majorité de plus de 90 %. Ben Ali a lutté pendant un mois pour conserver son poste au prix de centaines de morts, mais le 14 janvier, il a été contraint de fuir vers l'Arabie Saoudite ; le monde arabe tout entier a acclamé les Tunisiens comme le premier peuple arabe à s'être débarrassé d'un dictateur, et ce pour la première fois dans l'histoire arabe moderne. Dans les semaines qui ont suivi le suicide de Bouazizi, trente-sept autres personnes dans le monde arabe et musulman se sont immolées pour protester contre la situation politique, sociale et économique de leur pays. Les élections qui ont eu lieu en Tunisie en octobre 2011 ont amené au pouvoir le mouvement islamique Ennahda avec plus de 40 % des sièges au Parlement, et la nouvelle Tunisie, dont le taux de chômage dépasse les 20 %, cherche sa voie entre l'Islam et la modernité.

En février, tous ceux qui ont observé l'héroïsme, le courage et la détermination des Tunisiens se sont demandés qui serait le prochain sur la liste, parce qu'il était clair que le président tunisien, sa femme et ses proches n'étaient pas les seuls dirigeants corrompus à gouverner avec cruauté et sans une once de légitimité.


Deuxième pays : l'Égypte

Les Égyptiens étaient les suivants sur la liste : le 25 janvier 2011, des milliers de jeunes laïques égyptiens, jeunes gens et jeunes filles ensemble, sont descendus sur la place Al Tahrir [place de la libération (du joug des Anglais)], ils ont manifesté avec le slogan « Dégage ! » et ont réussi à pousser le ministre de la Défense, Mohammed Hussein Tantawi, à dire lui-même à Moubarak : « Dégage ! », ce qui l'a contraint à démissionner le 11 février. L'armée a gelé la constitution et a donné six mois au gouvernement – jusqu'au mois d'août 2011 – pour stabiliser le pays et transmettre le gouvernement aux mains d'un organe civil élu ; mais cette période de six mois n'a jamais pris fin. L'armée a nommé un gouvernement d'experts chargé d'élaborer un « plan d'éducation » à la démocratie au moyen d'élections parlementaires et présidentielles. Ce processus électoral est censé prendre fin en juin 2012 et jusque-là, l'armée gouverne durement pour s'assurer que la constitution lui conservera ses prérogatives et ne l'assujettira pas à l'organe civil. Mais le résultat prévisible s'est produit lorsque la tenue d'élections libres et relativement honnêtes a donné naissance à ce que beaucoup avaient anticipé : la montée des Frères Musulmans, ceux que Moubarak avait toujours réussi à évincer du scrutin pour les éloigner du pouvoir. La vraie surprise de ces élections, est le score des salafistes, des zélotes fanatiques qui veulent ramener la société égyptienne musulmane au VIIe siècle, avec le style de vie spécifique des maîtres du début de l'Islam. Ils ont obtenu à peu près un tiers des sièges au Parlement, alors que c'était la première fois que leur nom était mis sur le devant de la scène publique. Incontestablement, l'avenir de l'Égypte s'éloigne beaucoup des espoirs exprimés au mois de janvier par les jeunes de la place Al Tahrir.

En 2011, le tourisme a disparu et les investissements étrangers en Égypte ont complètement cessé. Le chômage a augmenté et des dizaines de millions d'Égyptiens n'ont plus de quoi manger. Cette situation est explosive et la tension est palpable dans les manifestations et dans la répression violente à laquelle recourt l'armée pour les disperser.

La crise économique en Égypte va pousser de nombreux Africains qui se trouvent actuellement en Égypte à traverser le Sinaï en direction d'Israël.


