Comment je suis devenue une "fasciste inconsciente", Fiamma Nirenstein

Publié le par danilette

Article original paru le 15 juillet 2003 sur www.jewishworldreview.com/0703/nirenstein_2003_07_10.php3
Traduit en français par Menahem Macina

 

En 1967, j'étais une juvénile communiste, comme beaucoup de jeunes. Excédée par mon comportement rebelle, ma famille m'envoya dans un kibboutz de Haute Galilée, Neot Mordechai. J'étais contente d'y être. Le kibboutz envoyait de l'argent au Vietcong tous les mois. Quand éclata la Guerre des Six Jours, Moshe Dayan l'annonça à la radio. Je demandai: "Qu'est-ce qu'il a dit?", et les camarades de Neot répondirent: "Shtouyot" - des âneries. Durant la guerre, j'emmenais les enfants aux abris, je creusais des tranchées et apprenais à tirer et à pratiquer l'autodéfense. Nous continuions à travailler dans les vergers, mais avions vite fait de repérer les incursions de Migs et les sorties de Mirages pour des affrontements singuliers dans le ciel des Hauteurs du Golan.


Quand je rentrai en Italie, certains de mes condisciples me regardaient comme une intruse, une ennemie, comme quelqu'un en passe de devenir une impérialiste. Ma vie était sur le point de changer. Je ne le savais pas encore, parce que je pensais tout simplement qu'Israël avait gagné une guerre juste après avoir subi un nombre incroyable d'attaques. Mais je remarquai rapidement que j'avais perdu l'innocence du bon Juif, de l'ami juif très particulier, leur Juif : j'avais maintenant un lien avec les Juifs de l'Etat d'Israël, et, lentement, je fus tenue à l'écart de la musique dodécaphonique, de la psychanalyse, de Bob Dylan, de Woody Allen, d'Isaac Bashevis Singer, de Philip Roth, du shtetl de Freud, de la coterie qui purifiait ma condition de Juive aux yeux des gens de la Gauche.

J'ai longtemps tenté de bénéficier à nouveau de cette purification, et mes amis essayèrent de parvenir à ce résultat, car nous avions terriblement besoin les uns des autres, la Gauche et les Juifs. Mais l'antisémitisme d'aujourd'hui a submergé toutes ces bonnes intentions.

Au fil des ans, même des gens qui, comme moi, avaient signé des pétitions demandant à l'armée israélienne de se retirer du Liban, devinrent des "fascistes inconscients", comme me l'écrivit un de mes lecteurs, dans une lettre remplie d'insultes. On pouvait lire dans un livre que j'étais "une femme passionnée tombée amoureuse d'Israël et qui avait confondu Jérusalem avec Florence." Un Palestinien me dit que, si je voyais les choses de manière aussi différente de celle de la majorité des gens, cela prouvait, à l'évidence, que mon cerveau ne fonctionnait pas très bien. Je fus également qualifiée de négatrice cruelle et insensible des droits de l'homme, qui se désintéresse totalement de la vie des enfants palestiniens. Un très célèbre écrivain israélien m'a dit par téléphone, il y a environ deux mois : "Vous êtes vraiment devenue une extrémiste de droite". Comment? Extrémiste de droite? Moi, une féministe et militante de toujours en faveur des droits de l'homme, qui fus même communiste quand j'étais jeune? Ainsi, du seul fait que je décrivais le conflit arabo-israélien aussi fidèlement que possible et que, quelquefois, je m'identifiais à ce pays continuellement victime d'actes de terreur, j'étais devenue une extrémiste de droite? Dans le monde d'aujourd'hui, celui des droits de l'homme, lorsqu'on traite quelqu'un d'extrémiste de droite, c'est la première étape vers sa délégitimation.

La Gauche a célébré les Juifs comme la victime "par excellence", l'éternel grand partenaire du combat pour les droits du plus faible contre le mauvais. En contrepartie du fait d'avoir été choyés, publiés, filmés, considérés comme des artistes, des intellectuels et des arbitres de la morale, les Juifs, même durant les persécutions antisémites soviétiques, conféraient à la Gauche une caution morale et l'invitaient à pleurer avec eux devant les monuments à la mémoire de l'holocauste. Aujourd'hui, tout cela est fini. La Gauche a démontré qu'elle était le véritable berceau de l'antisémitisme contemporain.

