La maltraitance symbolique des Juifs, Shmuel Trigano

Publié le par danilette

 

 A partir d'une chronique sur Radio J du vendredi 15 juin 2012

 

 

L’antisémitisme ne se résume pas aux actes violents qui peuvent frapper les Juifs dans la rue mais il comprend aussi un climat général d’inimitié et d’exécration touchant plus que les Juifs et l’État d’Israël : le judaïsme et la culture juive, l’identité juive elle même.

 

De l’inimitié, on est en règle générale au courant, sauf les inconscients qui sont nombreux, y compris parmi les Juifs qui se sentent par principe coupables ou ont un compte à régler avec leurs origines. La scène médiatique est la scène de cette inimitié. Elle se manifeste par une hostilité de principe à Israël ou à la communauté juive quand elle sort de son image de « victimes de la Shoah » (on aura remarqué qu’elle est ou bien « martyre » ou bien « agressive » : ce sont ses 2 images autorisées). Le scénario d’interprétation des événements du Moyen Orient est prêt avant même que les événements n’arrivent. Ils sont alors construits pour répéter la même histoire et l’enraciner encore plus dans les consciences.

 

Son trait principal repose sur la culpabilité essentielle d’Israël, son illégitimité et sa criminalité: à Djénine, à Gaza il y a eu un génocide et l’État d’Israël souffre d’un racisme institutionnel qui tient à l’essence même de son existence. Ce mythe est omniprésent et il est partagé autant par la classe politique que l’opinion publique. Les perpétrateurs d’actes antisémites y puisent implicitement la raison et la légitimité de leurs actes.

 

Par contre, de l’exécration, l’opinion juive commune est moins consciente car elle se développe dans la littérature, les essais, les magazines, l’université. Il faut aussi, dans ces milieux, avoir l’esprit aiguisé pour la percevoir car elle concerne le judaïsme comme religion, pensée, culture, société. Ce domaine met en jeu, pourrait-on dire, le prestige de l’identité juive, son honneur, sans compter la vérité historique et la compétence académique.

 

Or ce sont les lieux mêmes de la production culturelle qui sont touchés. Il faut savoir par exemple que, dans les universités, les Instituts d’études politiques, c’est un discours qui accrédite le version palestinienne des faits qui est la référence, sans aucune confrontation possible avec d’autres thèses, et cela remonte jusqu’au Collège de France. Des générations d’étudiants qui, plus tard, assumeront des responsabilités politiques, sont ainsi formées, nourries d’une version viciée de l’histoire.

 

Plus généralement, sur le plan du destin étudiant, choisir  un sujet de doctorat en rapport avec les Juifs (en quelque matière que ce soit) équivaut aujourd’hui à un suicide professionnel car cela vous condamne à être exclu en premier des jurys de sélection pour les rares postes universitaires au concours, sous prétexte de particularisme,  d’étroitesse d’esprit ou de choix « idéologique » (« religieux »). On n’étudie pas les choses juives comme on étudie l’Amérique latine, ou le monde… arabe.

 

Le discrédit s’exerce en premier, bien sûr, sur le judaïsme dont la destruction symbolique est joyeusement perpétrée dans livres, magazines, compte-rendus de presse, sauf rarissimes exceptions. Si vous examinez dans le détail la place qui est reconnue au judaïsme et la façon de le traiter (notamment dans toute cette presse sur les religions - en fait, au départ, presse catholique - produisant nombre de numéros spéciaux sur religions, spiritualités et civilisations), vous remarquerez le traitement défavorable dont il est l’objet (souvent mis en œuvre par des spécialistes juifs [1]). Par contre, l’islam y occupe une place centrale et abusive. On a l’impression que le refoulé du tabou sur l’islam, à base de menaces de terreur, se déverse sur le judaïsme, moins « dangereux » et au plus bas de son prestige.

