Israël, la Palestine, et la démocratie, Eugène Kontorovich

Publié le par danilette

Titre original : Israel, Palestine, and Democracy

par Eugene Kontorovich, pour Commentary Magazine, le 17 décembre 2013
Traduction : Jean-Pierre Bensimon
 
Résumé : Les Palestiniens se gouvernent eux-mêmes, en dehors de toute férule israélienne. Leurs options en politique intérieure et en politique internationale en témoignent. Ils veulent aujourd'hui étendre leur loi sur la "zone C". Et on demande à Israël, au nom de la "démocratie" d'accéder à toutes leurs revendications.
 
                                                                             
 
La démocratie et la démographie sont devenus les principaux arguments en faveur de la création d'un État arabe, épuré de ses Juifs, en Judée et en Samarie. La présence israélienne dans ces territoires prive les Palestiniens de leurs droits démocratiques, soutient cet argumentaire, et si Israël ne leur donne pas tous les territoires qu'ils demandent, il aura à choisir entre sa démocratie et sa judéité.
 
L'argument de la « démocratie » est désormais la justification centrale du processus diplomatique. Il est abondamment invoqué par le Secrétaire d'État John Kerry et la négociatrice israélienne Tzipi Livni. Ce qui rend efficace l'argument de la démocratie, c'est qu'il joue sur une corde juive extrêmement sensible. Les Israéliens sont un peuple fondamentalement libéral et démocratique, un peuple qui refuse désespérément qu'on lui attribue un rôle de suzerain.
 
Le problème qui se pose avec l'argument de la démocratie, c'est qu'il est totalement déconnecté de la réalité. Israël ne règne pas sur les Palestiniens. Le statu quo n'entache en rien l'identité démocratique d'Israël.
 
Il est vrai que les Palestiniens ne sont pas représentés à la Knesset. Mais les Israéliens qui résident en Judée et en Samarie ne sont pas représentés non plus au Conseil législatif palestinien. Tout simplement, les Palestiniens et les Israéliens votent pour les corps législatifs qui les régissent. C'est la démocratie (bien qu'à l'évidence elle ne fonctionne pas si bien dans le système politique palestinien).
 
Les Palestiniens ont développé un système de gouvernement autonome, indépendant, qui contrôle aussi bien leur existence quotidienne que leur politique étrangère. De fait, ils réunissent tous les privilèges de l'indépendance. Ils ont récemment été reconnus comme un État indépendant par les Nations unies. Ils ont des relations diplomatiques avec davantage de pays qu'Israël. Ils ont leurs propres forces de sécurité, leur banque centrale, leur nom de domaine Internet, et une politique étrangère sur laquelle Israël n'exerce aucun contrôle.
 
Les Palestiniens se gouvernent eux-mêmes. Pour anticiper la comparaison inévitable, il n'existe pas un «Bantoustan» dont les Israéliens tireraient les ficelles. Qu'il s'agisse de leurs programmes scolaires, de leurs programmes télévisés, ou des pensions qu'ils versent à leurs terroristes, ils appliquent leur propre politique en fonction de leur vision du monde, sans la moindre interférence Israël. Ils élaborent leur propre législation, comme par exemple l'interdiction des transactions immobilières avec les Juifs, ou la peine de mort. Si Israël ''dominait" réellement les Palestiniens ces options collectives seraient totalement différentes. En effet, les Bantoustans n'ont jamais obtenu une reconnaissance internationale parce qu'ils n'étaient que des marionnettes. «L'État de Palestine » a été approuvé par l'Assemblée générale des nations Unies parce qu'il n'est pas la marionnette d'Israël.
 
Sur la question de savoir si Israël leur refuse la démocratie, il n'est pas pertinent d'évoquer le périmètre de la souveraineté du gouvernement autonome palestinien qui est un problème distinct. En réalité, les références démocratiques d'Israël sont plus solides que celles des Américains ou des Britanniques, les berceaux des parlements. Porto Rico et d'autres «territoires» contrôlés par les États-Unis ne participent pas aux élections nationales (et cela en dépit d'un vote de Porto Rico l'an dernier pour mettre un terme à ce statut anormal). Il en est de même de possessions britanniques comme Gibraltar et les Falklands. Ces territoires ont une autonomie considérable, mais bien moindre que celle des Palestiniens, dans la mesure où les décisions qu'ils prennent en matière de législation intérieure peuvent être annulées par Washington ou Londres. Les Palestiniens sont les maîtres ultimes de leur avenir politique, ce sont eux qui choisissent entre le Fatah ou le Hamas.
 