Quand je parle d'antisémitisme, je ne parle pas de la critique légitime de l'Etat d'Israël. Je parle de pur antisémitisme: criminalisation, stéréotypes, mensonges spécifiques et généraux, qui vont de ceux qui concernent les Juifs (conspirateurs, assoiffés de sang, cherchant à dominer le monde) aux mensonges concernant Israël (fomenteur de complots, d'une violence impitoyable). Ce processus, qui a commencé à prendre plus d'ampleur depuis le début de la seconde Intifada, en septembre 2000, est devenu de plus en plus féroce depuis l'opération "Homat Magen" (Bouclier défensif), lorsque l'armée israélienne a réinvesti les villes palestiniennes, en réaction au terrorisme.

La conception qui est à la base de l'antisémitisme, aujourd'hui comme toujours, est que les Juifs ont une mentalité pervertie qui les rend inaptes, en tant que peuple moralement inférieur, à être membres de la famille humaine. L'idéologie de l'Untermensch [sous-homme] s'est reportée sur l'Etat juif : un étranger à part, inadapté, foncièrement mauvais, et dont l'existence nationale s'est, lentement mais sûrement, révélée vide et privée de justification. Pour l'antisémitisme contemporain, à l'instar du juif malfaisant classique, l'existence d'Israël est illégitime et sa naissance est entachée du "péché originel" perpétré à l'encontre des Palestiniens. L'histoire héroïque d'Israël est devenue une histoire d'arrogance.

Désormais, les descriptions qui le concernent se concentrent beaucoup plus sur le massacre de Deir Yassin que sur la création et la défense du Kibboutz Degania; ils se focalisent de plus en plus sur la souffrance des réfugiés palestiniens, plutôt que sur la stupeur de voir cinq armées qui, en 1948, dénient à Israël le droit d'exister, immédiatement après son établissement par les Nations unies; ils mettent davantage l'accent sur les organisations clandestines de résistance juive – le Lechi et l'Irgoun – que sur l'héroïque bataille [menée pour sécuriser] la route vers Jérusalem. L'image caricaturale du Juif malfaisant est devenue celle de l'Etat malfaisant. Et maintenant, le Juif au traditionnel nez crochu porte une arme et tue des enfants arabes par plaisir.

A la Une des journaux européens, Sharon dévore des enfants palestiniens, et des petits Jésus, dans leur crèche, sont menacés par des soldats israéliens. Ce nouvel antisémitisme s'est concrétisé par des violences physiques sans précédent contre des personnes et des symboles juifs, violences qui sont le fait d'organisations officiellement dédiées aux droits humains. Il a atteint son apogée lors du sommet des Nations unies à Durban, lorsque l'antisémitisme est devenu l'étendard officiel de la nouvelle religion laïque des droits de l'homme, tandis qu'Israël et les Juifs devenaient leur ennemi officiel.

Les Juifs et la communauté internationale ont été pris au dépourvu et ont omis de dénoncer cette nouvelle orientation de l'antisémitisme. Personne ne se scandalise de ce qu'Israël soit accusé, quotidiennement et sans explication, de violence excessive, d'atrocités et de cruauté. Tout le monde se pose tristement la question de la nécessité des attaques douloureuses contre des repaires de terroristes, souvent situés au milieu de familles et d'enfants. Pourtant, chaque pays a le droit de se défendre. Seuls les Juifs, au cours de l'histoire, se sont vu dénier le droit à l'autodéfense et c'est [encore] ainsi aujourd'hui.

Comment se fait-il que la guerre contre le terrorisme soit souvent considérée comme un problème stratégique que le monde doit bien résoudre (voir la guerre des Etats-Unis contre l'Afghanistan et l'Iraq), alors qu'Israël est considéré comme un accusé, coupable de combattre [ce fléau]? N'est-ce pas de l'antisémitisme que de contribuer à ce que les Juifs doivent mourir en silence? Pourquoi Israël est-il accusé officiellement par la Commission des droits de l'homme à Genève, alors que la Chine, la Libye, le Soudan, n'ont jamais fait l'objet de réprobation? Pourquoi a-t-on refusé à Israël un siège permanent dans les délégations régionales, aux Nations unies, alors que la Syrie siège au Conseil de Sécurité? Pourquoi n'importe quelle nation peut-elle participer à la guerre contre l'Iraq, à l'exception d'Israël, malgré le fait que Saddam l'a sans cesse menacé de destruction complète? Quand des Etats souverains et des associations profèrent des menaces de mort contre Israël, pourquoi ne se trouve-t-il personne pour porter l'affaire devant l'ONU? L'Italie a-t-elle été menacée par la France ou l'Espagne, comme ces dirigeants iraniens qui ont déclaré ouvertement qu'ils détruiraient Israël par une bombe atomique? Et que dit-on quand une grande partie de la presse, de la télévision et des manuels scolaires de la planète recommandent d'expulser les Juifs d'Israël et de les tuer partout dans le monde au moyen d'attentats-suicide? La communauté internationale ne considère pas cela comme un problème. Israël est un "Etat de seconde zone", auquel on dénie les droits les plus élémentaires, qui sont ceux de tous les autres Etats – à savoir : exister dans l'honneur et la paix. L'Etat Juif n'est pas traité d'égal à égal.

