L’esprit du nouvel antisémitisme, Shmuel Trigano

Publié le par danilette

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L’usage courant qui est fait du mot « Juif » dans le discours public relève souvent d’une véritable pathologie. Tant de paroles et d’écrits l’évoquent et l’invoquent de façon aberrante au point que ce mot n’a plus rien à voir avec les Juifs réels, sauf que ce sont eux qui auront à en rendre compte en dernier recours.

Cet usage a cependant un sens et une cohérence rationnelles pour ceux qui le pratiquent. Voyons quelques exemples que nous a donnés l’actualité de ces derniers jours.

Un député UMP des Yvelines, Etienne Pinte, vient de publier un livre [1] pour dissuader les chrétiens de voter FN (21% des électeurs déclarés chrétiens selon un récent sondage). Je ne discute pas ici de la finalité de ce livre mais de l’argument. M. Pinte écrit en effet : « la méfiance envers les musulmans a remplacé la méfiance envers les Juifs chez certains de nos concitoyens. Pour Madame le Pen, le musulman d’aujourd’hui est le Juif d’hier ». C’est là une très étrange comparaison. Les esprits sensés auront remarqué en effet que la France de 2012 n’est pas l’Allemagne nazie et que le statut des musulmans n’a tout simplement rien à voir avec celui des Juifs. Ils sont de récents citoyens, anciennement des nationaux d’Etats étrangers et pas des apatrides ni des réfugiés, la plupart du temps double-nationaux, venant d’un univers secoué par les menées du djihad islamique qui menace en premier lieu les Etats occidentaux.

Pourquoi pour condamner la xénophobie du FN, cette comparaison avec les Juifs sinon pour capitaliser la charge émotionnelle liée à la Shoah au profit d’une autre catégorie de citoyens ? Elle autorise aussi moralement à singulariser les musulmans dans l’ensemble de la population française, ce qui est jugé moralement répréhensible dans la culture médiatique dominante mais il faut impliquer « les Juifs » pour légitimer la chose, ce qui les sort, eux aussi, du reste de la citoyenneté. Quoique ces Juifs ne soient pas des contemporains mais ceux qui étaient pourchassés par l’antisémitisme (et qui ne peuvent plus l’être, surtout - on voit pourquoi- quand la responsabilité du monde musulman est engagée) …

C’est la même rhétorique qui vide le mot « Juif » de son sens pour en faire une allégorie qui rend possible qu’on puisse retourner ce même mot contre les Juifs eux-mêmes, comme on le voit dans l’accusation de nazisme lancée à Israël sous toutes les formes possible (apartheid, racisme, etc). Le devoir de mémoire de l’Europe est devenu, dans l’esprit public, l’apologie permanente des « nouveaux » Juifs, des Palestiniens. Il fait ainsi écran au nouvel antisémitisme (que M. Pinte n’a jamais dénoncé dans un livre !) qu’au contraire il alimente… Car, demain, pour finir, devant cet abus de la référence à la Shoah, que les gens perçoivent bien, on accusera les Juifs d’en faire trop, et en premier lieu les musulmans, furieux de voir leur cause effacée et occultée par la Shoah. Ce qui ne fera que renforcer leur identification à la cause palestinienne et l’accusation de nazisme. En somme, une double punition pour les Juifs…

Comprendre ce cercle vicieux rhétorique, c’est tout comprendre de l’esprit de l’antisémitisme contemporain.

Nous avons eu, ces jours ci, d’autres occurences du même syndrome pathologique, par exemple quand Erdogan, furieux du vote de la loi sur le génocide arménien par le Sénat, a reproché à Sarkozy son ingratitude envers la Turquie, qui, du temps de l’empire ottoman, avait donné refuge à la partie juive de sa famille lors de l’expulsion d’Espagne. Dans ce cas, le référent « juif » remplit une fonction tous azimuths. Déjà, il fait un lien entre cette loi et les Juifs, puisqu’il en rend responsable le président, de sorte que cet acte jugé inamical envers la Turquie est mis sur le compte des Juifs. Mais aussi, autre versant, l’hospitalité envers la famille présidentielle permet de blanchir le nationalisme turc du génocide arménien, en s’autorisant de la mémoire du Juif persécuté. Si la victime par excellence de la haine a pu trouver il y a 4 siècles un refuge dans l’empire ottoman (qui avait à ce moment un grand besoin de leur savoir faire), alors la Turquie est moralement sauve ! Mais, demain, bien sûr, aujourd’hui déjà, la loi Gayssot contre le négationnisme de la Shoah se verra à cette occasion fustigée et condamnée, comme demande abusive de la communauté juive, accusée d’avoir introduit la politisation de la mémoire.

