Entretien avec Masri Feki sur primo-info

Publié le par danilette

Entretien avec Masri Feki sur http://www.primo-info.eu/interview.php?rub=&numdoc=In-551216250

Entretien accordé à Primo en 2005

Masri Feki, bonjour. Tout d'abord, qui êtes vous ?

masrifeki2.jpgJe suis Egyptien, de nationalité et de culture. De culture arabophone ! je préfère parler de monde arabophone plutôt que de monde arabe. Il y a des pays qui sont arabophones mais qui ne sont pas arabes.

Pouvez-vous nous préciser cela ?

Il y a des pays dans le monde dont la langue officielle est l’arabe mais dont la culture ne l’est pas. L’Egypte, par exemple, est un pays qui a sa propre culture, son propre nationalisme. Le concept de « pays arabe » n’est apparu officiellement qu’en 1937 en Egypte dans un discours du Premier ministre wafdiste Nahas Pacha, sous le règne du roi Farouk Ier.

Cela fut donc avant la proclamation de la République qui a suivi le coup d’état du colonel Nasser. L’Egypte a toujours été perçue comme un pays indépendant qui cherche bien évidemment à collaborer avec ses voisins du Moyen-Orient.

L’Egypte a donc depuis longtemps une spécificité ?

A l’heure où les pays d’Afrique du Nord, d’une part, n’avaient pas encore obtenu leur indépendance et le Moyen-Orient, d’autre part, s’apprêtait à entrer dans le Pacte de Bagdad, l’Egypte se sentait seule, encerclée ou du moins isolée.

Le Pacte de Bagdad, soutenu essentiellement par la Grande-Bretagne et son vassal turc, à l’époque, faisait peur aux dirigeants égyptiens qui trouvaient dans le « régionalisme arabe » une ultime alternative. La création de l’Etat d’Israël en 1948 et la séparation du Soudan en 1956 ont accentué la pression sur l’impérialisme des dirigeants égyptiens de l’époque.

Avec Nasser, le panarabisme a permis au Caire de prendre la place de Bagdad et de devenir une force régionale.

Est-ce que ce pays est influencé par un passé, une histoire qu’on pourrait qualifier de musulmane ? Les Français connaissent les Pyramides, le temple de Kheops, toutes choses qui existaient avant la venue de l’Islam

L’occupation a imposé l’Arabe comme langue officielle, comme cela a été le cas en Afrique du Nord, en Iran et jusqu’en Asie centrale.

Vous employez clairement le mot d’occupation

Pas seulement moi. Même en Arabe, on parle d’invasion, de conquête, c’est-à-dire de « Fatah ». Il y a eu une armée étrangère, venue d’Arabie, avec des hommes d’Etat, des militaires et des religieux qui ont été chargés d’administrer l’Egypte.

Les Egyptiens n’ont jamais été chargés de responsabilités au sein de leur propre pays. Cette tradition s’est perpétuée jusque sous l’occupation ottomane. Les Egyptiens n’avaient pas le droit d’administrer le pays. La dynastie turque, d’origine albanaise dit-on, de Mehemet Aly Pacha, n’a jamais attribué une quelconque responsabilité aux Egyptiens jusqu’au point de confier les portefeuilles les plus importants à des Arméniens ou des Grecs ce qui démontre bien sa méfiance du peuple.

Malheureusement pour nous, la première fois que des Egyptiens ont été appelés aux affaires, ce fut sous Nasser.

On a tous en mémoire ces livres de Gilbert Sinoué qui parlent de la première campagne de Napoléon

La campagne française en Egypte a beaucoup marqué l’inconscient collectif égyptien. Même dans les manuels scolaires arabophones, l’histoire contemporaine de l’Egypte, mais aussi du Moyen-Orient, débute en 1798, c’est-à-dire avec la campagne de Napoléon.

Pour la première fois en Egypte, des tribunaux civils ont été créés. Les Coptes (chrétiens d’Egypte) qui ne constituent pas une minorité ethnique en Egypte mais une minorité religieuse, ont participé à l’administration civile du pays. Pour la première fois, l’idée de l’indépendance a germé dans l’esprit des Egyptiens durant la campagne de Napoléon.

L’idée de nation égyptienne, d’indépendance, est issue des conquêtes napoléoniennes ?