Comme la mythique Méduse, l'antisémitisme moderne a un visage qui pétrifie quiconque le regarde. Les gens ne veulent pas l'admettre, ils ne veulent même pas en faire mention, car ce serait révéler et la véritable nature de l'antisémitisme et son but. Même les Juifs refusent d'appeler un antisémite par son nom, par crainte d'une rupture des anciennes alliances. Car la Gauche a une idée précise de ce qu'un Juif doit être. Et quand les Juifs ne se conforment pas à cette prescription, ils s'exclament : Comment osez-vous être différents du Juif que je vous ai ordonné d'être? Combattre le terrorisme? Elire Sharon? Êtes-vous devenus fous? Et là, la réponse des Juifs et des Israéliens est la même. Nous sommes très gênés et extrêmement désireux de conserver votre affection. Aussi, au lieu d'exiger qu'Israël soit traité sur pied d'égalité avec les autres nations et que les Juifs deviennent des citoyens égaux à tous les autres citoyens du monde, nous préférons faire cause commune avec vous, même si vous avez proféré des centaines, voire des milliers de déclarations antisémites. Nous préférons être à vos côtés devant les monuments à la mémoire de l'Holocauste, pour maudire l'ancien antisémitisme, tandis que vous accusez Israël - et donc les Juifs - d'être des tueurs racistes.

Prenons un exemple bien connu: un journaliste italien réputé, ancien directeur du Corriere della Sera a été nommé président de la RAI, un poste très important. La RAI est un empire qui forge l'opinion publique et brasse des milliards de dollars. Le dernier candidat, du nom de Mieli, était Juif.


Mieli est un journaliste et un historien grandement apprécié, qui jouit d'un énorme prestige, bien mérité. Le soir même de son élection, les murs du siège social de la RAI se couvrirent d'inscriptions.

RAI signifie Radio Televisione Italiana - Radio Télévision Italienne. Les auteurs de l'inscription écrivirent au dessus du sigle le mot Raus - dehors! Ils dessinèrent une étoile de David au-dessus du 'A' du mot RAI et transformèrent l'acronyme en "Radio Televisione Israeliana" – Radio Télévision Israélienne. Cette phrase recoupe parfaitement ce dont nous sommes en train de parler : Raus et l'étoile de David sont les signes classiques du mépris et de la haine antisémites traditionnels, et les mots Radio Televisione Israeliana, qui mettent Israël au cœur de l'évènement, illustrent clairement à quel point cet Etat focalise la haine antisémite des extrémistes de la Gauche aujourd'hui.

Etonnamment - mais peut-être était-ce prévisible -, une expression d'antisémitisme aussi flagrante suscita une très faible réaction, tant de la part des autorités italiennes que de la communauté juive italienne. L'agression et la menace à l'encontre d'un aussi célèbre intellectuel donna lieu à de faibles exclamations, émises sur un ton réservé, et fut considérée comme un problème mineur dans un débat centré sur des questions plus pertinentes, telles que la direction de la RAI et sa signification politique.

Autre épisode significatif: un groupe de professeurs de l'Université Foscari, prestigieuse institution vénitienne, signèrent une pétition appelant au boycott de professeurs et chercheurs israéliens. Le contenu du document n'était pas du tout pertinent, mais la réaction qu'il suscita parmi la communauté juive est très instructive.

Un éminent Juif vénitien, dont on sollicitait l'opinion, déclara : "Ils commettent une grave erreur. Ces professeurs ne se rendent pas compte qu'ils renforcent la politique de Sharon par leur boycott".