Troisième pays : la Syrie

Le 26 janvier, un jour après l'Égypte, des manifestations ont commencé en Syrie. Y participaient, dans la première phase, les gens qui sortaient des mosquées après la prière du vendredi pour des manifestations spontanées, dispersées avec la violence caractéristique du gouvernement. Les funérailles des personnes tuées avaient lieu le lendemain samedi, et elles se transformaient en manifestations de protestation, elles aussi dispersées par la force. La situation se calmait durant la semaine, mais elle dégénérait à nouveau le vendredi, et ainsi de suite. Durant la première phase, les manifestations se sont concentrées dans la ville-frontière du sud, Deraa, une ville dont les habitants bédouins ont des liens avec leurs frères de Jordanie et reçoivent d'eux des fusils pour se défendre contre les chars et les véhicules blindés d'Assad. Des centaines d'habitants de Deraa et des environs ont été tués, mais les manifestations se sont amplifiées et étendues aux villes frontalières du nord : Idlib, Jisr, Ash, Shughur, et à l'ouest, Maarat Alnoman, qui est proche de Ebla. Par la suite, les manifestations se sont propagées aussi aux villes secondaires, Homs, Lattaquié, Deir az Zour, et se sont propagées dans les villes de province entourant la capitale Damas.

Des milliers de réfugiés syriens ont fui vers le Liban et la Turquie, qui observe avec une grande inquiétude ce qui se passe dans l'arrière-cour de son voisin du sud, et ce pour plusieurs raisons :

a) Le gouvernement turc musulman ne peut pas regarder avec indifférence comment les alaouites qui, selon l'Islam, sont des infidèles, massacrent des Musulmans.

b) Le chaos syrien risque de faire éclater le pays et la Turquie devra faire face à un État kurde supplémentaire, cette fois sur les ruines de la Syrie, en plus du problème kurde qui a éclos en Irak.

c) Au cours des derniers mois, il y a eu en Turquie plusieurs cas de Musulmans qui ont tué des alaouites pour se venger de ce que les alaouites font aux Musulmans en Syrie. Erdogan ne veut pas d'un conflit intérieur religieux entre Musulmans et alaouites, en plus du conflit intérieur ethnique entre les Turcs et les Kurdes.

Pour « convaincre » Assad d'arrêter de massacrer ses citoyens musulmans, la Turquie a concentré des forces armées sur sa frontière-sud avec la Syrie, mais l'Iran s'est réveillé et a commencé à menacer la Turquie d'une attaque si elle osait se mêler de ce qui se passe en Syrie. Cette menace a apparemment été efficace et, jusqu'à ce jour, les Turcs n'ont pas encore fait à Assad ce dont ils ont tellement envie.

Entre temps, la Ligue arabe s'en est mêlée et, au mois de septembre, elle a commencé à menacer Assad de se tourner vers l'ONU, avec une allusion claire à une intervention étrangère en Libye. Trois mois d'effusion de sang ont passé avant que la ligue Arabe ne trouve une formule pour envoyer des observateurs en Syrie, alors qu'il est probable qu'elle n'ait pas les moyens réels de faire la paix entre Assad et ses adversaires.

Fin décembre, le nombre de victimes connues frôlait les 6 000, et il faut ajouter à ce chiffre 60 000 prisonniers dont on ignore le sort.

Le monde doit surveiller d'un œil très attentif les entrepôts militaires syriens pour que les armes, principalement chimiques et biologiques, ne finissent pas entre les mains d'organisations terroristes comme le Hezbollah, le Hamas et le Jihad islamique.


Quatrième pays : le Yémen

Le 27 janvier, deux jours après l'Égypte et un jour après la Syrie, de grandes manifestations ont éclaté contre le président Ali Abdallah Saleh, qui a régné sur le Yémen durant 33 ans et imposé les membres de sa tribu à tous les postes-clé de décision du pays. L'armée s'est scindée entre unités fidèles au président et unités qui s'opposent à lui, sans en arriver au point de se combattre. Durant toute l'année, le Yémen a vu se dérouler une longue série de manifestations que le gouvernement a tenté de disperser par la violence, et des centaines de personnes ont perdu la vie. Au début du mois de juin, le palais de Saleh a été la cible de missiles, et le président, brûlé modérément, a dû être soigné pendant quatre mois en Arabie Saoudite. Durant cette période, le pays s'est un peu calmé mais les flammes sont revenues dans les rues des villes avec le retour de Saleh au Yémen à la fin du mois de septembre.