Tout à fait. Cela a véritablement commencé en 1798. La campagne napoléonienne a marqué l’histoire de l’Egypte. C’est entre 1798 et 1801 qu’ont émergé les premiers « salons de réflexions » ou les « salonat », comme on dit en arabe, qui ont donné naissance à une vision nouvelle de l’Egypte comme Etat-nation. Cette période marque aussi la fin du règne des mamelouks turcs.

Actuellement, parlons du sort des minorités en Egypte et plus généralement au Moyen-Orient, étant bien entendu que nous parlons de minorités religieuses et non ethniques

En Egypte, il y a plusieurs minorités de confession chrétienne. En l’absence de chiffres officiels, nous pouvons cependant dire que les Coptes orthodoxes constituent la plus forte minorité.

Pourquoi n’y a-t-il pas de chiffres officiels ?

Parce que le pouvoir considère actuellement ces chiffres comme un secret d’Etat et refuse d’en parler de peur de porter atteinte, dit-il, à l’unité du pays ! Parler de chiffres des minorités n’est pas sans conséquences. Cela pourrait impliquer par exemple une répartition des postes au Parlement. Cela pourrait aboutir à un phénomène que le Liban a connu…

Une cassure dans la société ?

Tout à fait. Mais il y a aussi d’autres minorités catholique, protestante et bahaïe, cette religion issue de l’islam chiite présente notamment en Haute-Egypte.

Ce sont les mêmes qui sont en Israël et qui sont bien implantés et accueillis à Haïfa, notamment ?

Exactement. A la différence près qu’en Egypte, la religion bahaïe est interdite depuis le décret N°263 de Nasser en 1960 qui interdit officiellement les sectes en Egypte. Ce décret qui considère le bahaïsme comme une secte déviante interdit aux membres de la communauté bahaïe de se réunir, de se marier, d’avoir des propriétés, d’hériter.

Même d’hériter ?

Tout à fait. Mais vous savez que même aujourd’hui, un musulman qui quitte sa religion, un apostat dit-on, ne peut plus hériter, entre autres, quand il n’est pas puni de mort. L’héritage en Egypte se réfère non à la loi civile mais à la Charia.

L’Egypte n’est évidemment pas un pays qui applique la Charia dans tous les domaines, mais le droit civil s’inspire de la Charia. Dans le droit de la famille, c’est la charia qui s’applique.

Et cela s’applique aujourd’hui aux minorités non musulmanes ?

Exactement. A titre d’exemple, en cas de décès d’un père de famille, le fils hérite deux fois plus que la fille.

Au mépris de toute égalité ? Ce n’est donc pas uniquement sur le plan religieux. C’est aussi une question d’égalité Homme-Femme devant la loi.

Absolument. Prenons l’exemple du divorce. Il y a eu une petite révolution ces dernières années pour que la femme obtienne le droit de divorcer, c’est la fameuse loi du « Khol’ » qui a suscité de grands débats. Mais cela n’a pu se faire qu’au prix de grands affrontements entre l’Etat et les islamistes. Il y a donc eu un compromis.

C’est ainsi que la femme a le droit de divorcer s’il est prouvé que son mari la battait régulièrement ou a eu une autre épouse sans le consentement de la première. Dans ces cas, par exemple, la femme peut obtenir le « khol’ », ou le divorce, mais en revanche, elle abandonne tous ses droits.

On est loin du divorce à l’amiable, dites-moi ! On voit bien l’influence que peut avoir la dhimmitude. Est-ce que cette idéologie, car c’est bien ce dont il s’agit, est-ce que cette idéologie est encore présente au Moyen-Orient ?

Tout d’abord, le mot dhimmitude veut dire « soumission ». La soumission de la minorité à la volonté de la majorité. C’est une conception de la démocratie. Ne nous y trompons pas. Lorsqu’au Moyen-Orient, on vous parle de démocratie, c’est à cela qu’on se réfère. La démocratie est la dictature de la majorité, mais sans que la ou les minorités aient le moindre droit.

La représentation d’une minorité importante dans les instances décisionnaires de l’Etat pourrait porter atteinte à l’ « unité de la nation » et rappellerait l’absence totale de contre-pouvoirs dans cette conception de la démocratie.

La dhimmitude est plutôt vue comme une protection, non comme une soumission. Une protection des minorités en qui on ne peut pas avoir confiance. Ils n’ont pas la même langue ; en Egypte, au départ, c’était le copte, en Iran, le persan... Ils ne peuvent pas faire l’armée. Ils ne peuvent pas participer à la guerre sainte, au Djihad. Le Djihad est une obligation religieuse pour un musulman. Un non-musulman ne peut donc y participer.