Autre exemple avec les « 16 propositions pour une France métissée », présentées pat le Think Tank du PS, Terra Nova, et le magazine Respect Mag, un véritable plan discriminatoire (emploi, investissements, logements sociaux) en faveur des immigrés, que le projet va jusqu’à territorialiser par les zones où ils résident. Parler « d’immigrés » ici est une façon de dire, on ne sait pas pourquoi (sans doute parce que le mot « immigré » est victimaire), « musulmans ». Force est de remarquer qu’en France on ne peut pas dire « musulman » sans accoler systématiquement à ce mot, le mot « juif »… On comprend en effet qu’avec le mot « immigré », le magazine veut dire « musulman » quand on voit que son appel aux partis politiques se termine par la proposition d’introduire dans le calendrier une fête musulmane et une fête juive. Que vient faire la « fête juive » dans cette galère, sinon excuser et légitimer – figures victimaire et citoyenne des Juifs obligent - un projet abusif et anti-républicain ? Et demain, bien sûr, les Juifs se verront accusés de communautarisme ou d’ouvrir la porte au communautarisme.

Enfin, je terminerai par la multiplication de discours d’imams de Jérusalem, du Caire, de Tunis et même de Paris (pour l’imam qui vient d’être expulsé), appelant au meurtre des Juifs. « Ces Juifs sont un cancer, se débarrasser d’eux est une nécessité », clame un prédicateur égyptien. « Tout le mal vient des Juifs » proclame un prédicateur palestinien, que l’on peut voir sur le site de Memri. Remarquons déjà le pesant silence de l’Europe éclairée sur ces discours, ce qui signifie bien que la haine des Juifs est désormais tenue pour banale alors que l’inimitié envers Israël est sans cesse entretenue de toutes parts dans les médias. Quelle est ici la finalité de ces discours – autre économie symbolique - sinon renverser le symbole juif – assimilé à la Shoah – de symbole gratifiant et légitimant qu’il est formellement en Occident en symbole diabolique, retourné contre les Juifs et dont bénéficie en retour le monde musulman, véritable victime d’une Shoah commise par des Juifs (de la « Nakba » à Gaza en passant par Djenine). Comme le disait Edward Said, « les Palestiniens sont les victimes des victimes ». Le « Juif nazi » légitime ici le monde musulman victime. Nous sommes ici, dans le monde arabo-islamique, dans une économie symbolique inversée par rapport à l’économie européenne quoique adossée sur cette dernière sur un fond de jalousie concurrentielle pour être les plus aimés de l’Occident.

Dans cette dérive erratique du mot « juif », contre laquelle on ne peut rien (sinon esquiver les coups possibles) car nous sommes face à une pathologie, il faut constater avec regret que, parfois, elle se produit aussi dans le monde juif quand certains acteurs se prononcent sur des faits politiques ou religieux en invoquant abusivement le symbole juif. « Juif » pourrait aujourd’hui désigner n’importe qui et n’importe quoi, dans une véritable errance du signe. Ce qui ne fait qu’ajouter à l’égarement et approfondir le lit du FN, de toutes sortes de façons, car cette inflation irresponsable accrédite le sentiment de l’omniprésence des Juifs qu’il a été le premier (avec Mitterrand) à installer dans la conscience collective, en faisant du FN le contrepoint de toute la vie politique française.

Notes

[1Extrême droite. Pourquoi les chrétiens ne peuvent se taire, Editions de l’Atelier

Publié dans Shmuel Trigano

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