La béatification de Pie XII : pour une protestation morale, Menahem Macina

Publié le par danilette

12/02/10

Une version courte de cet article est parue sous le même titre dans L'Arche, n° 621 de février 2010.


Il y a un an, certains journalistes spécialisés avaient pu croire que Benoît XVI surseoirait – peut-être sine die -, à la signature du décret de béatification (1). Plus sceptique, je concluais un mien article sur la question, en ces termes (2) :

« […] il est possible que l'inflation récente des déclarations favorables du pape en faveur de Pie XII constitue un indice de sa détermination d'inscrire son prédécesseur du temps de guerre au catalogue des bienheureux. »

Je regrette que ma prémonition se soit avérée fondée, mais il faut faire avec.

Il est encore trop tôt pour anticiper les conséquences sur la relation juive-catholique, de la décision prise par Benoît XVI de proclamer l'héroïcité des vertus d'Eugenio Pacelli (devenu pape en 1939 sous le nom de Pie XII), qui le place ainsi sur la voie directe – et apparemment sans retour – de la béatification.

Il est clair qu'après ce passage en force, plus rien ne sera comme avant entre les deux confessions de foi, et il importe de le faire savoir à l'Eglise catholique. Tous ceux qui croient au caractère irrévocable des acquis de la Déclaration conciliaire Nostra Aetate § 4 et des textes ecclésiaux subséquents, en sont convaincus. Ils divergent seulement sur la forme à donner à leur réaction.

La seule attitude possible, me semble-t-il, est d'exprimer une protestation morale, dénuée de toute polémique et empreinte de la plus grande dignité, mais forte, voire prophétique. J'en propose, ci-après, un premier jet qui pourra, après modifications et améliorations éventuelles, être repris par des instances représentatives de dialogue, si elles le jugent expédient. Dans le cas contraire, je publierai ce texte sur Internet, en mon nom personnel, avec un impact évidemment plus limité.

« Au seuil de cette déclaration, il doit être clair que son propos n'a rien d'une ingérence  dans les affaires religieuses de l'institution catholique. C'est en tant que juifs et chrétiens profondément attachés au processus de reconnaissance mutuelle de la spécificité et de la complémentarité de leur confession de foi respective, initié lors du Concile Vatican II, que nous interpellons, respectueusement mais fermement, le pasteur de l'Eglise Catholique à propos de sa décision de mettre en oeuvre le processus canonique devant mener à la béatification du pape Pie XII.

A tort ou à raison, des millions d'hommes et de femmes chrétiens et juifs ont interprété - et interprètent toujours - comme l'abandon d'un peuple en danger de mort, l'extrême discrétion, confinant au silence, dont a cru devoir faire preuve ce pontife, alors qu'il savait que des millions de juifs étaient exterminés de façon systématique.

Ce n'est donc pas parce que nous estimons que Pie XII ne "mérite" pas l'honneur que l'Eglise veut lui conférer, ni pour nier le caractère « héroïque » qu'elle attribue à ses vertus personnelles, que nous exprimons notre malaise concernant sa béatification prochaine, mais parce qu'il nous paraît peu conforme à l'équité historique et au respect dû aux victimes de la Shoah et à leur descendants de considérer la cause de ce pape comme entendue, avant le verdict des archives.

Il doit être clair que si les résultats de l'examen des dites archives - non encore ouvertes aux chercheurs – établissaient sans conteste que le quasi-silence de Pie XII n'a été dicté que par son souci de « ne pas aggraver le sort des juifs » (3), comme l'affirment, avec autorité mais sans preuve, les apologètes de ce pape, ceux et celles qui, jusqu'ici, n'ont pas été convaincus par cet "argument d'autorité", ne verraient aucune objection à ce que soient conférés à Pie XII les honneurs que l'Eglise lui destine, quitte, pour ceux qui le voudront, à présenter leurs excuses pour avoir douté.  

Ce qui nous blesse, c'est que la position actuelle des experts catholiques sur lesquels s'est appuyé le pape Benoît XVI pour prendre sa décision, éludent la pertinence de cette enquête historique en s'appuyant uniquement sur des témoignages, réputés indiscutables, d'actes  charitables individuels attribués à ce pape (4). Ce n'est pas sans malaise que nous en constatons l'inflation récente qui leur confère des allures de Fioretti plutôt que de témoignages stricto sensu. En outre, il est insupportable de voir attribuer à Pie XII, sans preuves sérieuses, le sauvetage, direct ou indirect, de « centaines de milliers de juifs » (5).

Nous appelons le chef de l'Eglise catholique à examiner, en conscience, les motivations de sa décision - qui rouvre cruellement les blessures mémorielles du peuple juif qui commençaient à cicatriser depuis le tournant de Nostra Aetate -, pour discerner si sa démarche ne ressortit pas davantage à la volonté de sauvegarder l'honneur de son institution, qu'au souci d'édifier les fidèles. 

Nous souhaitons enfin qu'il prenne la mesure du risque qu'il lui fait courir au cas où, dans les années à venir, une vérité historique indiscutable se ferait jour, qui contredise dramatiquement la réputation, que l'on s'efforce aujourd'hui d'accréditer, d'un Pie XII bienfaiteur et sauveur de masses de Juifs. Nul doute que l'honneur et la crédibilité de l'Eglise ne soient très gravement discrédités. »  


Menahem Macina


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(1) Voir, par exemple, l'article, au demeurant prudent, de J.-M. Guénois, "Pourquoi Benoît XVI hésite à béatifier Pie XII", Le Figaro, 1er décembre 2008.

(2) Voir M. Macina, "Temporiser pour mieux béatifier Pie XII sans s'aliéner les Juifs: dilemme de Benoît XVI", L'Arche n° 607-608, décembre 2008/janvier 2009, pp. 27-29.

(3) On lit en effet sur le site de RFI, "Pie XII et Jean-Paul II sur la voie de la béatification" : « Le Saint-Siège fait aujourd'hui état de nouvelles archives vaticanes. Des documents affirmant que Pie XII a permis, au contraire, de sauver de nombreux juifs, en les faisant cacher dans des institutions religieuses. Un silence du pape autrefois critiqué et aujourd'hui donc salué par Benoît XVI, parce qu'il aurait permis de ne pas aggraver le sort des juifs pendant la guerre. ».

(4) Voir, entre autres : "Benoît XVI: La voix de Pie XII «s'est élevée en faveur des victimes». Texte et commentaire critique".

(5) Dans son livre, Pie XII et la Seconde Guerre mondiale d'après les archives du Vatican, (Perrin, 1997, p. 323), le jésuite historien Pierre Blet, récemment décédé, estime ce nombre, à « 850.000 » ! Voir aussi mon article, "Pie XII et les juifs, apologétique et légende à la rescousse d'un pape décrié: la preuve par Lapide".

 

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Publié dans Shoa, Menahem Macina

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