Pour remplacer cela, il doit payer un impôt, la djizia, une taxe pour qu’on les protège. Il y a eu dès le départ une distinction entre le musulman et un non musulman. Mais cela a eu d’autres conséquences dans de nombreux domaines comme le droit de la famille ou le droit du travail.

Actuellement, les non musulmans peuvent-ils faire partie de l’armée égyptienne ?

Officiellement, les Coptes peuvent faire partie de l’armée. Ils ont le droit d’avoir des représentants au Parlement. Mais dans la réalité, ils sont sous-représentés, sur 444 députés il n’y a que 2 Coptes, ils ne représentent que 1.5% des emplois dans la fonction publique et sont quasiment exclus des hauts échelons de l’armée et de la magistrature alors que les estimations courantes quant à leur représentation par pourcentage varient entre 12 et 25 % !

Exclus aussi des postes à responsabilités ?

Un non musulman ne peut devenir gouverneur ou doyen d’une faculté. Si vous ajoutez le fait qu’il n’y a aucun chiffre officiel des minorités, il n’y a aucune obligation pour l’Etat de les faire participer à la vie civile.

Je voudrais aussi souligner qu’à l’instar des chrétiens libanais, syriens et palestiniens vivant dans les territoires disputés administrés par l’Autorité Palestinienne, très nombreux sont les Coptes qui ont choisi de vivre à l’étranger. Plus des trois quarts des Egyptiens qui vivent à l’étranger sont de confession chrétienne.

Il y a quelques jours, il y a eu une manifestation à Paris pour la protection de la minorité copte en Egypte. Pourquoi ? Est-elle persécutée, malmenée ?

On peut parler de persécutions de la part des islamistes. Mais il faut dire aussi que l’Etat n’intervient pas. Bien sûr, la pire des hypothèses serait de dire que l’Etat cautionne les islamistes. Je pense que les trois forces qui pèsent sur l’Egypte sont l’opinion publique, l’Etat policier et le clergé islamiste.

On ne voit donc pas, à moins de se mettre en danger, un gouvernement aller contre les agissements des islamistes sauf si ces derniers le menacent directement comme la Gamma islamiya en 1993. Il suffit que deux de ces trois pouvoirs s’entendent pour qu’ils puissent diriger le pays.

Peut-on parler d’illégitimité du régime de Hosni Moubarak ?

En Egypte, en réalité, il n’y a pas d’élection, uniquement des référendums. Chaque fois que le mandat du Président prend fin, les citoyens sont appelés à dire oui ou non, mais il n’y a pas de candidat d’opposition. Lors du dernier référendum, le gouvernement se félicitait que le taux de participation ait atteint les 18 %. Dans certains pays occidentaux, si le taux est inférieur à 50 %, les élections sont déclarées nulles. En Egypte, le pouvoir ne représente pas la population et n’a donc aucune légitimité.

Pouvez-vous nous dire où en sont les Droits de l’Homme ? Où en sont, par exemple, les droits des minorités sexuelles, des homosexuels ?

En Egypte, l‘homosexualité n’est pas vue comme une orientation sexuelle différente, mais comme une perversion, un comportement déviant. Tout ce qui touche au sexe est tabou. Prenons un exemple concret : il n’y a pas très longtemps, on ne pouvait pas donner des estimations claires du taux d’excision.

Lors d’une conférence tenue en juin 2003 au Caire, organisée par le Conseil national de la maternité et de l'enfance, en coopération avec plusieurs ONG égyptiennes et européennes et avec la participation de représentants de l'ONU, Madame Moubarak, l’épouse du Président de la République, a estimé à près de 97% le nombre des femmes égyptiennes excisées.

C’est un chiffre énorme ? Comment peut-on le croire ?

C’est un chiffre qui fait peur aux féministes. Dix ans ans plus tôt, on parlait de 50% de femmes excisées. Aujourd’hui, le chiffre est porté à 97%. Cela ne veut pas dire que l’excision se pratique aujourd’hui plus qu’il y a dix ans mais que les personnes communiquent plus entre elles, que la parole se libère. Il y a une ignorance sur les chiffres réels et nous en sommes réduits aux suppositions, d’où les inexactitudes permanentes des estimations.