Une réaction aussi absurde est la preuve éclatante de l'incapacité du monde juif de comprendre ce type d'antisémitisme entièrement nouveau, dont Israël est le point de focalisation. Un autre document, sous la forme, cette fois, d'une lettre adressée par un groupe de professeurs de l'Université de Bologne "à leurs amis juifs", a été publié, accompagné d'un très grand nombre de signatures. En voici un extrait :

"Nous avons toujours considéré le peuple juif comme un peuple intelligent et sensible parce qu'ils ont été choisis (c'est exact, choisis!) pour souffrir persécution et humiliation. Il y a des camarades d'école et quelques étudiants juifs que nous avons aidés et formés, leur permettant de parvenir à de hauts grades universitaires, et maintenant beaucoup d'entre eux enseignent dans des universités israéliennes. Nous écrivons parce que nous sentons notre amour et notre appréciation envers vous se transformer en une rage brûlante… Nous croyons que beaucoup de gens, même en dehors de l'université, éprouvent les mêmes sentiments. Vous devez vous rendre compte que ce qui vous a été fait dans le passé, vous êtes en train de le faire actuellement aux Palestiniens… Si vous continuez dans cette voie, la haine envers vous grandira partout dans le monde."

Cette lettre est un excellent résumé de toutes les caractéristiques du nouvel antisémitisme. Il contient la définition pré-sioniste du peuple juif comme un peuple qui souffre et dont la nature est de souffrir, un peuple voué à supporter les pires persécutions sans même lever le petit doigt, et qui, par conséquent est digne de compassion et de solidarité.

Et il se trouve que l'Etat d'Israël, solidement établi, démocratique, doté de puissance militaire et économiquement prospère, est l'antithèse de ce stéréotype. Ce "nouveau Juif" qui s'efforce de ne pas souffrir, et qui, surtout, peut et veut se défendre, perd immédiatement tout son charme, aux yeux de la Gauche.

La situation était toute différente avant que la carte du Moyen-Orient ne soit peinte en rouge par la Guerre Froide et qu'Israël ne soit désigné comme l'extension de l'impérialisme américain. Jusqu'à la guerre de 1967, l'Etat d'Israël nouvellement né était fondé sur une idéologie qui permettait à la Gauche - et lui en faisait même l'obligation - d'être fière des Juifs, et aux Juifs d'être fiers de la Gauche, même quand Israël menait et gagnait de dures guerres.

Les Juifs, qui avaient survécu à la persécution des nazis fascistes et à celle de la Droite, avaient créé un Etat socialiste inspiré par les valeurs de la Gauche, le travail et le collectivisme, et, ce faisant, ils avaient consacré la Gauche comme étant le refuge des victimes.

En échange de quoi, les Juifs s'étaient vu accorder la légitimité. En fait, les Juifs avaient une importance énorme pour la Gauche. Le peuple israélien était une vivante accusation de l'antisémitisme qui caractérisait l'Holocauste, l'antisémitisme fasciste nazi; et maintenant, il édifiait des fermes collectives et créait un syndicat [national] omnipotent [la Histadrout, ndlr d'upjf.org]! Jusqu'à un certain point, cela conférait l'absolution à l'antisémitisme stalinien, ou lui donnait une importance bien moindre que celle qu'il avait en réalité. Les Juifs devenaient indispensables à la Gauche: voyez le ton passionné et paternaliste des professeurs de Bologne [cités plus haut] : "Revenez, Chers Juifs. Soyez à nouveau des nôtres. Ensemble, flétrissons Israël et allons en excursion aux monuments du souvenir de l'Holocauste".

Mais la contradiction est devenue ontologiquement insupportable. Comment pleurer avec les survivants sur les Juifs tués par les Nazis, quand les Juifs vivants sont accusés d'être eux-mêmes des nazis? Lors d'une émission, sur une radio européenne, quelqu'un a déclaré qu'après la diffusion des photos [du meurtre] de Mohammed al Dura, l'Europe pouvait finalement oublier le célèbre cliché de l'enfant [émergeant], mains en l'air, [des décombres] du Ghetto de Varsovie. La signification de cette affirmation, souvent répétée sous diverses formes, est l'oblitération de l'Holocauste par la superposition d'Israël et du nazisme, c'est-à-dire du racisme, du génocide, de l'élimination impitoyable de civils, femmes et enfants, et l'éruption totalement injustifiable de la cruauté et des instincts les plus brutaux. Cela implique que l'on feint de croire aveuglément, sans enquête, la version d'un épisode extrêmement contesté, et de beaucoup d'autres; cela implique que l'on considère comme allant de soi les "atrocités" sans cesse évoquées par les porte-parole Palestiniens, et que l'on néglige tous les faits et les preuves qui ne corroborent pas ce point de vue.

