En lisant « Les Juifs et leur avenir » d’Adin Steinsaltz – 1/8, Olivier Ypsilantis

Publié le par danilette

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I – Qu’est-ce qu’un Juif ? 

Tout d’abord, soulignons que les principes de la foi juive sont assez unifiés. Il y a bien une unanimité fondamentale quant à la Halakha, une unanimité non pas due à une autorité centrale mais plutôt ‟à la reconnaissance universelle d’un corpus de sources et au fait que l’on a admis des méthodes bien définies d’interprétation et d’élaboration de ces sources”. Et Adin Steinsaltz poursuit : ‟Reconnaître la Torah comme le fondement et le Midrash halakhique comme la seule manière légitime de l’interpréter rend pratiquement impossibles les divergences majeures dans les conclusions d’exégèse même si on essaye parfois de mettre l’accent sur ces divergences”.

Au début du XIXe siècle, avec la Haskalah, tout commence à changer. Les Juifs se sentent de moins en moins soumis aux lois fondamentales du judaïsme. Au début du XIXe siècle, leur nombre était déjà élevé ; à partir des années 1930, ils sont devenus majoritaires au sein du peuple juif. Mais ces Juifs qui se sont détachés du judaïsme sont-ils encore des Juifs ? Du point de vue halakhique, ils le restent ; leur faute n’affecte pas leur judéité. On doit pourtant accepter ce constat : la définition de la judéité valable pour les générations passées ne convient plus car, à présent, l’élément unificateur manque : fini le corpus de base et même les méthodes d’interprétation. ‟Le fossé qui existe aujourd’hui entre les Juifs, même au sein des croyants, est tel que le dialogue sur une base commune est devenu pratiquement impossible”. Seul le judaïsme orthodoxe peut réussir l’examen de la judéité. La question : ‟Qu’est-ce qu’un Juif ?” s’est singulièrement compliquée.

Peut-on définir le judaïsme sur une base historique ? L’exercice semble à présent plutôt malaisé, considérant l’écart entre le judaïsme passé et le judaïsme présent. Et peut-on établir une définition de ce qu’est l’essence d’un Juif détaché de l’histoire juive ? Bref, les questions à ce sujet se bousculent. Mais en fin de compte, puisqu’il est impossible de parler de ‟race juive”, il faut bien admettre que c’est bien un passé commun qui définit le judaïsme : la patrie du peuple juif est son histoire. Hâtons-nous de préciser que cette définition est exclusivement nationale, la définition religieuse étant plutôt non-historique puisque la Torah n’est pas considérée comme un évènement historico-culturel. Et puisqu’on ne peut considérer le judaïsme exclusivement du point de vue religieux, il est nécessaire de lui donner une définition historique.

 

Une définition a minima.

La définition a minima liquide ce qu’elle prétend définir, le judaïsme en l’occurrence. Elle n’est qu’une généralité qui ne désigne pas grand chose. Il est préférable d’aborder le judaïsme en commençant par montrer ce qu’il a d’unique, en étudiant le lien national juif à travers les siècles.

 

Beit Yaacov, la Maison de Jacob.

Qu’est-ce qui crée ce lien entre les Juifs ? Même dans l’Antiquité, on ne pouvait se contenter de définir ce lien par la (seule) religion et d’envisager le judaïsme comme une (simple) religion. Le judaïsme a procédé à des conversions massives (forcées) à certaines périodes de sa très longue histoire ; de ce fait, il ne saurait être question de ‟race juive”. Mais alors, quelle est donc cette manière juive spécifique d’éprouver ce qui unit les Juifs entre eux ? Ce lien n’est pas à proprement parler une nation mais une famille. Cette appartenance n’est pas volontaire : on ne choisit pas sa famille ; on peut s’y opposer ; pourtant, on ne peut trancher ce lien essentiel.

La religion juive véhicule bien des richesses qui peuvent être utiles à d’autres. Précisons toutefois qu’elle n’est pas une religion au sens large ; elle est la religion particulière des membres de la famille juive, des membres de la Maison d’Israël — d’où le peu d’intérêt du judaïsme pour le prosélytisme. Le lien familial (et non national) est donc le lien essentiel qui unit les membres du peuple juif. ‟Sa nature primaire et irrationnelle ne le rend pas moins intense, au contraire. Le lien familial est le plus chaleureux et fondamental et c’est aussi le lien le plus difficile à dénouer”. Le prosélyte devient partie intégrante de la Maison d’Israël. Il entre dans la famille et devient juif exclusivement par son désir d’adopter le judaïsme. Ceci suppose que la ‟famille juive” est idéologique et non biologique. ‟Le peuple juif est une entité idéologique qui a la forme d’une famille, entité unique et qui se définit par cette unicité”. La foi juive et la relation à Dieu ne sont pas des abstractions, elles sont quasi biologiques et constituent la base de l’unité juive. Plus qu’un système basé sur la foi et les croyances, le judaïsme est un lien familial à affirmer et entretenir. Des Juifs peuvent refuser ce lien, il n’empêche que le fils reste un fils, un fils tenu par ‟un lien mutuel mystérieux, merveilleux et parfois agaçant qui s’accentue en temps de crise.”