Sur le plan plus large du Moyen-Orient, comment qualifieriez-vous la situation des Droits de l’homme ? Sont-ils respectés ?

Majoritairement, au Moyen-Orient, le courant le plus influent à l’heure actuelle est le courant islamiste. Cela est essentiellement dû à l’échec du panarabisme qui n’a pas réussi sous Nasser et qui s’est effondré avec Saddam Hussein. La tentation nationaliste socialisante de l’époque de la Guerre froide a fini par s’endormir.

Le nationalisme est considéré aujourd’hui par une partie importante de l’opinion publique arabophone comme une période de l’histoire arabe, une vague copie de ce qui se passait en Occident, comme la conception importée d’Etat-nation.

Il y a une conscience de ce que la nation arabe est une entité supérieure. On parle de Oumma, la nation musulmane. Celle-ci ne se construit pas sur la géographie mais sur la religion, la foi qui unit, la fierté. Mais paradoxalement il n’y a pas d’espoir. Bref, cette nation musulmane n’a pas besoin des Droits de l’homme puisque c’est une notion étrangère, artificielle, sans origine musulmane.

Cette « communauté » n’a besoin que de la Charia ?

La culture héritée des ancêtres est, selon la majorité des pays musulmans, infiniment supérieure à tout ce que peut produire l’Occident dans le domaine de la pensée. Cette Oumma n’a besoin que de la Charia. On ne parle plus de démocratie mais on parle de Shura, c'est-à-dire la consultation par le Calife, par exemple, de ses proches, mais sans aucune obligation de respecter leurs avis. Dans de nombreux pays – j’ai du mal à dire Etats – de la péninsule arabe, le parlement s’appelle : « Conseil de la Shura ».

Au Moyen-Orient, il n’y a aucune idée de ce que peut être un contre-pouvoir. Un contre-pouvoir est par nature illégitime puisqu’en désaccord avec la Charia, la loi divine.

Dans les démocraties occidentales, la loi provient du peuple. Elle est votée par le peuple et ses représentants. Elle peut être modifiée alors que la Charia ne peut subir aucune évolution. Par définition, c’est une loi éternelle valable en tout temps et en tous lieux.

Vous dites que les parlements ici en France et plus généralement en Occident peuvent faire et défaire les lois, soit à leur initiative, soit poussés par le peuple. En Syrie, au Liban, en Egypte, il y a des députés, il y a des parlements. Quel est leur pouvoir réel ?

En Arabie Saoudite, il n’y a aucun parlement. Dans certains pays du Golfe, ils ont créé récemment une sorte d’assemblée consultative, les fameux « Conseil du Shura » desquels je viens de parler. Le chef de l’Etat sélectionne ses membres, choisit le moment pour le réunir, il choisit aussi le programme, l’ordre du jour. Mais il n’est en aucun cas tenu de respecter les conclusions.

En Egypte - et ce n’est pas le seul pays à avoir un parlement - il y a 444 députés. Ce parlement est en réalité monocaméral, c’est-à-dire doté d’une seule chambre, dont les membres sont issus d’une habile répartition selon les gouvernorats.

Et je dis bien « en réalité » car une seconde chambre qui sert de décor a été créée sous le nom de Majles el-Shura, « Conseil du Shura » pour plaire aux islamistes, mais aussi pour imiter la plupart des modèles occidentaux. Le parti présidentiel est bien sûr majoritaire. Dans d’autres républiques soi-disant parlementaires, comme l’Irak du défunt régime baasiste irakien, le multipartisme n’était pas toléré. On pourrait parler d’Etat-parti pour désigner ce type de républiques.

Toujours dans cette optique de ne pas diviser la nation ?

Tout à fait. Il y a ensuite des partis. Il y a des députés « indépendants ». Etant donné que les partis religieux sont interdits, la majorité des députés islamistes se présentent sur des listes indépendantes. Ils forment le plus gros de l’opposition alors qu’avant c’était plutôt les députés socialistes. Ils ont été persécutés par Sadate et emprisonnés. Maintenant, ce sont les islamistes.

Après ce tour d’horizon, si vous deviez qualifier l’Islam, diriez-vous qu’il est dans une phase conquérante ? Pour le dire autrement, y a-t-il ce souci d’imposer la Charia au monde entier comme seule règle de vie ?