Oui, les gens peuvent - et ils l'ont souvent fait – considérer comme allant de soi les préjugés concernant les Juifs; chacun est libre de penser ce qu'il veut. Mais nous, Juifs, devons préserver notre droit moral de tenir ces gens pour responsables : à nos yeux; ils sont clairement antisémites. Nous devrons leur dire : quand vous mentez ou faites usage de préjugés et de stéréotypes à propos d'Israël et des Juifs, vous êtes un antisémite et je vous combattrai.

Nous ne devons pas nous laisser impressionner par les professeurs qui nous disent dans leur lettre : "Nous vous avons aidés à rester en vie, pauvres Juifs qui manquiez de tout, nation privée d'existence, dans la Diaspora et en Israël. Sans nous, vous n'êtes rien. Aussi, faites attention : si vous persistez dans votre trahison, nous vous anéantirons. Vous n'existez pas si vous ne savez pas rester à votre place, et vous n'avez de place nulle part". Ils diront que c'est là une critique légitime de l'Etat d'Israël : la vérité est qu'une grande part de ces critiques sont tout simplement des mensonges, exactement comme lorsque Suha Arafat affirma qu'Israël empoisonnait l'eau des Palestiniens, ou quand Arafat prétendit qu'Israël utilisait [des balles] à l'uranium appauvri contre les Palestiniens, et [quand certains médias affirmèrent] que des femmes-soldats israéliennes se montraient nues face aux combattants palestiniens pour les troubler. C'est exactement la même chose que lorsqu'on dit que les Israéliens tirent volontairement sur les enfants et les journalistes.

En tant que journaliste, je dois signaler la contribution importante des mass-médias à ce nouvel antisémitisme. Depuis le début de l'Intifada, les journalistes combattants de la liberté, éduqués dans les campus de Che Guevara et des Feddayins, ont valu au conflit israélo-Palestinien l'une des couvertures journalistiques les plus partiales de l'histoire du journalisme. Voici les principaux problèmes qui ont mené à des reportages déformés sur l'Intifada :

  1. On ne procède pas à une resituation historique permettant de déterminer la responsabilité de son déclenchement. En d'autres termes, aucun rappel n'est fait de l'offre israélienne d'un Etat palestinien et de son refus par Arafat, attitude qui constitue, par essence, un refus d'accepter Israël en tant qu'Etat juif, et une perpétuation du rejet arabe - qui remonte à près de 70 ans -, du partage de la terre d'Israël entre les Arabes et les Juifs, tel que recommandé par les Britanniques en 1936, décidé par les Nations unies en 1947, et toujours accepté par les délégués juifs [à l'ONU].
  2. Dès le tout début des conflits aux points de contrôle, on a omis d'attribuer la responsabilité des premiers morts au fait que, contrairement à la première Intifada, dans la seconde, Tsahal avait affaire à des combattants armés dissimulés au milieu d'une foule sans armes.
  3. On a omis de faire état de l'énorme influence sur les Palestiniens de la pression culturelle de l'éducation systématique, dispensée dans les écoles et les médias palestiniens, laquelle diffame les Juifs et les Israéliens et idéalise les actes terroristes de meurtre et de mutilation.
  4. On décrit la mort d'enfants palestiniens sans mentionner les circonstances dans lesquelles [ces décès] ont eu lieu. On établit une équivalence entre les pertes civiles israéliennes et celles des Palestiniens, comme si le terrorisme et la guerre que l'on mène contre lui étaient une seule et même chose, et comme si le meurtre intentionnel était de même nature que les conséquences déplorées d'un type de combat nouveau et difficile.
  5. On utilise des sources palestiniennes pour accréditer la véracité d'évènements, comme si les sources palestiniennes étaient plus fiables. Je pense à Jénine et aux rapports non confirmés diffusés dans la presse écrite et sur les écrans de télévision comme étant une vérité absolue. Par contraste, les sources israéliennes, qui sont très souvent fiables, sont considérées comme étant aux ordres, biaisées et indignes d'attention, malgré le journalisme énergiquement libre et ouvert dans ce pays, et la critique tout aussi résolue des actions du gouvernement, pratiquée par les partis d'opposition, les objecteurs de conscience, les commentateurs et les journalistes.
  6. On manipule l'ordre dans lequel les nouvelles sont données, ainsi que les nouvelles elles-mêmes. Dans la plupart des articles, au moins en Europe, les titres donnent le nombre des Palestiniens tués ou blessés avant de décrire les échanges de tirs et leurs causes, et l'on s'attarde sur l'âge et l'histoire familiale des terroristes. Les buts de Tsahal, comme la capture des terroristes, la destruction des fabriques d'armes, des cachettes et des bases de départ des opérations anti-israéliennes sont rarement mentionnés. A l'inverse, les opérations israéliennes sont souvent présentées comme n'étant absolument pas provoquées [par les Palestiniens], fantasques, iniques et sans utilité.
  7. On manipule la formulation, en profitant de l'extrême confusion qui entoure la définition de 'terrorisme' et de 'terroriste'. C'est aussi un vieux problème lié au concept de combattant de la paix, si cher à ma génération. 