La principale opposition à Saleh se trouve dans le sud du pays, dans les villes de Taez, Abb et Aden, et de nombreuses tribus du sud demandent à recouvrer l'indépendance qui existait au Sud-Yémen il y a vingt ans.

Le groupe des pays du Golfe est intervenu et a proposé un compromis qui a permis à Saleh de se retirer du pouvoir sans être jugé pour crimes contre ses propres citoyens.

Le 21 octobre, le Conseil de Sécurité de l'ONU avait exigé la démission de Saleh, et le 23 novembre, il a transféré ses pouvoirs à son adjoint, mais le calme n'est pas revenu. Le sud continue à réclamer l'indépendance, et la bande de Saada, située au nord, est aux mains d'un groupe chiite lié à l'Iran, et demande à se séparer du pays. De nombreux membres de la tribu de Saleh continuent à contrôler des unités militaires et des secteurs du gouvernement, il est donc très probable que le désordre civil va se poursuivre.


Cinquième pays : le Bahreïn

Trois jours après la démission de Moubarak, le 14 février, des manifestations ont débuté sur l'île de Bahreïn, proche des rives de l'Arabie Saoudite. Cette île est peuplée d'une majorité de chiites qui parlent persan et sont dominés par une minorité d'Arabes sunnites : la tribu Al-Khalifa, qui a émigré de la partie continentale de l'Arabie sur l'île de Bahreïn il y a 200 ans et la contrôle jusqu'à ce jour grâce aux Britanniques, aux Américains et aux Saoudiens. Une série de manifestations ont eu lieu sur la place centrale de la capitale Manama, la « Place de la Perle » ; les manifestants, qui campaient dans des tentes, ont été violemment dispersés ; mais le changement fondamental est intervenu quand l'armée saoudienne, à l'invitation du roi, a envahi Bahreïn à la mi-mars et plus tard conquis le pays en agissant selon ses intérêts. La révolution à Bahreïn a échoué, mais la tension entre la majorité chiite et la minorité sunnite qui la domine persiste, et, de temps en temps, une manifestation éclate dans les rues.

Il faut souligner qu'il existe un autre acteur caché qui agit dans ce contexte : l'Iran, qui affirme qu'historiquement, l'île de Bahreïn lui appartient, et qu'en raison du fait que la majorité de la population est chiite, il est responsable de son bien-être et de sa sécurité. Ces revendications inquiètent beaucoup l'Arabie Saoudite, la grande rivale de l'Iran, car l'île de Bahreïn ne se trouve qu'à 28 km des côtes saoudiennes, et si elle tombait aux mains des Iraniens, ceux-ci auraient les moyens de contrôler la côte saoudienne et les nombreuses ressources pétrolières du Bahreïn et de l'Arabie Saoudite. Un autre facteur important est à souligner : c'est sur l'île de Bahreïn qu'est situé le port principal des forces américaines dans le Golfe, d'où son importance stratégique pour l'ensemble des forces occidentales se trouvant dans le Golfe face à l'Iran. C'est ce qui explique le consensus international à ce sujet et la grande colère iranienne suite à la capture de Bahreïn par les Saoudiens.