Plus que jamais, l’islamisme, c'est-à-dire l’islam politique, est conquérant. Cela est dû, et nous l’avons vu, à l’échec du nationalisme arabe des années soixante, le panarabisme. La Charia est considérée comme un modèle qui n’a jamais été appliqué et auquel on n’a pas encore donné sa chance au sein de ce qu’on appelle « le Monde arabe ». Ce régime a été appliqué selon eux dans des pays non arabes comme l’Afghanistan et dans des conditions particulièrement difficiles.

Difficiles surtout pour les femmes en Afghanistan, non ?

Certes, mais vous savez, les femmes n’ont jamais été le sujet principal de préoccupation, que ce soit dans un pays appliquant la Charia pure ou d’autres en apparence plus tolérants. En Arabie Saoudite, l’échec de cette Charia est attribué à la corruption. Il y aura toujours un facteur extérieur pour justifier le manque de remise en question.

Vous pensez qu’il y a encore ce sentiment d’humiliation vis-à-vis des pays occidentaux au sein des pays musulmans ? Une manière de dire « vous ne nous avez pas laissé le choix de vivre selon la Charia, vous n’avez pas donné toutes ses chances à cette Charia qui aurait pu nous mener au bonheur»…

Tout à fait. Même dans les pays qui ne parlent pas de Charia mais plutôt de « bonne gouvernance » inspirée par la loi musulmane, on voit bien que c’est la seule alternative à la mondialisation. Il y a une crise d’identité qui existe.

En Egypte, l’identité égyptienne s’est dissoute dans le panarabisme nassérien des années 50 et 60. Il a échoué aujourd’hui. Donc l’identité arabe ne peut aujourd’hui exister que dans cette identité qui nous est commune et qui est la Oumma, la communauté des croyants.

La nostalgie d’un âge d’or ?

Bien sûr, mais c’est aussi la seule alternative aujourd’hui. La seule opposition politique dans les pays qui ne sont pas sous régime islamiste est une opposition islamiste (Egypte, Syrie, Jordanie, Yémen) jusqu’à l’Irak d’hier et d’aujourd’hui. Dans l’un ou l’autre cas, l’islamisme est gagnant.

Il y a une grande confusion en France et en Europe entre deux notions : le « Monde arabe » et le « Monde musulman ». Cela provoque des malentendus cruciaux. Le soupçon de racisme est aussitôt évoqué dès lors que l'on aborde un point ou un autre concernant l'Islam. Pourriez-vous nous en dire un peu plus ?

La distinction est pourtant très simple. Un cinquième seulement des musulmans sont arabes ou arabophones. Il y a des musulmans dans de nombreux pays de l’ex-URSS, en Asie, en Afrique et même en Europe. On peut très mal imaginer que toutes ces cultures riches, mais très différentes puissent s’unir sous un seul drapeau, celui du Djihad, de la Oumma.

On peut parler de communauté musulmane mais pas de nation musulmane. Au sein de ces pays arabophones, il y avait des minorités, religieuses ou ethniques, riches de tradition elles aussi (Kurdes, juives sépharades, coptes, maronites, druzes) qui sont pour la plupart arabophones sans être musulmanes. A mon avis, cette confusion est surtout valable en France car une majeure partie des immigrés d’Afrique du Nord sont de confession musulmane.

Qu’en est-il d’une colonisation du Maghreb par le Monde arabe ?

L’Afrique du Nord est vue comme la partie occidentale du monde arabe. Le mot « Maghreb » veut dire « Occident » en Arabe, par opposition à « Machrek » qui signifie « l’Orient », l’Egypte étant considérée comme le centre avec le Soudan.

Et le Maghreb est considéré comme une partie du Monde arabe colonisé par les Français. Les identités nationales de ces pays, l’existence de leurs minorités qui y vivaient bien avant l’avènement de l’Islam ne sont pas du tout connues ni enseignées. Il n’y a donc aucune connaissance, dans l’inconscient arabe d’une quelconque invasion de l’Afrique du Nord par les tribus arabes.

Sauf, bien sûr chez les Berbères, les Kabyles dont la prise de conscience commence à faire tâche d’huile. Saint Augustin était pourtant d’Afrique du Nord ?

Oui, mais cela n’est pas du tout connu au Moyen-Orient. L’Histoire qui est enseignée est celle du monde arabe. Même en Egypte, l’enseignement de l’Histoire commence avec les conquêtes arabes. L’Histoire contemporaine, nous l’avons vu, avec la conquête napoléonienne.