Il y a quelques jours, je réalisai quelques interviewes à un poste de contrôle. Il m'apparut bientôt clairement que l'utilisation du mot 'terroriste' sonnait aux oreilles de chacun de mes interlocuteurs palestiniens comme un péché politique et sémantique majeur. La presse en a bien tiré la leçon: l'occupation est la cause de tout, le terrorisme est appelé résistance et n'a pas d'existence propre. Des terroristes qui tuent femmes et enfants sont appelés militants, ou combattants. Une action terroriste est souvent dénommée "confrontation armée", même quand seuls des bébés et des vieillards sont tués dans leur voiture sur une voie rapide. Il est intéressant également de remarquer qu'un jeune Shahid [martyr] est cause de profonde fierté pour la lutte palestinienne; mais si vous demandez comment un enfant de 12 ans peut être envoyé à la mort et pourquoi de jeunes enfants sont endoctrinés à perpétrer de tels actes, la réponse est : "Allons donc, un enfant ne peut pas être un terroriste. Comment pouvez-vous appeler 'terroriste' un enfant de 12 ans".
C'est peut-être là le point le plus important. Etant donné qu'il y a un débat acharné autour de la notion de terrorisme, on accepte généralement de reconnaître que le terrorisme est un moyen de combat. C'est un cadeau sémantique et même essentiel du nouvel antisémitisme, aux yeux duquel il est naturel pour un Juif d'être mort. En d'autres termes, prendre volontairement pour cible des civils pour briser le moral d'Israël n'est pas une faute morale. Cet acte ne soulève pas l'indignation du monde, quand celle-ci existe, elle cache dans ses replis un peu, voire beaucoup de sympathie pour l'agresseur terroriste. Ce que la Presse européenne ne comprend pas, ou ne veut pas comprendre, c'est que la Terreur est un mode de combat condamnable et interdit, indépendamment du but politique spécifique qu'il s'efforce d'atteindre.

Les médias ont contribué à promouvoir l'extravagant concept selon lequel les habitants des implantations , y compris les femmes et les enfants, ne sont pas de vrais êtres humains.
Ils les présentent comme des pions dans un jeu dangereux auquel ils ont choisi de participer. Leur mort est un évènement presque naturel et logique. D'une certaine manière, ils l'ont cherchée.
Par contre, quand un chef du Hamas est tué, même si, à l'évidence', "il l'a cherché", s'ouvre un débat philosophico-éthique sur la perfidie des exécutions extrajudiciaires.
Ce serait certainement un débat licite, n'était la partialité grotesque [des arguments sur lesquels] la presse le fonde.

Il ne faudrait pas fermer les yeux sur le fait qu'au sein de l'Autorité Palestinienne, la censure, la corruption et l'élimination physique de ses adversaires politiques sont à peine mentionnées.


Les éléments évoqués ci-dessus pointent tous dans une même direction : Durban

Là, les mouvements pour les droits de l'homme - que nous retrouverons plus tard manifestant dans les rues contre la guerre en Iraq -, ont choisi Israël comme cible et ennemi privilégiés. Ce choix a constitué un grand succès pour la propagande palestinienne, mais également un très grave indice de faiblesse de la part des mouvements eux-mêmes. Idéologiquement et politiquement acculée, la Gauche choisit d'adopter comme [cause] universelle un sujet de lutte régional et très controversé, lourdement grevé par le terrorisme. Une Gauche incapable d'affronter le système de la mondialisation capitaliste décida de faire de l'Etat d'Israël sa principale cible. En un mot, la Gauche décida de faire payer à Israël [la note] que, selon eux, l'Amérique devait payer. N'est-ce pas là une lâcheté foncière?