 

Toute une gamme d’intellectuels juifs et de chercheurs est objectivement bannie de cette presse. On n’y rend compte ni de leurs travaux, ni de leurs interventions. La chose est réitérée depuis maintenant 10 ans au point que l’on se dise qu’il doit y avoir une liste noire qui écarte les auteurs non complaisants avec le discours de rigueur, le scénario des médias en matière juive. La chose est statistiquement démontrable, tant pour l’écrit que l’audio-visuel (les radios et TV publiques sont au sommet). L’atmosphère d’inimitié n’est pas le résultat d’une série de hasards.

 

Mais il y a aussi l’édition généraliste. Certes, elle est en crise en générale et le lectorat juif exigeant est très limité, en dessous du seuil de rentabilité commerciale pour une grande maison d’édition, mais les possibilités de publication de livres à thèmes judaïques (exceptée la marée en rapport avec la Shoah) se restreint de plus en plus. Il faut comparer, là aussi, avec le déluge éditorial concernant l’islam qui est le critère d’évaluation.

 

Ceci dit, ces dernières années a fleuri une littérature d’un genre très spécial qui dépeint pseudo critiquement le judaïsme comme religion, sous des traits conjuguant cruauté, violence et tromperie, parfois paganisme. La religion de l’Israël antique serait la source de toutes les violences, du génocide, de la haine de l’autre, de la cruauté sacrée (2). La semaine dernière, Le Point a publié 3 pages de plaidoyer de Michel Onfray pour défendre le cinquième livre (Qui est Dieu ?) d’une série très violente sur le judaïsme de Jean Soler où notamment il statue sur son côté sanguinaire et haineux. Michel Onfray cite une phrase de ce livre: « le nazisme de Mein Kampf est le modèle hébraïque auquel ne manque même pas Dieu » qui nous renseigne sur sa teneur.

 

La façon dont il prévient la remarque qui s’impose devant un tel discours  montre bien la pirouette rhétorique la plus répandue pour exclure le point de vue juif : « l’accusation d’antisémitisme  est celle qui accueille le plus souvent ses recherches. Elle est l’insulte la plus efficace pour discréditer le travail d’une vie et l’être même d’un homme ».

 

Ainsi la boucle est bouclée entre ce que pense Al Djazira et ce que pense une certaine France: le « génocide de Gaza » était inscrit dans le judaïsme et l’État d’Israël est nazi.

 

Tant que les Juifs ne défendront pas leur honneur, tant qu’ils ne seront pas jaloux de leur réputation, on ne voit pas comment ni pourquoi cesserait leur maltraitance, leur rudoiement symbolique (3). Cette maltraitance est le premier pas vers le coup qu’on leur portera.

 

On ne peut se contenter de tirer cette seule leçon générale de la réalité. C’est ici aussi l’occasion de constater le degré de démission du judaïsme français face aux défis qui se pressent à son horizon. Ces questions devraient en premier lieu concerner le rabbinat français. Mais où sont les rabbins (4) ? Où est le Grand Rabbin ? Il n’est pas possible que s’institue le partage entre ceux iraient toujours au charbon et ne récolteraient que la réprobation et ceux qui pontifieraient  sur la scène de « l’éthique » et du politiquement correct.

 

* A partir d’une chronique sur Radio J, le 15 juin 2012

 

Notes

 

(1) Il y a tout un courant d’auto-destruction de l’objet juif dans les études juives, sur un plan international, qui est un sujet en soi, le pendant, si l’on veut du post-sionisme, voire de l’alter-judaïsme.

 

(2) Cf. Michel Arouimi, « Yahvé coupable du « Jihâd ».  Une lecture de Dieu en guerre de Michel Dousse, inControverses 18/2011, http://www.controverses.fr/pdf/n18/arouimi18.pdf et Shmuel Trigano, « La construction du Juif comme barbare » ; Raphaël Draï, « Égyptologues ou bibliocastes » ; Dan Jaffé, « Entre Jésus et le judaïsme rabbinique : de la relecture de l’histoire à la falsification, in Pardès 38/2005.

 

(3) Ce que les Américains appellent le « Jewbashing ».

 

(4) Rappelons également que Le Point est le journal de Bernard Henri Lévy

 


 

 

 

 

 

 

 

 

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