Sixième pays : la Libye

Quatre jours après la démission de Moubarak, le 15 février, ont commencé des manifestations contre Kadhafi, qui a réagi avec une grande cruauté en tuant des milliers de civils. L'armée s'est rapidement désintégrée à cause de sa structure tribale, et des unités entières équipées et armées lourdement ont retourné contre Kadhafi leurs canons et leurs chars. Le monde a hésité, bégayé, condamné, et finalement est intervenu par des attaques aériennes contre les forces armées libyennes, à savoir les tribus qui restaient fidèles à Kadhafi. La région de la Cyrénaïque, avec sa capitale Benghazi, a été au centre de la rébellion contre Kadhafi, des critères ethniques sont intervenus quand des tribus berbères ont rejoint le combat contre l'armée libyenne. Kadhafi a été aidé par des mercenaires africains du Tchad et du Niger et aussi par des soldats syriens qu'Assad lui avait envoyés pour l'aider à combattre. Mais tout cela n'a pas fait le poids face à la machine de guerre européenne, qui a profité d'une décision du Conseil de sécurité appelant à protéger les civils libyens, pour essayer de viser Kadhafi personnellement. Le dirigeant libyen a réussi à survivre jusqu'au 20 octobre, lorsque les rebelles l'ont capturé et exécuté, après lui avoir infligé des sévices très humiliants.

Après lui, ses fils ont également été capturés et le pouvoir est passé aux mains d'une coalition de tribus qui gèrent le pays par la force, mais se disputent entre elles, depuis l'élimination de Kadhafi, pour le partage du pouvoir. Les armes provenant des entrepôts de l'armée, notamment des missiles antiaériens ont été dispersés à travers le Moyen-Orient et une partie d'entre elles est arrivée à Gaza.

Il est important de noter que depuis le début de l'année, il y a eu des manifestations de masse dans d'autres Etats de la région – Algérie, Maroc, Jordanie, Irak, et aussi en Iran, qui n'est pas un pays arabe –, mais elles ont été traitées avec des moyens policiers adéquats, et ces Etats fonctionnent encore comme ils ont fonctionné jusqu'en 2011. Au Maroc, le roi a introduit des changements dans la Constitution, et aujourd'hui, il y a dans le royaume de larges marges d'action politique légitime.


Les germes du désastre

Ces évolutions au Moyen-Orient se sont déjà produites au cours de la décennie précédente : en avril 2003, une coalition internationale dirigée par les Etats-Unis a fait tomber le dirigeant irakien Saddam Hussein, et, depuis la chute de son pouvoir, une grande question est apparue dans les conversations du public arabe : pourquoi nous, nation arabe, avons-nous besoin de forces étrangères pour nous débarrasser des dictateurs ? Pourquoi ne faisons-nous pas ce que fait toute société soumise à l'oppression ? Pourquoi les foules ukrainiennes, tchèques et roumaines sont-elles descendues dans les rues pour se saisir de leur indépendance, tandis que nous nous comportons comme des moutons dociles ? Depuis 2003, ces questions ont taraudé l'espace médiatique arabe et enflammé la volonté de se libérer de ces dirigeants.

Une deuxième évolution s'est produite en janvier 2006, quand le mouvement Hamas a obtenu la majorité des sièges à l'Assemblée législative palestinienne, lors des premières élections auxquelles il participait. Le round suivant s'est produit en juin 2007, quand le Hamas s'est emparé de Gaza par la force des armes, après avoir liquidé les services de sécurité de l'Autorité Palestinienne, tué et blessé beaucoup de ses membres et les avoir contraints à fuir en Judée-Samarie. Cela a constitué un exemple vivant pour le mouvement civil, islamiste, produit des « Frères Musulmans », qui s'est emparé de ce territoire et y a établi un pouvoir stable. Le Hamas a ainsi créé un modèle à imiter, qui en encourage beaucoup dans le monde arabe à lui emboîter le pas.


