Israël : rencontre avec une nouvelle génération de musiciens

Publié le par danilette

 The Alaev Family & Tamir Muskat 

Dudu Tassa                                                                                                               Riff Cohen

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A Tel-Aviv, une nouvelle génération de musiciens redécouvre ses racines orientales. Rencontre.

C’est une petite fille en robe à bretelles et gros chaussons bleus qui ouvre la porte. Amanda, 7 ans, nous fait pénétrer dans la maison de la famille Alaevalors que des trombes d’eau s’abattent sur Rishon-le-Tzion, ville côtière à une demi-heure de route de Tel-Aviv. Il est tard, probablement l’heure d’aller au lit. Au lieu de quoi, la gamine court prévenir de notre arrivée.

Quelques secondes suffisent pour que trois générations d’Alaev nous entourent. Il y a le père Ariel, l’oncle Amin, le frère Amir, la soeur Aviva et le cousin Alan. Allo Alaev, patriarche charismatique de cette tribu musicienne, fait son entrée coiffé d’une calotte et d’un gilet en soie. Parce que nous sommes français, Allo tient à évoquer ses rencontres parisiennes : Joséphine Baker, Marcel Marceau et Bruno Coquatrix, le directeur de l’Olympia où Allo s’est produit au sein d’une troupe russe dite folklorique. En soixante ans de carrière, il hésite sur le nombre de fois où il a fait le tour du monde. Mais il se souvient d’avoir partagé l’affiche avec Charlie Chaplin, serré les mains de Hailé Sélassié, de Hassan II, du shah d’Iran et embrassé Brejnev au Kremlin lors de la remise de son diplôme d’Artiste de la Nation.

A 79 ans, ce chanteur et joueur de doyra, grand tambourin originaire d’Ouzbékistan, comme lui, porte une sacrée histoire et même plusieurs : celle de l’Union soviétique et de son démantèlement au début des années 90 ; celle de la communauté juive d’Asie centrale et de son retour en Terre sainte (alya) dans les mêmes années – “C’était au moment de la première guerre du Golfe, alors que Saddam Hussein menaçait de bombarder Israël. On nous a accueillis à l’aéroport avec des fleurs et des masques à gaz” ; l’histoire enfin d’une troupe de musiciens qui, pareille aux célèbres dynasties du cirque, perpétue la tradition en intégrant progressivement les plus jeunes à qui l’on transmet l’amour du métier.

Avec les petits-enfants d’Allo, la relève semble assurée. Amanda poursuit encore ses études au conservatoire mais sa soeur Aviva, 15 ans, joue du violon en professionnelle, tout comme son frère aîné, Amin, du qanûn, de la famille des cithares. Avec Alan à la batterie et un bassiste en renfort, les Alaev se produisent désormais dans les clubs de Tel-Aviv et attirent un public jeune et branché. Preuve de cette évolution, l’album épatant bientôt disponible en France qu’ils viennent d’enregistrer avec Tamir Muskat de Balkan Beat Box où ils boostent une musique d’esprit tzigane sans la dénaturer.

L’histoire des Alaev reste exceptionnelle par sa continuité. Elle souligne une tendance propre à la scène israélienne actuelle qui voit toute une génération de musiciens se reconnecter à des racines antérieures à une implantation dans le pays qui a interrompu le fil d’un récit familial. Ainsi, le chanteur de rock Dudu Tassa, qui a sorti cette année un génial album consacré au répertoire de son grand-père Daoud Al-Kuwaiti, immense vedette en Irak avant son émigration dans les années 50. Ainsi Riff Cohen, jeune chanteuse et actrice qui adapte en mode pop raï des textes écrits en français par sa mère Patricia.

Pour l’affiche de ses concerts, Riff a choisi la photo d’identité de sa grand-mère, Fortuna, prise à l’époque où la famille vivait à Djerba, en Tunisie. D’autres comme Yemen Blues et le Idan Raichel Project, où se mêlent influences orientales, éthiopiennes et ouest-africaines, contribuent aussi à ce vaste brassage multiculturel qui tend à réveiller une hétérogénéité longtemps assoupie. “Cette world-music à l’israélienne correspond à une mutation douce au sein de la société, réagit Michael Sebban, écrivain et ancien professeur à l’Ecole des beaux-arts de Jérusalem. Alors que pour la génération des pionniers, le discours était de dire : ‘Oublions le passé, parlons une nouvelle langue, forgeons-nous une nouvelle culture’, on sent aujourd’hui une volonté de renouer avec un passé familial. Pour leur construction personnelle, beaucoup de jeunes ont besoin d’aller plus loin que 1948, date de la création de l’Etat d’Israël.”|

