La Kahena, Didier Nebot

Publié le par danilette

Pour Kamel, comme promis voici 2 articles sur le lien entre Juifs et Berbères :

LA KAHENA lire sur le site : www.morial.fr

Ibn Khaldoun : « Une partie des Berbères professait le judaïsme, religion qu’ils avaient reçue de leurs puissants voisins, les Israélites de la Syrie. Parmi les berbères juifs, on distinguait les Djéraoua, tribu qui habitait l’Aurès et à laquelle appartenait la Kahéna, femme qui fut tuée par les arabes, à l’époque des premières invasions. Les autres tribus juives étaient les Néfoussa, berbères de l’Ifriqiya, les Fendéloua, les Médiouna, les Behloula, les Rhiata et les Fazas, berbères du Maghreb el Aqsa.

Parmi leurs chefs les plus puissants, on remarqua surtout la Kahéna, reine du Mont Aurès, et dont le vrai nom était Dahia, fille de Tabet, fils de Nicin. Sa famille faisait partie des Djéraoua, tribu qui fournissait des rois et des chefs à tous les berbères descendus d’El-Abter. »

Voilà ce que dit Ibn Khaldoun, auteur arabe du XIVème siècle, dans son histoire des berbères.

Lorsque l’on étudie d’autres textes plus anciens d’auteurs, bien souvent arabes, on retrouve régulièrement la trace de cette femme juive qui, au VIIème siècle, tenta de s’opposer à l’avancée de l’Islam en Afrique. De nombreuses familles juives d’Algérie, encore au début du  XXème siècle, parlait avec nostalgie de cette « Judith » éclairée qui ne put résister aux conquérants arabes. Certes le temps passant, les juifs n’étant plus présents en Algérie, la Kahéna n’est connue que de façon anecdotique par le monde hébraïque. Seuls les berbères, surtout ceux des Aurès, la vénèrent aujourd’hui et lui rendent régulièrement hommage. D’ailleurs de nombreuses filles, dans ces milieux, portent le prénom de « Kahina ».

Ainsi cette Kahéna (ou Kahina) est l’ancêtre plutôt éponyme de cette tribu juive, disons judéo-berbère, qui au VIIème siècle, dans les Aurès (mais pas que là), s’opposa à Hassan, le chef des croyants, venant d’Arabie pour apporter la Bonne Parole.

Le travail de chercheur est long, minutieux et difficile. Dans les théories avancées il existe parfois quelques failles qui ne remettent pas en question la véracité des fondements. Malheureusement il est plus aisé de détruire des concepts, des idées, des théories que de les développer et c’est dans ces brèches de l’histoire que s’engouffrent parfois quelques esprits destructeurs, pour ne pas dire négationnistes, qui remettent en question les thèses avancées par ceux qui sont en quête de vérité. Ainsi, malgré de multiples faisceaux de présomption, l’existence de la Kahéna et de sa tribu est contestée par certains, son rôle minimisé par d’autres, la disant même chrétienne, ce qui est absurde, lorsque l’on étudie en détail cette histoire.

Pour comprendre cette belle épopée, il faut remonter au début de l’ère chrétienne où la plupart des juifs quittèrent la Judée, chassés par les romains. Beaucoup s’installèrent en Afrique du Nord. Ils y retrouvaient un monde connu, celui des phéniciens et des berbères, des cousins sémites qui parlaient le punique, identique à l’hébreu de leurs ancêtres. Ils s’intégrèrent facilement à ce monde sédentaire et cultivateur, vivant sous le joug de l’occupant romain.

Plus au sud, en Cyrénaïque (Libye d’aujourd’hui), vivaient, depuis plusieurs siècles, d’autres tribus nomades et guerrières, constituées en grande partie d’éléments juifs. En 118 après J.C. ces tribus se révoltèrent contre les Romains et furent obligées de fuir aux confins des zones sahariennes.

