L’autre exode - 1961-2011, Raphaël Draï

Publié le par danilette

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La commémoration de la manifestation organisée à Paris par la willaya d’ Île de France du FLN  le 17 octobre 1961 et sa répression par les forces de police placées sous l’autorité de Maurice Papon, le général de Gaulle étant Président de la république, rappelle l’une des périodes les plus douloureuses de l’ histoire contemporaine de la France et il appartient désormais aux historiens et aux politistes d’en faire l’analyse aussi objective que possible. Mais l’événement survenu ce jour et surtout cette nuit-là  ne doit pas faire oublier le contexte général dans lequel il s’est produit : dans les soubresauts et parfois les accès de démence qui ont accompagné les derniers mois de l’Algérie française.

Cette Algérie en déréliction, des foules entières où s’étaient retrouvées ensemble chrétiens, musulmans, juifs et agnostiques ont cru au mois de juin 1958 que le général de Gaulle allait enfin la délivrer de l’affreuse guerre où elle se débattait dans le sang et dans les cendres depuis presque quatre années déjà. Un immense espoir s’était levé dont ne peuvent douter que ceux qui n’en ont pas été les témoins directs. Pourtant dès l’allocution sur l’auto-détermination prononcée par le Général en septembre 1959, un an à peine après son discours au Forum d’Alger, l’inquiétude la plus sombre et bientôt le pur désespoir allaient s’emparer d’une population vivant quotidiennement sous couvre- feu et état de siège.

Sans revenir sur les troubles, révoltes et rebellions qui allaient conduire à la création de l’ OAS, au titre de ce désespoir dont, là encore, ne sauraient prendre la mesure ceux qui n’en ont pas été l’objet, dès septembre 1961 commença donc l’exode calamiteux de plus d’un million de personnes, déracinées de leur terre natale pour être jetées sur les rivages d’une France "métropolitaine" qui allait leur conférer l’appellation catastrophiste et à contre-sens de "rapatriés". La Joliette, Marignane, Port- Vendre, Orly, Villacoublay virent ainsi des paquebots et des avions entiers, surchargés, bondés, déverser leur cargaison d’êtres perdus, les yeux vides de larmes, avec parfois des nourrissons langés dans des torchons. Et encore ceux-là avaient–ils pu sauver leur vie. Les autres, et plus particulièrement des milliers de harkis, furent abandonnés froidement, livrés à la fureur de "justiciers" qui allaient les martyriser dans des conditions qui dépassent ce que le langage pourrait en restituer.

Il y  a de cela cinquante ans maintenant.
Entre temps des livres, des films et des chansons – oui ! des chansons - ont tenté d’expliquer à quel point ceux que l’on s’était mis à désigner par l’expression de "Pieds-noirs" n’étaient pas les factieux et les fascistes qu’une intelligentsia au cœur de pierre avait sans cesse fustigés. Passant cette tragédie par pertes et profits, rapidement la France se mit à découvrir leur faim de vivre, leur accent solaire, leur cuisine partageuse, mais aussi leurs écrivains, leurs peintres, leurs enseignants, leurs médecins, leurs entrepreneurs, et le jolis minois des "filles de mon pays". Longtemps, ils vécurent avec dans l’esprit une blessure qu’ils surent faire taire, ne transmettant à leurs enfants que les fragments de cette mémoire vitale que Jankélevitch a qualifiée de "mémoire heureuse". Au bout d’un demi-siècle de reconstruction patiente et probante, le temps n’est–il pas venu, en dépit des discours bétonnés des deux histoires officielles : celle du gaullisme -qui–a-toujours–raison et celle d’une Algérie non  réconciliée, de leur rendre justice ? Bien sûr les obstacles ne manquent pas sur ce chemin : ceux que produisent le ressentiment, la peur de se déjuger, les mythologies "révolutionnaires" rémanentes virant à la mythomanie politique.

 

C’est la raison pour laquelle, ayant fait partie de ce million et plus de déracinés, jeté à Marignane un jour de septembre 1961, à 19 ans, sans comprendre pourquoi une pareille violence s’était déchaînée ;  alors que, bachelier, j’avais follement applaudi de Gaulle en juin 1958, sous un ciel à fasciner Matisse, j’ai entrepris, à la mort de mon père, d’écrire les trois volumes placé sous l’intitulé général des "Lieux de naissance" : "Le pays d’avant", "Les pays d’après", "Les pays d’en haut". Si le déracinement de septembre 1961 avait été une forme de mise à mort, il devenait aussi le début d’une vie autre, qui allait à son tour en engendrer de nouvelles. Et si l’expression "Lieux de naissance" est bien écrite au pluriel dans cette trilogie, c’est pour constater qu’une existence pleinement vécue nous voit naître plusieurs fois, à des vies différentes dont il s’agit alors de préserver le fil conducteur. Qu’il me soit permis de m’en expliquer.

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Publié dans Réfugiés

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