L'Islam devient central

Cette année, dans nombre de pays, des mouvements islamiques ont acquis un statut politique qu'ils n'avaient pas dans le passé : en Tunisie, le parti islamique a obtenu 41% des sièges au Parlement ; au Maroc, le parti islamique a conquis la majorité parlementaire ; et en Égypte se profile une victoire historique des partis religieux qui obtiendront quelque 70% des sièges au Parlement égyptien. En Libye, le président de l'Assemblée nationale au pouvoir a proclamé que la Libye serait un Etat islamique et que la Sharia serait le fondement de la législation. Et de fait, le nouveau pouvoir libyen a annulé l'interdiction de la polygamie, imposée par Kadhafi. A ces pays il faut ajouter la bande de Gaza, qui fonctionne comme un Etat islamique depuis 2007, avec l'appui massif de l'Iran.

L'Islam arrive au pouvoir par des moyens démocratiques, malgré le fait que la démocratie n'est pas une forme de pouvoir qui s'intègre de manière naturelle à l'Islam, car la tradition islamique n'accepte pas aisément certaines composantes importantes de la démocratie, comme l'égalité entre hommes et femmes, les droits des minorités religieuses, la liberté d'expression, l'autorité de la loi, la séparation des pouvoirs, la liberté religieuse et de culte, et l'alternance du pouvoir par voie d'élections. Nous ne sommes pas encore parvenus à la situation où un parti islamique perdrait la majorité électorale, aussi est-il difficile de prévoir comment se comportera un parti de cette nature s'il perd les élections : renoncera-t-il au pouvoir, ou s'y accrochera-t-il pour toujours ?

Dans ce contexte d'Islam politique, il est important de se souvenir de l'Iran, qui a initié la « révolution islamique » au début de 1979, et du Hezbollah qui, dans son sillage, s'est emparé du Liban par un processus qui est encore en cours.

Certains chercheurs dans le monde affirment que les « Frères Musulmans », sont en fait des pragmatiques, modérés, ouverts à la modernité dans ses nombreuses composantes culturelles et politiques, et donc qu'il n'y a aucune raison de s'alarmer de la vague islamiste qui déferle sur le monde arabe. A l'inverse, il y a un groupe de chercheurs qui affirment que les « Frères Musulmans » peuvent sans doute être pragmatiques, mais qu'ils ne prennent pas de mesures contre les groupes qui sont beaucoup plus radicaux qu'eux, et leur permettent d'agir pratiquement en toute liberté contre les « ennemis de l'Islam ». Ces chercheurs rappellent que des organisations terroristes islamiques apparues en divers endroits, sont issues d'une plateforme idéologique de type « Frères Musulmans ».

Pour jauger les mouvements de l'Islam politique qui parviennent au pouvoir, il ne faut pas se concentrer sur les slogans mais sur les actes. Se comporteront-ils de manière décente envers la population et ses besoins ? Respecteront-ils les engagements internationaux hérités du pouvoir précédent ? S'agissant de l'Égypte, le pouvoir à venir respectera-t-il l'accord de paix avec Israël ?

Un problème supplémentaire, qui découle de la victoire de l'islam politique, a trait à l'avenir des mouvements modernistes libéraux et laïques dans le monde arabe : la victoire de l'Islam les démoralisera-t-elle, leur causera-t-elle un sentiment d'échec et de désespoir, ou bien constituera-t-elle pour eux un défi qui les poussera à intensifier leur activité pour le surmonter, à s'organiser et à s'améliorer pour gagner, le jour venu, la confiance du public ?

Ces questions et d'autres, qui sont liées à l'Islam politique, se clarifieront dans les quelques années à venir.


Réveil du tribalisme

Dans nombre de pays dont la société a encore des caractéristiques traditionnelles, le tribalisme, profondément ancré dans la culture moyen-orientale, joue un rôle-clé. Les problèmes politiques de l'Irak, de la Libye, du Yémen, du Soudan et de l'Autorité Palestinienne, constituent une expression politique des divisions tribales, ethniques, religieuses et communautaires, qui caractérisent les sociétés du Moyen-Orient. Il s'avère que la politique du bloc arabe classique, qui a essayé de fonder sa légitimité sur la conscience nationale commune à l'ensemble des citoyens du pays, n'a pas réussi à s'implanter dans les cœurs de la population et à en déraciner la fidélité traditionnelle à la tribu, à l'unité ethnique (exemples : les Kurdes, les Turkmènes, les Arméniens), à l'environnement religieux (musulmans, chrétiens, zoroastriens, et autres), ou communautaire (sunnites, chiites).