Bien entendu, il est fait mention des Pharaons mais en guise d’introduction pour glorifier le passé. Ne parlons pas de l’Histoire de la minorité copte qui, elle, ne fait l’objet d’aucune étude sérieuse.

Lorsqu’un écolier égyptien passe devant une pyramide, qu’est ce qu’un professeur lui dit aujourd’hui ?

Dans les manuels scolaires au Moyen-Orient, les ancêtres sont arabes et la confusion est maintenue au mépris de la vérité historique. Les pyramides sont à porter au crédit de la nation arabe.

Même les prophètes d’Israël sont arabes selon ces manuels. Ainsi Abraham est le premier arabe musulman qui a prévu l’avènement de Mahomet, tout comme Moïse et le prophète Issa ibn Mariam (Jésus). On apprend aux écoliers que la Bible est rédigée en arabe, que Babylone, la Syrie, la Judée ont toujours été arabes.

N’est ce pas un peu ce qu’on appelle ici du révisionnisme ?

Certainement, mais les Arabes ne sont pas les seuls à le faire. Ici, lorsqu’il m’arrive de parler de l’Egypte et de sa civilisation bien antérieure à la colonisation arabe, on me rétorque qu’en France, on ne fait plus la distinction entre les tribus gauloises. C’est dire l’importance de l’éducation.

Justement, puisqu’on en parle, puisque nous parlons d’inculture, que diriez-vous de l’enseignement actuel dans les écoles, collèges et universités ? Y a-t-il une volonté de maintenir une ignorance ?

Je ne sais pas, mais ce qui est certain, c’est qu’il n’y a pas du tout d’innovation. Nous sommes sous le règne du « par cœur ». Les manuels scolaires en Egypte privilégient l’apprentissage par cœur et tout au long du parcours scolaire, ce n’est que répétition et redites jusqu’à ce que les fondamentaux soient assimilés. Et ainsi de suite jusqu’à l’Université

La réflexion personnelle n’est pas mise en avant ?

Il n’y en a plus. Il faut connaître par cœur les programmes pour entrer en médecine, en pharmacie. C’est un système de quotas qui change chaque année.

De mon temps, c’est-à-dire récemment, pour entrer dans ce qui est l’équivalent de Sciences Po en France il fallait obtenir 98/100 au bulletin final du bac, la « Sanaweya amma » ceci bien sûr en apprenant par coeur le programme de littérature arabe, de biologie de mathématiques et d’autres matières ayant peu à voir avec l’orientation visée.

Au fur et à mesure, c’est à un assèchement de la pensée que l’on assiste ?

Oui. C’est un endoctrinement. Il n’y a pas de réflexion personnelle. L’individu n’est pas reconnu comme être pensant en dehors de sa communauté d’origine.

A propos d’enseignement, j’aimerais qu’on l’on aborde un peu le problème du dénigrement systématique d’Israël dans cet enseignement.

Je vois beaucoup de choses sur le site de MEMRI qui est très riche en références traduites. Je suis cela de près et je dois vous dire mon étonnement. Les manuels scolaires palestiniens qui incitent à la violence et dont le financement par l’Union européenne a été dénoncé par plusieurs députés, sont vraiment peu de choses par rapport à ce qui peut être imprimé en Egypte.

Le contenu est bien moins insultant que ce qui est édité en Arabie Saoudite où on appelle ouvertement au meurtre, non seulement des Juifs mais des non musulmans, les « kouffar », c’est-à-dire les impies, ce qui prend une portée universaliste tout de suite plus prégnante.

Vous voulez donc dire que lorsqu’un sujet du roi d’Arabie saoudite assassine un occidental, c’est considéré comme un acte de foi ?

Oui, et d’héroïsme aussi. En Egypte, dans les médias, lorsqu’un non-musulman est assassiné, on parle de personne tuée, mais lorsqu’un musulman est tué, peu importe que ce soit un civil, un militaire ou un terroriste, c’est un shahid, un martyr. Cela a d’ailleurs suscité un grand débat en Egypte et sur plusieurs grandes chaînes de télévision au Moyen-Orient.