Riff Cohen, 27 ans, joue sur plusieurs registres, peut-être même un peu trop. Elle a fait des études de piano et de chant classique, suivi des cours de danse et d’art dramatique. On l’a vue dans des séries télévisées commeParashat Ha-Shavua, populaire en Israël. On la verra bientôt dans l’adaptation pour le cinéma du roman de Valérie Zenatti, Une bouteille dans la mer de Gaza. Si la musique demeure sa priorité, son positionnement est longtemps resté incertain. Dans son curriculum vitae, on trouve ainsi qu’elle a composé des musiques de film, fait de l’electro bricolée avec le jeune réalisateur Asaf Korman et chanté du rock en anglais au sein d’un groupe qu’un journaliste du quotidien Haaretz a comparé à Antony & The Johnsons.“Evoluer dans plusieurs univers m’a porté préjudice, reconnaît la jeune femme à la jolie frimousse et au look bohème. Depuis, je me suis recentrée sur un style plus oriental, proche de mon histoire familiale.”

 Le déclic est venu avec A Paris, rengaine ensoleillée chantée dans ce français sommaire parlé au Maghreb pour lequel Riff a réalisé un clip rigolo entre les quais de Seine et Barbès où elle s’essaie à la danse du ventre au son du oud. Difficile de trouver rupture plus radicale entre le style austère de ses débuts et cette friandise raï qui la ramène à l’histoire de son aïeule tunisienne. “Pendant longtemps, la musique orientale a été très mal vue, rappelle Michael Sebban, juste bonne à animer les fêtes de mariage. Aujourd’hui, ça redevient cool.” Cool au point que certains, comme Dudu Tassa, en sont rendus à chanter en arabe, “la langue de l’ennemi”.

A 34 ans, Dudu – diminutif de Daoud – a derrière lui une carrière bien menée de chanteur rock dont attestent six albums chantés en hébreu qui tous ont été des succès. “Sauf que je commençais à m’ennuyer sérieusement. C’est là que j’ai eu l’idée de reprendre les chansons écrites par mon grand-père, lui aussi prénommé Daoud.” Daoud et son frère Saleh Al-Kuwaiti furent de véritables stars de la musique classique arabe en Irak et au Koweït avant d’émigrer en Israël en 1951. Saddam Hussein, irrité qu’on puisse admirer à ce point deux musiciens juifs, ordonnera que l’on efface leurs noms de tous les disques déjà pressés. En Israël en revanche, les frères Al-Kuwaiti restaient de parfaits inconnus. “En Irak, ils se produisaient dans des salles prestigieuses, raconte Dudu Tassa. Ici, ils ont dû se contenter de jouer pour les mariages et des brit milah (cérémonies de circoncision – ndlr).” Changement de statut et de standing, d’autant que la famille a dû abandonner ses biens à Bagdad. Pour faire vivre les siens, le grand-père de Dudu se résigne à ouvrir une petite droguerie dans le sud de Tel-Aviv. “Ma mère m’a raconté comment la tristesse lui était tombée dessus après ça. Je ne l’ai pas connu. Il est mort quand j’avais 4 mois. Mais à la maison, on écoutait sans cesse sa musique.”

Ado, Dudu préfère la guitare électrique au oud et David Bowie à la musique arabe. Mais rien ne s’efface jamais totalement… “Un jour, je suis tombé sur une pile de ses vieux disques. Sans aucun projet en tête, je me suis mis à écrire des arrangements à l’aide d’un ordinateur.” Il lui faudra deux ans pour trier parmi les deux cents chansons du répertoire et apprendre mot après mot les textes en arabe, langue qu’il ne pratique pas. Inédit en France, l’album, fruit exquis de cette relecture, sonne comme Rachid Taha branchant le chaâbi sur les amplis de Led Zeppelin.

A croire que ce style remue quelque chose dans l’inconscient du pays, certains titres viennent même d’entrer sur la playlist de Galei Tzahal, la radio de l’armée israélienne. “Sur des blogs, des fans se sont mis à échanger des commentaires. Certains disent écouter le disque alors que jusqu’à présent, c’était mal vu d’écouter de la musique arabe. D’autres se souviennent qu’eux aussi ont des parents originaires d’Irak, de Turquie ou du Maroc…” Comme le dit ce proverbe lui aussi arabe : “La question des origines reste à l’origine de toutes les questions.”

Merci à Lionel Choukroun, Yona Azoulay, Ian Holchaker
et Yvonne Kahan


http://ambisrael.fr

The Alaev Family http://the-alaev-family.mondomix.com/fr/chronique6528.htm
On rêverait de se faire adopter par les Alaev ! Leur réunion de famille est un happening joyeux, voire complètement déjanté, à base de qanûn, violon, clarinette, accordéon, clavier, chants, autour d’un repas de percussions variées (à 80 ans, le grand-père,Allo Alaev, peut encore en jouer jusqu’à 9 simultanément !). Si les racines de la dynastie Alaev sont profondément ancrées dans la musique juive de Boukhara et celle du Tadjikistan, les trois générations d’artistes qui forment la famille sont désormais installées en Israël depuis 1991

 

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