En toile de fond se manifestent toujours davantage des tendances à la division entre pays appartenant aux blocs créés par le colonialisme, en même temps que se créent des pays sur une base homogène : le Soudan s'est déjà divisé en deux Etats en juillet 2011, et l'on peut supposer que ses deux parties (Darfour et Kordofan) continueront à revendiquer leur indépendance et donc à diviser le Soudan (du nord, arabo-islamique) en entités tribales.

L'Irak est déjà, dans les faits, scindé en deux Etats : le Kurdistan et l'Irak. La partie autonome kurde bénéficie d'un Etat et d'un Parlement qui lui sont propres, ainsi que d'une longue série d'attributs de pouvoir indépendant : une armée puissante, une police efficace, une législation, un système judiciaire, une administration et une économie propres. Ces derniers mois, en raison de dysfonctionnements du gouvernement de Bagdad, une partie des zones (= les tribus) de l'Irak arabe, se sont proclamées « Région », c'est-à-dire, une entité qui gère elle-même son existence, avec une large autonomie, une sorte d' « Etat » (comme le New-Jersey et l'Utah aux Etats-Unis).

En Libye, les tribus ont réussi à chasser Kadhafi, et à présent, elles se battent entre elles pour le partage du pouvoir.

Au Yémen, les grandes manifestations qui ont lieu dans les villes du sud – Aden, Taaz, Ab – se déroulent sur fond de slogans exprimant l'exigence publique d'un démantèlement du Yémen et de remise en vigueur de l'indépendance qui fut celle du Sud-Yémen jusqu'à il y a vingt ans.

L'Autorité Palestinienne est divisée, sur les plans culturel et politique, entre Gaza et quelque chose qui naîtra peut-être dans l'avenir en Judée-Samarie.

En Syrie également, en raison de la vaste révolte contre le pouvoir d'Assad, des signes indiquent que le pays va éclater en plusieurs parties homogènes.

 

La presse moderne

On ne peut négliger le rôle qu'a joué la diffusion médiatique par satellite dans les changements qui ont eu lieu l'année dernière. La chaîne Al-Jazeera a répandu le feu de la révolution de place en place, et ce après quinze ans d'incitation sauvage et brutale contre les souverains arabes, contre les Etats-Unis et Israël, en particulier, et contre la culture occidentale, en général.

Les masses opprimées étaient dans l'impossibilité d'organiser des manifestations par voie de presse, de radio ou de télévision dans leurs pays ; et c'est là que les sites de presse et les réseaux sociaux ont joué – et jouent toujours – un rôle central par le truchement duquel les « jeunes de la Révolution » de partout ont réussi à s'organiser pour mener des actions de masse contre le pouvoir.

Les sites de diffusion de vidéos comme YouTube ont aidé les révolutionnaires à porter à la connaissance du monde les mesures de répression mises en œuvre contre les manifestants. La chose est particulièrement manifeste en Syrie et en Égypte, où les affrontements qui se déroulent entre les civils et l'armée sont diffusés presque en direct, de même que les opérations de répression menées par le pouvoir. Le dirigeant arabe moderne ne peut plus dissimuler ses actes aux yeux du monde. Il est à découvert et donc également vulnérable, car l'opinion publique mondiale, qui voit le sang répandu dans les rues, pousse les politiques à l'action.