Ainsi durant plusieurs siècles, se côtoyèrent en Afrique du Nord deux mondes juifs : un premier, latinisé, sous influence romaine, soumis, situé dans les villes et les campagnes et un second, au sud, rebelle, tribus mixte judéo-berbère, en dehors des limes romains, vivant de razzias et ne connaissant pas le judaïsme de la synagogue.

Tout bascula au VIème siècle avec l’arrivée des Vandales, qui sonna le glas de l’Empire romain. L’ordre ancien n’existait plus, tout ce que Rome avait bâti est détruit. Les berbères qu’ils soient païens, chrétiens ou juifs étaient libres. Les tribus du sud remontèrent vers le nord, profitant du chameau, nouvellement introduit dans la région, pour asseoir leur force. L’une des plus puissantes d’entre elles, celle des Djéraoua, s’installa dans les Aurès. Cette tribu était juive ou tout au moins imprégnée de nombreux éléments juifs.

Lorsqu’un siècle plus tard les Vandales furent chassés par les Byzantins (grecs chrétiens), le monde qui allait bientôt accueillir les Arabes était déjà modelé. Les Byzantins chassèrent dans les montagnes les juifs des villes. Le brassage s’accéléra entre juifs et berbères et beaucoup de berbères judaïsèrent. Il se forma ainsi des tribus judéo berbère un peu partout en Afrique du Nord.

Les Byzantins se cantonnèrent à Carthage et ses environs, laissant le reste du pays aux mains des berbères. Deux tribus émergèrent, celle des Aouréba, chrétienne, liée aux Byzantins de Carthage et celle des Djéraoua, dont Tabet, le chef se trouvait être le père de Dahia ou Dihia, qui deviendra la Kahéna.

«  Dahia, fille de Tabet, fils de Nicin, fils de Baoura, fils de Meskeri, fils d’Afred, fils d’Ousila, fils de Guerra »

Lorsque l’on sait qu’en hébreu  Guer  est celui qui adhère au judaïsme, que le nom de la tribu Djéraoua, peut aussi se prononcer Gueraoua, avec le mot guer, il est évident qu’il s’agissait là d’une tribu mixte judéo-berbère. Autre élément significatif, les tribus juives d’Arabie que combattit le Prophète étaient appelées : « Kahina », il était donc logique, en arrivant en Afrique que les soldats du Prophète aient appelé la tribu des Djéraoua, tribu Kahina. Ce n’est que plus tard, par extrapolation, qu’on donna le nom de Kahina à Dahia, la fille de Tabet, lorsqu’elle régna sur les Djéraoua. Enfin Tabet, père de la Kahéna, se trouve être le fils de « Nicin », qui n’est autre que le nom typiquement hébraïque mais déformé de Nessim

Quand Dahia prit-elle le pouvoir ? On ne le sait pas exactement, écoutons ce qu’en dit Ibn Khaldoun :

Douée d’une grande beauté, elle était recherchée en mariage par les chefs les plus puissants. Elle repoussa les offres d’un jeune homme que son caractère cruel et ses habitudes de débauche rendaient particulièrement odieux. Son père, chef suprême de la tribu étant mort, ce fut ce prétendant évincé qui fut appelé à lui succéder. Il fit peser sur ses sujets la plus insupportable tyrannie. La Kahéna forma le projet de délivrer son peuple du monstre qui l’opprimait. Elle annonça son mariage avec lui… Et elle lui plongea un poignard dans le sein. La libératrice fut immédiatement proclamée chef par ses compatriotes reconnaissants.

Ce fut à peu près à cette époque que les Arabes décidèrent de porter la parole du prophète de par le monde. Ils envahirent l’Egypte, s’installèrent en Libye. La conquête de l’Afrique du Nord pouvait commencer.

Ils éliminèrent les Aouréba, tribu berbère plus ou moins christianisée alliée des byzantins, puis les byzantins. Carthage fut détruite, mais pour que la victoire soit totale, il fallait battre les tribus berbères de l’intérieur du pays, c'est-à-dire les Djéraoua.