Il est sûr que les forces israéliennes de sécurité agissent dans les territoires sous administration palestinienne. Mais cela n'a rien à voir avec la démocratie ; c'est une question de sécurité. La démocratie ne donne pas à une entité politique le droit de causer des dommages aux entités de son voisinage. C'est pour cela que les forces de sécurité américaines lancent des raids, et même des éliminations ciblées, dans divers pays du monde. Ceux qui caractérisent les politiques américaines dans ces pays comme agressives, ne font jamais de rapprochement avec les références démocratiques existantes, d'un côté ou de l'autre. De la même façon, des forces militaires palestiniennes lancent des opérations en Israël, sous forme de roquettes et de missiles qui frappent Eilat ou Ashdod. En l'espèce, à nouveau, personne ne prétend que les activités militaires palestiniennes en Israël, qui déterminent s'il y aura ou pas école à Beersheva par exemple, confisquent sa démocratie à Israël.
 
Il ne s'agit en aucune manière d'un conflit sur la démocratie mais d'un conflit sur un territoire. Les Palestiniens ont leur propre gouvernement ; ils demandent à présent d'étendre l'aire géographique de leur pouvoir à la « zone C » où vivent 100 % des Juifs des implantations, soit 400.000 personnes et seulement 50 à 75. 000 arabes. Les Palestiniens veulent que leur loi «Interdit aux Juifs» s'applique dans cette zone.
 
L'autodétermination palestinienne est l'un des changements les plus décisifs que personne ne souligne assez. Il est important de se rappeler d'où il provient. C'est le résultat du processus d'Oslo et du désengagement de Gaza. Ils ont ouvert un espace au développement d'un gouvernement palestinien véritablement indépendant.
 
Cela a été coûteux pour Israël. Il a été soumis à une campagne de terrorisme sans précédent. Certains de ses citoyens ont brûlé dans des bus et dans des cafés. Cette campagne étaient coordonnées par le gouvernement palestinien dans le cadre de la guerre d'Oslo. De ce fait les Palestiniens ont été légitimés en tant que dirigeants de plein exercice au plan international, ce qui a aidé leur campagne diplomatique contre Israël. Et cela a fait de la plupart des territoires des zones ethniquement purifiées de toute présence juive.
 
Avant Oslo, on pouvait dire sans se tromper qu'Israël gouvernait les Palestiniens. Mais c'est terminé. Cependant, le fait que la «communauté internationale» considère toujours qu'Israël tirent toutes les ficelles avec les Palestiniens, est un important avertissement. Il indique que pour l'État juif, les bénéfices à attendre d'un accord de paix en termes de réputation seront brefs et illusoires.
 
De plus, les Palestiniens ont rejeté un État et la pleine indépendance en trois circonstances distinctes ces 20 dernières années. Si on considère comme vrai qu'Israël les contrôle encore, alors il s'agit d'un contrôle qu'ils ont choisi de perpétuer. Dans leur stratégie qui consiste à gagner en perdant, ils perpétuent leur semi indépendance pour maximiser les effets du levier diplomatique. Mais il ne s'agit pas d'une domination israélienne, il s'agit d'une tactique palestinienne. Imaginons qu'en 1948 Israël ait refusé de proclamer son indépendance jusqu'à ce que toutes ses exigences territoriales soient satisfaites et que tous les Arabes soient expulsés, et qu'il ait été envahi par les états arabes. Imaginons que les dirigeants juifs se soient cramponnés à cette position pendant des décennies. Les Arabes aurait-il imposé leur domination sur les Juifs, ou bien les Juifs se serait-il imposé à eux-mêmes une domination arabe? Un tel scénario, plus que tiré par les cheveux, ne fait que mettre en évidence la singularité historique de la stratégie palestinienne.
 
Paradoxalement, ceux qui invoquent l'argument démocratique sont ceux qui disent qu'Israël doit accepter les plans que les États-Unis, l'Europe, et la «communauté des nations» ont tracé pour lui. Mais Israël peut-il être une démocratie si ses frontières, sa sécurité et le destin de ses Lieux Saints les plus précieux sont déterminés par une vision des puissances étrangères qui va à l'encontre des orientations de ses gouvernements élus ? La semaine dernière Jeffrey Goldberg a dit que le statut démocratique d'Israël serrait menacé s'il n'écoutait pas les diktats de John Kerry, lequel n'a même pas été élu pour diriger l'Amérique.
 
En définitive, l'argument de la démocratie en dit long. Si pour «sauver son âme,» Israël doit vraiment faire aux Palestiniens une offre qu'ils voudront bien accepter, alors ceux-ci pourront demander tout ce qui voudront et l'obtenir. Israël doit-il accepter pour lui un micro État ou même un protectorat pour ne pas être diabolisé? C'est pour cela que l'argument de la démocratie entrave une solution authentiquement négociée. Si Israël a besoin d'un accord des Palestiniens pour assurer son salut pourquoi le donneraient-ils ? S'ils peuvent imposer la «non démocratie» à Israël, plus ils attendront plus ils obtiendront.
 
Eugene Kontorovich  est professeur de droit international à l'école universitaire de droit Nord-occidentale et membre du Kohelet Policy Forum à Jérusalem. Il a été conseiller au Département de la Défense américain et auprès du gouvernement israélien..

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