S'ajoutant à cela, il y a le problème de la manière dont les Nations unies et leur conduite honteuse ont favorisé ce processus, et celle dont l'Europe l'a fait mijoter, en raison de son ancien sentiment de culpabilité envers Israël et de sa haine pour les Etats-Unis, ami et allié d'Israël. Il y aurait là matière à un livre entier.

Dénoncer ce nouvel antisémitisme des droits de l'homme est, psychologiquement, une tâche terriblement ardue pour Israël et pour les Juifs de la Diaspora.

Et c'est encore plus difficile du fait qu'entre les Juifs et la Gauche, il y a un divorce dont cette dernière ne veut pas. La Gauche veut que l'on continue à la considérer comme le paladin des Juifs. Elle prétend poursuivre ses lamentations sur les Juifs tués durant l'Holocauste, en pleurant avec les Juifs d'aujourd'hui, épaule contre épaule. Et elle agit ainsi parce que cela lui confère le droit moral de venir, une seconde plus tard, parler des atrocités d'Israël. Le bon gauchiste européen vous entretiendra avec vivacité de la fascinante culture du shtetl et de la saveur des recettes juives du Maroc.

Tant que nous n'aurons pas rompu le silence, nous, les Juifs, nous leur donnons l'autorisation de nous dénier le droit à une nation qui nous soit propre, et celui de défendre son peuple contre un antisémitisme sans précédent.

De la même manière qu'elle maudit Israël, la Gauche des droits de l'homme, du pacifisme, de la contestation de la peine de mort, de la guerre et de la discrimination sexiste, cette Gauche loue les terroristes-suicide et les caricatures de Sharon - que ne désavouerait pas le Der Sturmer. Et aucun de ses membres ne s'assiéra jamais comme bouclier humain dans un café ou dans un autobus de Jérusalem.

Pourtant, cet antisémitisme a une caractéristique particulière : il permet la conversion. Cette sorte d'antisémitisme, contrairement à l'antisémitisme nazi, ressemble plutôt à l'ancien antisémitisme théologique, car il donne au Juifs la possibilité de renoncer au diable (Israël, ou parfois Sharon). Quiconque avoue éprouver de la répulsion à l'égard de la conduite d'Israël est autorisé à remettre les pieds dans la société civile, celle du sens commun, des conversations civilisées, des groupes de braves gens pleins de bonne volonté, qui combattront pour les droits de l'homme.

Si nous voulons obtenir quelque chose, si nous décidons qu'il est grand temps de combattre, nous devons renoncer aux imposteurs "libéraux". Nous devons savoir comment dire que la presse libre est un échec lorsqu'elle ment, et affirmer qu'elle ment, en effet. Nous devons dire que tous les droits de l'homme sont violés lorsqu'on refuse à un peuple le droit à l'autodéfense : et c'est ce droit qui est dénié à Israël. Les droits de l'homme sont également violés lorsqu'un peuple est l'objet d'une diffamation systématique, et que l'on fait de lui une cible légitime pour des terroristes. Nous devons faire cesser ce que nous avons accepté depuis le jour où l'Etat est né, à savoir: qu'Israël soit considéré comme un état différent des autres au sein de la communauté internationale.

Autre point très important: l'un des nombreux paramètres de l'antisémitisme, actuellement utilisés, est la confusion entre "Israélien" et "Juif". Apparemment, il est erroné d'insinuer que les Juifs agissent dans l'intérêt de l'Etat d'Israël et non dans celui de leur Etat. Plus un pays confond les deux termes, et plus il est considéré comme antisémite, et c'est pourquoi on pourrait imaginer que les Juifs combattent ce préjugé.

C'est une grave erreur conceptuelle. Du fait que l'Etat d'Israël, et les Juifs avec lui, ont été l'objet de la pire espèce de préjugé, les Juifs, où qu'ils soient, devraient considérer le fait qu'on les identifie avec Israël comme une vertu et un honneur.

Ils devraient revendiquer cette identification avec fierté.

