La méconnaissance de l’antisémitisme : un fait sociétal. Shmuel Trigano

Publié le par danilette

Plusieurs événements récents font système et demandent interprétation. Qu’est-ce qui relie, dans un court laps temporel, l’affaire du « mur des cons », l’exposition du Musée du Jeu de paume sur les hommes-bombes palestiniens, le scandale de la pièce de théatre antisémite de l’Université de La Rochelle et pour finir la décision de la Cour d’appel de Paris à l’encontre de Philippe Karsenty sinon le fait que la société française – et pas seulement les immigrés ou les musulmans - ne veut pas entendre le témoignage en forme d’appel des Juifs de France ?


Peut-être même ne peut-elle pas l’entendre du fait de la dissonance cognitive dont cette société est désormais accablée. A la cassure entre le vécu juif et le vécu général, s’ajoute, en effet, celle qui sépare toutes les composantes de la société entre elles et d’avec les sommets de l’Etat et ses élites.


Cette dissonance équivaut à un clivage structurel, pour ce qui nous concerne, entre les Juifs et l’environnement. Notre voix, nos démonstrations, notre argument ne passent plus les frontières de ce qui est devenu un ghetto objectif pour tout ce qui est en rapport avec la judéïté. Quand elles les franchissent, c’est pour se voir stigmatisées, rabrouées, rejetées.


Reprenons les faits évoqués, très symboliques, pour le souligner.

« Le mur des cons » témoigne de ce que la classe juridique autant que la classe médiatique sont gagnées par une idéologie qui n’assure pas leur impartialité et qui influe directement sur le traitement des affaires en rapport avec l’antisémitisme (dans son actuelle version « « antisioniste).


L’exposition du Musée du Jeu de paume pourrait se comprendre au Caire ou à Gaza, mais pas à Paris. Elle montre l’empathie de la France officielle et institutionnelle pour la cause arabe et en l’occurrence l’exaltation et le culte islamiques des « martyrs », c’est à dire de terroristes auteurs de quantité de meurtres contre des civils en Israël en vertu de la même idéologie que celle qui anime les « centaines de Merah » français, dixit Manuel Valls. Quel message le ministère de la culture leur envoie-t-il sinon que c’est « bien » de les perpétrer au point qu’un musée les reprenne pour les consacrer dans le domaine des valeurs et de l’art ?


Quant à l’affaire de La Rochelle, elle est bien plus grave car elle touche l’univers intellectuel et académique où, aujourd’hui, on peut construire des discours antisémites avec la plus parfaite bonne foi et sans même s’en rendre compte,voire même en s’offusquant des protestations qu’ils suscitent.


Pour finir, le jugement condamnant Philippe Karsenty clôt définitivement notre tentative d’alerter la société française depuis 2001, sur les ravages de l’antisémitisme-antisionisme. France 2, une télévision d’Etat, a pris le risque de donner en pâture à l’univers entier ce qui est devenu l’emblème du nouvel antisémitisme des années 2000 dans tout le monde musulman et en Europe et qui a ressuscité le mythe du « meurtre rituel ». La détestation universelle des Juifs, causes de nombreuses exécutions, décapitations, notamment celle de Daniel Pearl, est en rapport direct avec cette affaire.


C’est beaucoup, vraiment beaucoup, énorme. Le mal a gagné toute la société française dans ses structures les plus intimes, celles de l’Etat, dont le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne montre pas beaucoup d’empathie pour la sensibilité des Juifs comparativement à ses prévénances envers quelques autres. Il y a dans le multiculturalisme - objectivement la doctrine officielle de la France (quoique dans le déni le plus total) - peu de place pour la dimension juive.


Cet état de fait date des débuts du « nouvel antisémitisme » en 2001. Dès le départ, il fut l’objet d’un déni. Dans les faits, avec la censure totale durant un an sur 500 actes antisémites. Dans le langage, avec l’expression de « tensions intercommuautaires », qui rendait en partie coupables les victimes. Ce déni devint une idéologie d’Etat sous Chirac, alors engagé dans une rivalité avec les Etats-Unis et qui craignait la vengeance du « lobby juif »… Depuis Merah, rien n’a changé si ce n’est que l’on ne peut plus prétendre qu’il s’agit d’un « conflit « importé ». Si l’antisémitisme y est affronté de façon « humanitaire » et « compassionnelle », sa dimension politique reste ignorée de sorte que toutes les incitations à la violence continuent de se produire dans la société civile.


Viendra le moment où faute d’être entendu, à force d’être réduit au silence ou stigmatisé on finira par se taire. Puis par faire ses valises et partir.


*A partir d’une chronique dans Actualité Juive, le 4 juillet 2013.

Publié dans Shmuel Trigano

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