Lorsque des civils ou des terroristes palestiniens sont éliminés, ils sont des shouhada’ (pluriel du mot « shahid »). Lorsque ce sont des Irakiens qui sont victimes d’attentats terroristes, on ne parle pas de Shahid, on parle de victimes, tout simplement. Et c’est ce traitement différencié selon l’origine et la cause de la mort qui a suscité beaucoup d’interrogations parmi les Irakiens et dans d’autres pays arabes.

La chaîne Al Jazeera a plusieurs fois évoqué cette polémique. Ainsi, alors qu’avant on parlait d’attentat-martyr (le mot suicide n’est pas employé), aujourd’hui, pour la première fois, on parle d’attentat-suicide.

Selon vous, c’est un progrès ?

Bien sûr ! Le vocabulaire employé n’est pas neutre. Cela signifie que le terrorisme n’est plus vécu de la même manière après les évènements en Irak. Qu’un Irakien mort dans un attentat suicide ne soit pas moins digne d’éloge que celui qui a commis l’attentat, sur le plan sémantique, c’est une nouveauté.

En vous écoutant, on mesure combien le changement d’une simple appellation peut avoir de conséquences. Ceux qui modifient leur vocabulaire sont forcés par les circonstances ou par la pression américaine ?

Si on peut appeler cela un progrès pour reprendre votre expression ! Vous savez, il est très douloureux de constater qu’un progrès est dû à la guerre, a pour origine une guerre. Il est douloureux de constater que ce sont des évènements tristes comme ceux du 11 septembre qui ont incité des réformateurs à prendre la parole, mais la réalité montre que l’intervention des forces de la coalition en Irak a eu plus de conséquences positives que de conséquences négatives pour l’ensemble des pays du Moyen-Orient. Et bien entendu de l’Irak.

Sur les plans militaire et civil, il y a eu des pertes importantes. Peut-être même que l’Irak ne retrouvera pas, même avec ces récentes élections, une démocratie dont ont rêvé les poètes et les Occidentaux.

Mais les faits sont là, il y a des conséquences positives importantes non seulement en Irak mais dans tous les pays de la région. Imaginez que pour la première fois, un pouvoir est mis en cause. Sa légitimité est contestée. C’est tout à fait nouveau qu’un pouvoir politique soit ainsi discrédité et renversé.

Nous n’avons donc pas fini de mesurer les conséquences de ce conflit irakien ?

Bien sûr que non. Vous savez, derrière ma maison au Caire, il y avait une grande rue qui s’appelait l’avenue Saddam Hussein. Je me suis laissé dire qu’ils ont changé le nom, il n’y a pas longtemps. Saddam Hussein était le spécialiste des référendums à 100% d’opinions favorables.

Dans l’opinion publique égyptienne, comment sont perçus les réformateurs, les intellectuels ? Comment sont-ils perçus surtout par les gouvernements ?

Tout dépend de leur attitude vis-à-vis du pouvoir politique, du pouvoir policier. S’ils sont favorables au régime, ils sont utilisés par ce régime pour contrer l’influence islamiste. Mais cela est rare. Lorsqu’ils ne sont pas favorables au régime, celui-ci ne les attaque pas ouvertement mais laisse faire les islamistes en ne leur accordant aucune protection.

On a l’exemple de Saadeddine Ibrahim, le directeur du Centre de recherche pour le développement Ibn Khaldoun. Il est réformateur mais ne dépasse pas les limites fixées. Il est pan-arabe, pro palestinien, dans la ligne, mais il a eu le grand tort un jour de remettre en cause la légitimité du pouvoir. Il a été accusé d’avoir perçu des fonds de l’Union européenne sans l’aval de l’Etat. C’est le genre de petits tracas qui peuvent obliger à se tenir tranquille. Il a été emprisonné.

Finalement, il a été libéré sous pressions américaines. Il avait la double nationalité, égyptienne et américaine.

Dans ce cas précis, ça ne peut pas nuire.

Bien entendu. Mais on l’a libéré après qu’il se soit rétracté, disant qu’on l’avait mal compris… l’habituel scénario.

J’aimerais pour finir aborder la perception d’Israël dans les pays du Moyen-Orient. L’ambassadeur d’Israël en France a déploré lors d’une émission télévisée récente que l’image d’Israël en Egypte n’a jamais été aussi détestable. Est-ce que vous confirmez cela ?

Je pense que le tort que nous avons est de toujours chercher à résoudre les problèmes sans s’attaquer aux causes. Lorsque le pouvoir n’est pas légitime, lorsque le pouvoir ne représente pas la population, il a beau multiplier les discours de paix, les grandes déclarations, cela n’a aucune influence sur ce que pense la rue.