La Ligue arabe

Au cours de la première décennie de ce siècle et spécialement en raison de l'inertie arabe à l'égard d'Israël durant la seconde Intifada, nombreux furent ceux qui épanchèrent leur amertume envers la Ligue arabe ; au point qu'un des journalistes les plus en vue en Égypte la traita de « cadavre conservé au réfrigérateur, et pour lequel personne n'a le courage de délivrer un certificat de décès ». La Ligue a échoué dans ses tentatives de faire sortir du Koweit l'Irak de Saddam, en 1990 ; elle n'a pas réussi à convaincre la Syrie de cesser de soutenir l'Iran contre l'Irak, au cours des années de la guerre Iran-Irak (1980-1988) ; elle n'est pas parvenue à faire cesser le génocide perpétré au Darfour par le pouvoir central soudanais, et elle a échoué à représenter le bloc arabe sur la scène internationale.

La faiblesse de la Ligue a permis la création d'autres organisations multinationales dans le monde arabe : Le Conseil de la Coopération dans le Golfe, l'Organisation des pays d'Afrique du Nord, et d'autres.

Au cours de l'année écoulée, la Ligue a bénéficié d'une « respiration artificielle » de la part de l'Europe, grâce au poids que l'OTAN a donné à sa démarche auprès du Conseil de Sécurité de l'ONU pour lui demander de défendre les citoyens de Libye contre les mesures de répression du pouvoir. L'OTAN a traduit cette demande par une guerre totale contre Kadhafi, causant ainsi sa chute.

Ces jours-ci, il y a des tentatives de réitérer ce scénario concernant la Syrie : une démarche de la Ligue arabe auprès du Conseil de Sécurité donnerait un blanc-seing international à une intervention étrangère en Syrie, et c'est ainsi que, dans les faits, la faiblesse de la Ligue – qui ne peut absolument rien faire de concret contre un dirigeant arabe qui massacre ses citoyens –, lui permet de s'adresser à des organismes internationaux puissants pour faire en sorte qu'ils combattent les dictateurs arabes assoiffés de sang.

 

Le Qatar, force montante

On ne peut passer sous silence le rôle central qu'a joué l'émirat du Qatar dans la dernière décennie, et particulièrement l'an dernier. Par le truchement de la chaîne [satellitaire] Al-Jazeera, qu'il gère, le Qatar a réussi à détruire le pouvoir de Ben Ali en Tunisie, de Moubarak en Égypte, de Kadhafi en Libye, de Saleh au Yémen, d'Assad en Syrie, et de nombreux autres dirigeants de pays arabes. Al-Jazeera a mené contre eux un « djihad médiatique » sans que personne ne montre du doigt le Qatar ; du coup, l'émir du Qatar est devenu l'homme le plus puissant du monde arabe, principalement pour cette raison.

Au cours de l'année écoulée, le Qatar a aussi été impliqué dans une attaque militaire contre Kadhafi, quand des avions de l'armée de l'air qatarie ont bombardé des objectifs militaires libyens et acheminé des armes et des munitions aux rebelles anti-Kadhafi. Le Qatar participe, avec la Turquie, à l'entraînement de soldats syriens qui ont déserté l'armée, et à leur rapatriement en Syrie pour y combattre l'armée régulière et le gouvernement d'Assad.

Le Qatar héberge sur son territoire la principale base aérienne des Etats-Unis dans le Golfe, et chacun sait que toute opération américaine contre l'Iran partira également de cette base, qui se trouve à cinq minutes de vol des côtes iraniennes.

L'émir du Qatar et son ministre des Affaires étrangères mènent, depuis ces deux derniers mois, une campagne de pression sur Assad, accompagnée de menaces claires de s'adresser à l'ONU et au Conseil de Sécurité, s'il continue à tuer ses citoyens. Les attaques contre le Qatar dans les médias syriens expriment bien la colère officielle syrienne envers le petit émirat qui se conduit comme une puissance.

