Déchiffrer la guerre civile en Syrie en dix points, Jean-Pierre Bensimon

Publié le par danilette

Lire cette analyse vraiment passionnante, très claire, une synthèse indispensable pour comprendre ce qui se passe au Moyen-Orient

Article intégral sur le site : http://fim13.blogspot.fr/2013/09/dechiffrer-la-guerre-civile-en-syrie-en.html

 

En mars 2011, dans le sillage des "printemps arabes", des incidents survenus dans de grande villes syriennes ont dégénéré en affrontements violents et prolongés entre l'armée et des "rebelles",  impliquant bientôt les armes lourdes et l'aviation.

Une guerre civile est désormais à l'œuvre qui touche quasiment tout le territoire et toutes les catégories sociales et ethniques du pays, dont 10% vivent désormais à l'étranger, dans les camps de réfugiés des pays limitrophes.


Les feux de la guerre civile ont été allumés dans un pays profondément troublé par des désastres climatiques et économiques. Des années de sécheresse ont suivi l'édification de barrages en Turquie, alors que les autorités entamaient dans le cadre d'un accord d'association avec l'Union européenne une réforme catastrophique de l'agriculture. Une population rurale en détresse quitte alors la terre pour le pourtour des villes où elle va mener une existence misérable.

Cette Syrie troublée était vulnérable à la subversion, ce qui ne pouvait échapper aux pays voisins très défavorables aux engagements du régime au cœur de l'axe iranien.

Une fois déclenchée, une guerre en général, mais aussi une guerre civile, suit un cours qui n'est pas vraiment prévisible. En tout état de cause la Syrie est devenue l'épicentre d'un affrontement majeur dans une région particulièrement sensible, impliquant presque toutes les puissances de la planète, en particulier les États-Unis et la Russie.

1 – Une société profondément déstabilisée

La sociologie : la Syrie est un pays multiethnique et pluri-religieux, surgi à grands coup de ciseaux de l'accord franco-anglais Sykes-Picot de 1916. Les musulmans sunnites y sont majoritaires avec 74% des 22 millions d'habitants; les chiites sont 16% dont 11% d'Alawites et 5% de Druzes, de Duodécimains, et Ismaéliens. Parmi les sunnites il faut aussi mentionner les 2 millions de Kurdes qui vivent au nord. Les Chrétiens de multiples obédiences représentent à peu près 10% de l'ensemble. (Syriaques, Grecs, Melkites, Coptes, Maronites, Chaldéens, Assyriens, Arméniens, Protestants, etc.). La population est "jeune": le groupe 15-25 ans est passé de 2,5 à 4,6 millions de 1990 à 2010. Il y a là un réservoir de "combattants" potentiels facilement manipulables.

Le régime : depuis 1970, à la suite d'un coup d'état, la famille Assad, de la minorité Alawite, détient le pouvoir. Bachar Assad a succédé à son père Hafez à sa mort en juin 2000. Le régime est  "laïc", "autoritaire", et non démocratique (bien que fort loin de l'obscurantisme de l'Arabie et du Golfe). Il a su rassembler autour de lui la classe marchande sunnite des villes et l'armée dominée par les Alawites.

Il faut souligner que ce régime conduit par des membres d'une minorité, assure une certaine protection aux autres minorités, les Chrétiens en particulier, et tolère l'exercice libre des cultes. Il diffère en cela, aussi bien de l'Égypte qui maltraite gravement ses Coptes, que des voisins obscurantistes du Golfe où les régimes sont presque toujours assis sur la majorité sunnite.

Une conjoncture économique désastreuse : Le pays a connu quatre années successives de sécheresse (2006-2010) qui ont conduit à une restriction de la production de céréales. Soit un déficit de 500.000 tonnes en 2010 sur une production de 3,3 millions de tonnes.

A cette situation s'ajoutent les réformes agraires libérales découlant de l'accord d'association avec l'Union européenne qui recommandait l'application d'un régime restrictif de subventions. Sous l'effet de la sécheresse et du recul des subventions, de nombreux paysans entrent dans "l'extrême pauvreté" et ils vont peupler les bidonvilles de Damas et d'autres concentrations urbaines. C'est là que se recruteront les premiers bataillons d'insurgés autochtones.