 

Ephraïm est-il donc pour moi un fils chéri ? 

J’aimerais rapporter ces pages dans leur intégralité car ce sont des pages essentielles. Ephraïm est l’une des tribus d’Israël, mais surtout l’un des symboles du royaume d’Israël, de l’État d’Israël, un État profondément corrompu qui dans la Bible est impitoyablement dénoncé (Osée 7:1-10). C’est un État juif à part entière, un État avec des veaux d’or mais des veaux d’or juifs. Une nouvelle religion émerge à partir d’un puissant désir de séparer les États d’Israël et de Juda. C’est donc ainsi que fut inventée une religion juive dont les adeptes commettent toutes sortes de transgressions (dont le culte des idoles) mais appliquent avec scrupule d’autres commandements.

Face à l’État d’Israël, l’État de Juda — l’‟État religieux” —, de fait aussi corrompu que celui d’Israël : on y vénère également les idoles. Ces deux États se querellent volontiers ; ils se font même la guerre. Pourtant, malgré toutes ces violences, ils ne franchissent jamais certaines limites ; car Juifs de Juda ou Juifs d’Israël, on reste juif (voir II Chroniques 28). Israël décide pourtant de se détacher de Juda où se trouve Jérusalem. La rupture se creuse et s’intériorise chez les habitants d’Israël qui finissent par tomber dans le désespoir. Ezéchias, le roi de Juda, prend alors la décision d’inviter ceux d’Israël à rentrer à la maison, ce qui donne en langage moderne : ‟Le Temple vous est ouvert. Je vous en prie, venez”. Mais les envoyés du roi sont raillés, ce qui donne en langage moderne : ‟Aller à leur Temple de Jérusalem, moi ? Mais pour qui me prennent-ils ? Pour un religieux ? Je ne suis pas encore devenu fou que je sache !” Les choses n’ont pas changé au sein du monde juif : on se hait, on se déteste, et dans ce tohu-bohu (une expression venue de l’hébreu), les liens les plus essentiels — ceux du sang, de l’histoire, de la famille, de la mémoire — semblent toujours sur le point de lâcher. Il est vrai que l’hostilité qui entoure Israël fait que ces liens tiennent même si la haine interne au monde juif ne cesse de grandir. Souvenons-nous du prophète Jérémie qui tout en disant des choses très dures sur Israël ne nie à aucun moment le droit à l’existence du peuple juif. Il traite une partie de ce peuple de tous les noms sans jamais perdre espoir en lui.

 

II – Rentrer à la maison

Les Juifs, une entité d’un genre très particulier. L’assimilation a fait perdre à beaucoup le sens de l’héritage commun. Israël n’est la nation que d’une partie des Juifs. Par ailleurs, le judaïsme n’active plus aucun prosélytisme. Alors, qui sont les Juifs ? Une famille pas nécessairement biologique mais une famille. ‟Sociologiquement parlant, ce qui lie une famille est beaucoup plus simple que ce qui lie une nation ou une religion.” Cette notion de famille appliquée au peuple juif aide à mieux comprendre ce peuple d’un point de vue sociologique mais aussi théologique. On se dispute à l’occasion, on se hait même, on s’éloigne, on se sépare, on finit toujours par se retrouver. On a volontiers le sentiment de ne rien avoir en commun, et pourtant… ‟On peut aller jusqu’à dire que le judaïsme, en tant que religion, est simplement la pratique de chacun dans sa famille”. Cette notion de famille — ‟notre peuple est notre famille” — figure déjà dans la Bible. La menace extérieure renforce l’unité de la famille et réveille la conscience que la famille a d’elle-même. ‟Ce sentiment familial est probablement l’une des raisons pour lesquelles le judaïsme en tant que religion n’a jamais été très prosélyte.”

La famille juive n’est pas une entité  biologique (raciale), un patrimoine biologique. Le père de cette famille est Dieu et sa mère est l’esprit communautaire d’Israël. La religion juive est ce lien tout simple, primaire : la famille. Dieu notre père n’est en rien une métaphore, ‟c’est le sentiment profond d’appartenance à nos sources familiales”. Adin Steinsaltz écrit : ‟C’est ce lien tout simple que l’on appelle la religion juive : être un membre de cette famille”. Et c’est bien cette relation de l’enfant au père ou à la mère qui importe le plus, plus que l’histoire juive elle-même. Quelle est la vérité d’un Juif, sa part la plus intime ? La langue ? La culture ? La nation ? La religion ? Non, la famille ! La famille malgré tout, malgré les dissensions, les rejets, les errances. ‟La vérité d’un Juif, c’est donc bien de reconnaître qu’« il appartient » même si c’est à son corps défendant. C’est là que se situe la partie la plus profonde et la plus importante de son être, qui ne peut se définir ni par la langue, ni par la culture, ni par la nation, ni par la religion. Au bout du compte, il appartient à sa famille. Au plus profond de lui, c’est ce passé qui reprend le dessus.”

Un lien Akadem, ‟Qui êtes-vous Adin Steinsaltz ?” (durée environ 10 mn) :

http://www.dailymotion.com/video/xd42i4_qui-etes-vous-adin-steinsaltz_school


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