La Kahéna, qui jusque là avait vu les arabes d’un œil indifférent, réalisa alors que sa liberté était menacée. Elle envoya des émissaires à toutes les tribus berbères leur demandant de s’unir sous sa bannière pour arrêter l’envahisseur. Tous répondirent à son appel. La Kahéna, à leur tête, les peuplades de l’Ifriqiya, de la Numidie et de la Mauritanie, toutes croyances confondues (juives, chrétiennes ou païennes) infligèrent aux arabes une grande défaite. Ce fut la bataille de la Meskiana.

Là où des générations d’hommes et de femmes avaient échoué, une simple femme avait réussi. La Kahéna fit un prisonnier de marque, Khaled. Il était beau et avait l’âge de ses fils. Il allait devenir son amant, il allait assurer sa perte. La guerre finie, chacun rentra dans son village.

Mais les combattants de l’Islam n’avaient pas désarmé et ils préparaient leur revanche. Informée de cet état de fait, la Kahéna demanda aux berbères de s’unir à nouveau car le combat n’était pas terminé.

Mais on ne l’écouta pas cette fois-ci. Sa victoire dérangeait. Elle était devenue trop puissante et la soif d’indépendance des berbères était beaucoup plus forte que leur désir d’union, même face au danger. La Kahéna comprit qu’elle n’avait plus rien à espérer de ces pleutres. Furieuse, elle permit à ses troupes fidèles d’accomplir les pires exactions : Viols, massacres, razzias se succédèrent dans le Maghreb.

Khaled, le prisonnier de la Kahéna, fit parvenir un message à Hassan son chef : «  Les berbères sont divisés. Viens ! Le pays est à toi. »

Pour contrer les soldats de l’Islam, la Kahéna incendia le pays. Mais en vain : «  Abattez les arbres ! Brûlez les maisons ! Ruinez le pays ! L’Arabe ne doit plus trouver chez nous un seul abri, une seule tente, une seule richesse. »

Les Arabes avançaient inexorablement et toutes les tribus se ralliaient au Croissant, soulagées d’être libérées de la Kahéna et de sa violence. Comprenant que le combat était perdu, la Kahéna libéra Khaled, dont elle avait compris le double jeu, lui enjoignant de rejoindre les siens. Grande dans la défaite, elle savait aussi pardonner à l’ennemi. Elle se replia dans sa forteresse de Bagaï, dans les Aurès, avec ses fidèles, décidée à mourir plutôt qu’à capituler.

La défaite la fit douter et le désespoir supplanta son courage, quand Dieu lui parla : «  Le clan ne doit pas mourir, ta race ne doit pas s’éteindre. Des cendres que tu as semées une nouvelle Afrique renaîtra. Une nation s’élèvera ici et ton peuple en fera partie. »

Alors au delà de leurs imprécations, elle imposa aux siens de se rendre le lendemain et de se convertir à cette nouvelle religion qui représentait l’avenir. A la nuit, elle abandonna la citadelle par une fente de la muraille et disparut. Au petit jour elle se trouva exténuée, à proximité d’un puits des environs, au moment où son ennemi Hassan, le chef arabe, arrivait sur son cheval. Elle le défia une dernière fois, fidèle jusqu’au bout à sa foi et à son amour de la liberté.

« Je t’attendais. Ainsi tu m’as vaincue. Mon Peuple se joindra au tien dans l’empire du Croissant. Mais le jour reviendra où la lutte reprendra violente, sacrilège, fratricide, et la terre d’Afrique rougira du sang de ses fils. Que ma voix se fasse alors entendre, portée par le vent du désert, chantant avec l’eau des sources, murmurant dans chaque grain de sable, dans chaque pierre, afin que le Dieu de clémence et de miséricorde se souvienne de ce peuple maudit et le sauve du néant. »

Puis, consentante, elle offrit son cou au sabre que la main de l’émir avait levé.

DIDIER  NEBOT   

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