Lorsque Nasser a appelé à la destruction d’Israël, il a été applaudi par des millions d’Egyptiens. Moins d’une décennie après, Sadate qui revenait de son voyage à Jérusalem et après avoir fait un discours historique à la Knesset, a été porté en triomphe par quatre millions d’Egyptiens. On voit par là qu’il ne peut y avoir d’opinion publique dans un pays qui n’est pas libre et démocratique.

Aujourd’hui, il y a une vague sans précédent d’antisémitisme en Egypte. Les médias égyptiens, la presse, les manuels scolaires, les sermons du vendredi dans les mosquées, sont ouvertement antisémites. Dans les feuilletons télévisés, les Juifs sont présentés comme l’incarnation du mal absolu. Ce n’est un secret pour personne.

Le pouvoir politique doit donner des gages de sa bonne volonté pour lutter contre le racisme et l’intolérance mais il ne le fera pas car il sera confronté aux islamistes. En absence de légitimité, d’assise populaire, il ne prendra pas le risque de se confronter à l’opposition.

Pour terminer, vous, en tant qu’Egyptien, si vous deviez faire une projection sur une dizaine d’années concernant l’avenir de l’Egypte, que diriez-vous ?

Tout d’abord, d’un point de vue démographique, l’Egypte représente un tiers des 15 Etats du Moyen-Orient, et un quart des 21 Etats membres de la Ligue arabe. Donc, le poids de l’Egypte est incontestable. Cette importance se retrouve sur le plan politique et économique. Mais il se trouve que l’Egypte est aujourd’hui dans une véritable crise politique, un vide politique.

A part quelques courants islamistes ouvertement financés par des pays du Golfe, il n’y a aucune opposition nationale en Egypte. Il n’y a aucune alternative.

Vous êtes pessimiste ou optimiste ?

Quand on se bat pour une cause à laquelle on croit, on n’a pas le droit d’être pessimiste. Je pense qu’il y a des Egyptiens conscients de la réalité de leur pays et fermement attachés à son indépendance nationale.

Auront-ils la capacité de se battre pour l’instauration d’une démocratie réelle ? Nul ne le sait encore. Ils n’ont pas la possibilité de s’exprimer dans les médias égyptiens pour cause de censure. Il est difficile aujourd’hui de conquérir le cœur d’un pays si l’on n’a pas les médias avec soi. Ils interviennent pourtant sur Al Jazeera.

Mais cela ne touche pas encore la rue égyptienne. Une femme, une féministe avait envie de se présenter, mais vous comprenez bien que dans ce contexte islamiste, c’est une requête qui a été tout de suite écartée.

Optimiste avec prudence, alors ?

Vous savez, le président Moubarak a été interviewé en mars 2004 par le quotidien italien la Repubblica. Il a dit très clairement qu’il ne faut pas inciter l’Egypte à donner plus de pouvoir à l’opposition, qu’il faut être prudent en parlant de démocratisation. Car, a-t-il dit, si l’on procédait en Egypte à des élections anticipées, les islamistes arriveraient au pouvoir.

Moi ou le chaos ?

Parfaitement, c’est la traditionnelle illustration du régime policier qui dit à l’Occident que sans lui, ce pourrait être encore pire.

Masri Feki, je vous remercie.

© Primo Info (entretien avec Pierre Lefebvre) en 2005

Masri Feki, fondateur du Middle East Pact

Principales publications

Les frontières (avec Charles Tafanelli), Studyrama, Paris, 2011.
Les conflits du Moyen-Orient, Studyrama, Paris, 2010.
L'Iran et le Moyen-Orient, géopolitique et enjeux, Studyrama, Paris, 2010.
L'Iran paradoxal, dogmes et enjeux régionaux (Collectif), L'Harmattan, Paris, 2008.
Géopolitique du Liban, constats et enjeux, Studyrama, Paris, 2008 (réédité en 2011).
Géopolitique du Moyen-Orient, Studyrama, Paris, 2008.
Israël, géopolitique et enjeux, Studyrama, Paris, 2008.
L'axe irano-syrien, géopolitique et enjeux, Studyrama, Paris, 2007.
A l'ombre de l'Islam, minorités et minorisés (Collectif), Filipson, Bruxelles, 200

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