Si Israël est – et, de fait, il l'est -, le point focal des attaques antisémites, notre attention doit se concentrer là-dessus. Nous devons jauger la valeur morale de la personne à laquelle nous parlons, sur la base suivante : si vous mentez à propos d'Israël, si vous en traitez avec parti pris, vous êtes un antisémite. Si vous avez des idées préconçues à l'encontre d'Israël, alors, vous êtes contre les Juifs.

Cela ne veut pas dire que critiquer Israël et ses positions soit interdit. Mais très peu de ce que nous entendons à propos d'Israël a quelque chose à voir avec une critique lucide. Ce sont les préjugés et la partialité, et non la personnalité de Sharon, qui sont les principaux prétextes de la critique. Ceux qui s'érigent en critiques ne sont pas les pieux interlocuteurs des Juifs qu'ils prétendent être. Aussi, nous devons leur dire : dorénavant, vous ne pouvez plus utiliser le passeport des droits de l'homme gratuitement; vous ne pouvez pas utiliser de faux stéréotypes. Vous devez démontrer ce que vous affirmez:

  • que l'armée fait brutalement irruption dans de pauvres villages arabes qui n'ont aucun lien avec le terrorisme;
  • qu'elle tire intentionnellement sur des enfants;
  • qu'elle tue des journalistes par plaisir.


Vous ne pouvez pas? Vous appelez massacre [ce qui s'est passé à] Jénine? Alors, vous êtes un antisémite, exactement comme les anciens antisémites que vous prétendez haïr. Vous devez me convaincre que vous n'êtes pas un antisémite, maintenant que nous savons que vous ne condamnez pas le terrorisme, que vous n'avez jamais dit un mot contre les caricatures contemporaines de Juifs au nez crochu, avec un sac de dollars dans une main et une arme automatique dans l'autre.

Israël est sous le choc de ce nouvel antisémitisme. Toutes les théories qui affirmaient que l'antisémitisme diminuerait avec la création de l'Etat d'Israël et qu'à la longue, il s'éteindrait, ont été réduites à néant. De plus, Israël est devenu, en fait, le condensé de tout le mal, la preuve que les "Protocoles" et les accusations de crimes rituels étaient vraies. Les Palestiniens sont devenus Jésus crucifié; la guerre menée par les Américains en Iraq ou en Afghanistan fait partie du plan juif de domination du monde. Partout dans le monde, des Juifs sont menacés, battus, et même tués, pour payer le prix de l'existence d'Israël.

Aujourd'hui, Israël et les Juifs ont une seule certitude : maintenant que les Juifs ont les moyens de se défendre, un nouvel Holocauste n'est plus possible. Toutefois, nous devons passer de l'idée de notre possible élimination physique à celle d'une possible élimination morale. Le seul moyen d'affronter cette menace est de combattre sans peur, sur notre propre terrain, en utilisant toutes les armes historiques et éthiques qu'Israël détient. Sans honte, ni crainte, ni sentiment de culpabilité.

Israël a la chance de prouver ce qu'il est : l'avant-poste du combat contre le terrorisme et pour la défense de la démocratie. Ce n'est pas une mince affaire. Mais nous, Juifs, posons en victimes et perdons cette chance, car en agissant de la sorte, nous nous mettons en conflit avec nos anciens sponsors et la légitimité qu'ils nous confèrent. Nous devons prendre conscience que notre légitimité est entre nos mains, et que nous n'en avons jamais fait usage.

Le mot d'ordre des Juifs devrait être "fierté juive", au sens de la fierté qui découle de notre histoire et de notre identité nationale, où que nous soyons.

Fierté juive signifie qu'il nous faut revendiquer l'identité unique du peuple juif et son droit à l'existence. Nous devons agir comme si ce droit n'avait jamais été reconnu, parce qu'aujourd'hui, une fois de plus, il ne l'est plus. En défendant cette identité, il nous faut être, comme le dit Hillel Halkin, aussi têtus que possible, et plus libéraux que qui que ce soit.

Ni gauche ni droite. Nous ne donnerons pas à la Gauche le pouvoir de décider des positions que nous prenons. Nous déciderons nous-mêmes de nos alliances en fonction de la posture concrète de nos partenaires potentiels.

 Fiamma Nirenstein © Jewish World Review

 

© Menahem Macina, pour la traduction française.

Dernière mise à jour 23/4/2013

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article