Et enfin l'inflation (17 % en 2008) va sévir sous l'effet de la libération des prix des carburants et de la hausse internationale des prix des produits primaires, précipitant encore l'appauvrissement général.

La conjoncture politique (les printemps arabe):  a partir de décembre 2010, les "printemps arabes" prennent leur essor à partir de la Tunisie. Les régimes arabes, en échec économique, où les perspectives d'avenir d'une jeunesse nombreuse sont inexistantes, connaissent une vague de contestation politique. En Syrie, cette contestation prend rapidement la forme d'affrontements militarisés, ce qui en fait une exception quand on songe à la Tunisie, à l'Égypte, ou à la Jordanie. Cette militarisation a-t-elle été spontanée ou dérive-t-elle du grand conflit contemporain du Moyen-Orient?

2 - La Syrie, champ d’affrontement du grand conflit contemporain du Moyen-Orient

Depuis plusieurs décennies, le Moyen-Orient assiste à la montée en puissance et en influence de l'Iran. Il existe aujourd'hui un axe iranien (dit axe chiite) qui s'appuie:

•    sur une alliance bien formalisée avec la Syrie, 
•   sur une influence croissante en Irak, où les chiites sont arabes mais majoritaires, un pays laissé à lui-même par Barak Obama, 
•  et sur un groupe politico-militaire redoutable appuyé sur la minorité chiite du Liban, le Hezbollah.

Cet axe représente un potentiel démographique considérable de plus de 120 millions d'habitants, un potentiel pétrolier gigantesque (Iran plus Irak), et une force militaire en passe de se doter d'un système d'armes balistiques nucléarisées.

L'expansion iranienne menace directement les pays et Émirats du pourtour du Golfe persique, dont les ressources en pétrole et en fonds financiers sont énormes. Sur cette donne purement stratégique se surajoute la donne religieuse qui oppose dans un conflit multi séculaire les sunnites ultra majoritaires et les chiites. Il ne faut cependant pas surestimer l'impact du seul clivage religieux dans les conflits en cours. Ce sont des pouvoirs et non des religions qui s'opposent.

Cette montée irrépressible de l'Iran et de ses alliés est la première préoccupation de l'Arabie saoudite, devenue le champion local de la résistance à l'hégémonie nouvelle qui s'annonce.
De ce fait, l'Arabie saoudite, le Qatar, et les Émirats soutiennent financièrement, diplomatiquement, politiquement et militairement les rebelles syriens, avec des préférences selon les pays. Une chute du régime Assad priverait l'axe iranien d'un maillon décisif, compromettant son accès à la Méditerranée et la continuité logistique avec son "proxy" libanais dirigé par Hassan Nasrallah.

L'Arabie saoudite a-t-elle assisté la rébellion syrienne ou l'a-t-elle suscitée? Les éléments factuels manquent pour apporter une réponse, mais la militarisation immédiate de la rébellion fait pencher pour la seconde hypothèse.

En tout état de cause, s'affrontent aujourd'hui en Syrie:
•    une coalition défensive au plan tactique, mais offensive au plan stratégique, composée de l'Iran, de l'Irak, du Hezbollah, et de la Russie;
•    et une coalition défensive au plan stratégique mais offensive au plan tactique, avec l'Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats, la Jordanie, la Turquie, la France et les États-Unis.

Bien entendu, au sein de chaque coalition les protagonistes ne partagent pas des vues identiques et ils n'entretiennent pas des rapports hiérarchiques. Ce sont des associations assez souples, où se dégagent dans certaines circonstances des objectifs communs. Le régime Assad trouve en l'Iran une alliance indispensable pour asseoir son pouvoir, sans adhérer à  son idéologie religieuse. Les Alaouites boivent de l'alcool par exemple. Les Saoudiens multiplient les sollicitations du Satan américain et du Satan israélien pour qu'ils se lancent à l'assaut de leurs frères chiites exécrés. Simplement la Syrie a le malheur d'être aujourd'hui le terrain d'une puissante contre offensive saoudienne à l'expansionnisme iranien.

A cette internationalisation des enjeux répond une internalisation des combattants de terrain. Gardes de la révolution iraniens et troupes du Hezbollah libanais étoffent les forces du régime tandis que les recrues du jihad mondialisé, en particulier venant d'Irak, grossissent les rangs de la rébellion LIRE LA SUITE
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Publié dans Jean-Pierre Bensimon

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