 

L'Iran

L'année dernière, l'Iran a observé avec grande inquiétude ce qui se passe dans le monde arabe. Le pouvoir se délite en Syrie, et si Assad tombe, l'Iran perdra sa base dans ce pays. Le Hamas s'est transformé en un mouvement gouvernemental et a suspendu [momentanément] le djihad contre Israël ; et même le Hezbollah se heurte à une opposition intérieure libanaise qui va croissant, à mesure que la situation d'Assad se dégrade.

L'Iran est aujourd'hui en passe de prendre l'Irak sous l'aile de son hégémonie, et le retrait américain d'Irak en décembre a accéléré ce processus. Le retour possible de l'Irak sur le front oriental doit être pris en compte par Israël pour tout ce qui est lié à l'avenir de la Vallée du Jourdain.

L'Iran persiste dans son projet nucléaire et le traduit en puissance militaire, pour dissuader tous ceux qui trament des projets hostiles contre le pouvoir des ayatollahs, et pour reconquérir l'hégémonie régionale. Il aspire à faire entrer le Golfe dans sa zone d'influence et à neutraliser la puissance turque et israélienne.

 

La Turquie

Durant la décennie précédente, la Turquie a fondé sa politique étrangère sur le principe « zéro conflit », mais elle est aujourd'hui environnée d'un certain nombre de conflits qui ne sont pas simples. Elle est impliquée en Syrie, menacée par l'Iran, en délicatesse avec Israël sur fond de différend en matière de navigation maritime et de gaz en mer Méditerranée ; elle est en relations tendues avec la France, en raison de la reconnaissance française du génocide arménien ; et elle a été en délicatesse avec les Etats-Unis et l'Europe en raison de son soutien à Kadhafi.

L'économie turque, en expansion rapide, est jusqu'à présent le tremplin principal de sa puissance politique, surtout du fait des problèmes économiques dans la zone-euro et aux Etats-Unis. Toutefois, une récession économique en Europe risque d'avoir des conséquences négatives pour la Turquie également, de causer le retour au pays de nombreux chômeurs turcs en provenance d'Allemagne, ce qui inquiète beaucoup ses dirigeants.

 

En conclusion

2011 a été une année agitée dans tout le Moyen-Orient. Ce dernier change rapidement d'aspect et s'enfonce dans un marécage de conflits internes dans les Etats qui le composent, avec une économie qui va de mal en pis et de nombreux espoirs qui volent en éclats au contact de la réalité, dure et problématique. Le « printemps arabe » s'avère de plus en plus être un « hiver islamique et tribal », et les prévisions des observateurs et des journalistes occidentaux qui avaient parlé de « démocratie dans le monde arabe », s'avèrent éloignées de l'amère réalité.

Dans ce paysage, Israël apparaît comme un îlot de bon sens, de stabilité et de prospérité. Nous devons nous préserver des vagues houleuses qui agitent le monde qui nous entoure. Dr Mordechai Kedar.

 

Traduit de l'hébreu par Danilette et Menahem Macina 

 mise à jour 15h30

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Laurent Petit 05/01/2012 23:16


Bonjour,


j'ai lu récemment un petit livre sur la philosophie de F.Rozenzweig. J'y ai trouvé une grande richesse de pensée, mais d'un certaine manière, sa philosophie ne semble pas très compatible avec un
Etat D'Israël, par une sorte de similarité à la laïcité à la française. Pourriez-vous m'en dire davantage ? merci

jean 05/01/2012 08:48


Dans ce paysage, Israël apparaît comme un îlot de bon
sens, de stabilité et de prospérité.


 


cela s'appelle un miracle :)


 


Bonne année 2012

Averell 04/01/2012 23:16


Article passionnant et fortement étayé. J'ai des sentiments très partagés envers l'iran, un peu olé-olé me dira-ton. Je m'efforce d'en rendre compte sur mon blog en me moquant du politiquement
correct. Je préfère l'Iranien à l'Arabo-musulman et m'en explique. 

danilette 05/01/2012 00:43



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