Comment les Arabes ont transformé la honte en liberté, Fouad Ajami, Adapté par Danilette pour Desinfos

Publié le par danilette

Mis en ligne sur Desinfos le 28/2/2011
The New York Times

How the Arabs Turned Shame Into Liberty

By FOUAD AJAMI

 February 26, 2011
Comment les Arabes ont transformé la honte en liberté
Adapté par Danilette pour Desinfos

Cette révolution arabe de 2011 a sans doute le parfum de la géographie de la souffrance et de la cruauté. Elle a éclaté en Tunisie, a pris la direction de l'Est vers l'Égypte, le Yémen et le Barhein puis est revenue vers la Libye. En Tunisie et en Égypte c'est la liberté politique qui semble avoir prévalu, avec une relative facilité, dans la joie populaire. De retour en Libye, la contre-révolution s'est dressée et un despote sans pitié a déclaré la guerre à son propre peuple.

Dans le calendrier de la république de la peur et de la terreur de Mouammar El Kadhafi, le 1er septembre marque l'arrivée au pouvoir en 1969 d'officiers et de conspirateurs qui ont renversé une monarchie faible mais tolérante. Une autre date, le 17 février marquera la naissance d'une nouvelle république libyenne, date à laquelle une société jusque-là paralysée par la peur, s'est secouée de son joug et a cherché à renverser la tyrannie subie depuis quatre décennies. Il n'y a aucun terrain d'entente ici, aucun compromis possible. Il s'agit d'une lutte sans merci dans un pays tourmenté. C'est en même temps un règlement de comptes, de la nature la plus pure, induit par les pathologies d'une culture tyrannique qui a pratiquement détruit le monde des Arabes. 

Il faut reconnaître que les masses n'ont pas toujours été irréprochables. Au fil des décennies , les Arabes se sont laissés séduire par les dictateurs, ils ont scandé leurs noms et ont cru en leurs promesses. Ils ont détourné les yeux des grands crimes commis. Par malveillance ou bigoterie, la vieille rue arabe, qui a disparu une fois pour toute, n'a pas protesté quand la terreur s'abattait sur les Chiites ou sur les Kurdes en Irak car Saddam Hussein était aimé et considéré comme un héros du pannarabisme qui défendait les intérêts sunnites.

Il n'y a pas beaucoup d'Arabes non plus qui se sont préoccupés du sort de l'imam Musa al-Sadr, le chef des Chiites du Liban disparu pendant une visite en Libye. L'hospitalité due à un invité est dans la tradition arabe une vertu cardinale, pourtant ce crime est resté impuni. Le colonel Kadhafi avait de l'argent à jeter en pâture et ses courtisans ont chanté ses louanges. 

Le colonel Kadhafi s'est présenté lui-même comme l'héritier du légendaire homme fort égyptien, Gamal Abel Nasser. Il a écrit, d'après ce qu'on dit, les trois volumes du "Livre vert" qui par ses lumières apportait une solution à tous les problèmes de gouvernance et les intellectuels arabes serviles se sont courbés, apportant leurs crédits à cette collection de sentences absurdes.

Pour comprendre le présent, examinons le passé. Le tumulte de la politique arabe a commencé dans les années 50 et 60 quand les dirigeants montaient et tombaient avec régularité. Ils étaient frappés par des assassins ou défiés par des mouvances politiques aux forces et convictions propres. Les monarques ont été renversés avec une relative facilité tandis que des hommes nouveaux venant de classes sociales plus modestes, prenaient le pouvoir à l'aide de forces militaires ou politiques radicales.

Dans les années 80, avec plus ou moins quelques années de décalage, on retrouve l'Égypte, la Syrie, l'Irak, la Libye, l'Algérie et le Yémen dirigés par un nouveau pouvoir politique : ces pays sont devenus "des états de sécurité nationale" qui utilisent une répression aux moyens considérables pour contrôler et terroriser. Les nouveaux dirigeants sont impitoyables, ils ont réorganisé le monde politique, en éliminant sans pitié leurs opposants ; un monde de cruauté s'est abbatu sur les Arabes.

L'Arabe moyen, homme ou femme, s'est accommodé de cette situation en se retirant dans l'intimité de son foyer. Dans l'espace public, on trouve désormais le culte des dirigeants aux pouvoirs illimités comme Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi, Hafez al-Assad en Syrie et Zine el-Abidine Ben Ali en Tunisie. La retenue traditionnelle des gouvernants a été balayée bien qu'aucun nouveau contrat social entre gouvernants et gouvernés n'ait été conclu

La peur était désormais devenue le ciment de la politique et dans les états les plus prospères bénéficiant de revenus pétroliers, les dirigeants utilisaient cet argent pour consolider leurs états de terreur. Une immense prison arabe a été construite et un peuple autrefois fier a été réduit à la soumission. Les prisonniers détestaient leur prison et craignaient leurs gardiens, en apparence les autocraties étaient immuables.

Pourtant tandis qu'ils prenaient de l'âge, les auteurs de coups d'état et conspirateurs d'hier, ont mis en place des dynasties rapaces ; ils sont devenus les propriétaires de leur pays comme me l'a un jour déclaré un distingué diplomate égyptien libéral et cultivé. Les dirigeants ont mis en place des cours orientales sans protocole et sans charme avec épouses et enfants dévorant tout ce qu'ils peuvent au moyen de la richesse et de la vanité.

Fouad Ajami, professeur à l'université Johns Hopkins de hautes études internationales et senior fellow à la Hoover Institution et auteur de l'ouvrage : "Le cadeau de l'étranger : les Américains, les Arabes et les Irakiens en Irak".

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