L'Egypte vote sur fond de crise économique et politique, Yves Bourdillon

Publié le par danilette

www.lesechos.fr

L'économie égyptienne est en plein marasme, alors que débutait hier un scrutin législatif riche d'incertitudes. Les investissements sont au point mort, la livre est sous pression et la dette publique nourrit l'inquiétude, alors que la crise politique perdure.


Mais ce premier vote de l'après-Moubarak se déroule dans un contexte politique et économique extrêmement tendu. Illustré par le spectaculaire dévissage de la Bourse du Caire, qui a perdu 10 % en deux semaines et 47 % au total depuis le début de l'année. Tout le monde, investisseurs comme consommateurs, est suspendu à l'issue de la crise, au point que la croissance ne dépassera pas 1 % cette année, contre 7 % en 2010. Le ministre des Hydrocarbures, Abdullah Ghorab, a estimé récemment que les multinationales avaient suspendu des projets d'investissement d'une valeur de 15 milliards de dollars. Les inquiétudes se font de plus en plus fortes sur la solvabilité du pays. Standard and Poor's a dégradé il y a quelques jours la note de l'Egypte à B+. Le pouvoir s'obstine à ne pas laisser filer la livre, ce qui serait synonyme de renchérissement dramatique des produits importés, notamment alimentaires. La Banque centrale, dont les réserves ont chuté de 40 % cette année, a dû relever vendredi son taux directeur pour la première fois depuis trois ans. L'industrie est gravement affectée par les grèves des derniers mois d'ouvriers réclamant des hausses de salaire (le SMIC tourne autour de 50 euros). Les touristes, qui avaient évité le pays lors de la révolution, votent de nouveau « avec leurs pieds » ; la saison touristique d'hiver s'annonce catastrophique. Des tours opérateurs japonais, russes et italiens auraient annulé des séjours.Cela pourrait constituer un rendez-vous raté avec l'Histoire. Les élections législatives, qui ont débuté hier en Egypte, auraient pu constituer une étape clef de la transition vers la démocratie du pays le plus peuplé du Proche-Orient. Et sur le papier, il s'agit, certes, du premier scrutin honnête depuis les années 1920.

Le coeur de la crise est la demande, relayée par les dizaines de milliers de manifestants sur la place Tahrir, d'un départ de la junte militaire, au motif que rien n'a changé depuis la chute d'Hosni Moubarak, il y a huit mois. La répression de la contestation a fait 70 morts en deux semaines, poussant à la démission lundi dernier, le gouvernement civil nommé par la junte.

L'impasse politique s'est exacerbée avec la désignation vendredi, de Kamal el-Ganzouri, ancien Premier ministre de l'ère Moubarak, malgré l'appel de personnalités à un gouvernement de salut national. Et la junte a tenu à maintenir le scrutin. Les heurts actuels auraient pourtant pu légitimement conduire à un report. Mais les Egyptiens se rendaient nombreux aux urnes, hier, heureux de disposer d'un choix politique réel pour la première fois de leur vie. Paradoxalement, nombre d'électeurs interrogés hier approuvaient la décision de la junte de maintenir l'élection... mais aussi la contestation de Tahrir.

Les 40 millions d'électeurs devraient, selon les sondages, donner la première place aux Frères musulmans, avec un tiers des voix, à l'issue de ce scrutin aux règles complexes (mélange de proportionnelle et de scrutin uninominal à un tour) censé se dérouler, pour des raisons logistiques, en trois vagues jusqu'au 11 janvier. Si la crise politique et sécuritaire n'empire pas d'ici là...

Véritable bras de fer

L'actuel cycle contestation-répression cache en fait un bras de fer entre militaires, partis laïques et islamistes. Les contestataires de Tahrir, en majorité islamique, se sont rassemblés il y a trois semaines pour protester contre des « principes supraconstitutionnels » concoctés par l'armée et qui stipulent qu'aucune Constitution ne puisse prévoir une supervision civile de son budget et de son rôle ! Mais ce concept de principes supra-constitutionnels avait été élaboré à la demande des partis laïques, qui craignaient qu'une assemblée dominée par les islamistes n'élabore une Constitution « à l'iranienne »... Des partis laïques officiellement alliés avec les islamistes pour dénoncer la manière dont la junte essayait de se maintenir au pouvoir via un calendrier (législatives, Constitution, élection présidentielle) étalé jusqu'à 2013 ! Sous la pression de la rue (mais aussi des chancelleries occidentales) ce calendrier a récemment été resserré.

YVES BOURDILLON

Publié dans Egypte

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article