La mondialisation tue les Syriens, Mordechai Kedar

Publié le par danilette

Les événements graves qui se déroulent en Syrie depuis neuf mois soulèvent une question troublante : pourquoi est-ce que le monde n'intervient pas ? Pourquoi est-ce que l'OTAN est intervenue en Libye pour renverser le régime de Kadhafi alors que le massacre continue en Syrie sans que le monde ne lève le petit doigt ? Est-ce que vraiment "le liquide noir" libyen est plus précieux aux yeux du monde que le "liquide rouge" syrien ? 

Aujourd'hui nous allons voir comment l'enchevêtrement complexe des liens entre les pays concernés par la Syrie paralyse toute velléité d'action internationale pour sauver les civils syriens alors que près de 4000 d'entre eux ont été assassinés, sans compter les milliers de ceux qui ont disparus après avoir été arrêtés. 

Le monde entier sait que la Syrie revêt une importance capitale aux yeux de l'Iran car elle représente son cheval de Troie dans le monde arabe et son territoire sert d'arrière logistique au Hezbollah libanais. La chute du régime syrien mettrait fin à "l'exportation de la révolution iranienne" au Liban et au soutien apporté au Hezbollah par la Syrie. L'Iran a mis en garde le monde entier que toute intervention étrangère en Syrie serait considérée comme une attaque contre son propre territoire et entrainerait des représailles contre Israël et contre la Turquie. La Turquie, par la voix d'Erdogan s'est beaucoup impliquée dans ce qui se passe en Syrie (voir la suite de l'article), mais pourquoi Israël ? Qu'a donc fait Israël à la Syrie pour justifier une attaque iranienne ? 

Les réponses iraniennes 

La Turquie se mêle constamment de la situation en Syrie. Il ne se passe pas un jour sans que ses dirigeants –qui contrairement à Assad, sont légitimes- ne déclarent que celui-ci doit quitter sa fonction et ils accueillent en Turquie des milliers de réfugiés syriens. Récemment une information a fait état de l'établissement par la Turquie sur son territoire d'un camp d'entraînement pour former des civils et des soldats syriens déserteurs à la guérilla. La Turquie les arme et les équipe et ce sont eux qui attaquent les camps militaires, les centres de renseignements et les autobus de l'armée syrienne. Les soldats syriens de ces unités de guérilla ont déjà tué et bléssé des centaines de personnes et ils obligent l'armée syrienne à être sur la défensive à l'intérieur même des ses bases militaires. La Turquie menace de conquérir quelques kilomètres de territoire au nord de la Syrie, le long de sa frontière, pour créer une zone tampon où les civils syriens pourraient trouver refuge pour se protéger de l'armée syrienne. L'Iran a réagi en menaçant d'attaquer les sites de l'OTAN situés en Turquie si celle-ci attaquait la Syrie. Cette menace signifie ni plus, ni moins, la guerre entre l'Iran et la Turquie. 

L'Iran pourrait répondre à la chute du régime d'Assad non seulement en Turquie et en Israël, mais aussi, pourquoi pas dans le Golfe persique. Si les Iraniens découvrent l'implication de l'Europe contre le régime syrien, Ils pourraient être amenés à déclarer qu'ils ont miné le détroit d'Ormuz, et une seule mine suffit. Ils n'ont même pas besoin de concrétiser cette menace, sa seule déclaration suffirait à faire grimper drastiquement les prix du pétrole dans le monde et l'économie déjà vacillante de l'Europe subirait un coup très dur. L'Iran peut aussi facilement endommager les installations pétrolifères des Etats du Golfe sans recourir à la force militaire, il suffit qu'elle paye quelques Chiites saoudiens pour qu'ils fassent aux pipe-lines de pétrole et de gaz traversant leur pays ce que font les bédouins du Sinaï au pipeline égyptien conduisant le gaz en Israël et en Jordanie. 

L'Europe et les États-Unis pourraient réagir à l'action iranienne et cela pourrait dégénérer très vite en guerre entre l'Iran et l'OTAN. Une des conséquences de cette guerre pourrait se traduire par l'arrêt des exportations de pétrole iranien à la Chine et par une augmentation spectaculaire du prix du pétrole dans le monde. Une guerre de l'OTAN en Iran est susceptible d'entraîner un changement de régime. Le nouveau régime pourrait annuler les accords conclus entre les ayatollahs et la Chine et celle-ci perdrait les milliards qu'elle a investis en Iran dans les industries pétrochimiques et autres. C'est pour cette raison que la Chine soutient l'Iran et la Syrie. 

La Russie soutient également la Syrie car elle aussi, a investi des milliards en Syrie et en Iran et elle craint pour ses investissements. Mais un problème beaucoup plus important la préoccupe : la chute du régime syrien et la guerre qui pourrait s'en suivre dans le Golfe peuvent causer un grand dommage à l'économie chinoise, qui déjà aujourd'hui subit les conséquences de la récession mondiale. Un taux de chômage élevé pousserait des millions de chômeurs chinois à se joindre aux millions de Chinois qui inondent déjà la Russie, à la recherche d'un travail. S'il y a quelque chose que les dirigeants russes redoutent par-dessus tout, c'est que la Russie soit engloutie démographiquement par les Chinois et depuis quelques années, ce phénomène prend de l'ampleur, principalement à cause du déclin démographique russe. 

En Syrie, la Russie possède des bases militaires et des bases de renseignements et ses navires de guerre sont en permanence amarrés dans les ports de Lattaquié, Tartous et Banias, ses seuls ports d'attache en méditerranée. Ces privilèges pourraient prendre fin avec le renversement d'Assad par l'OTAN si un gouvernement favorable à l'Occident était porté au pouvoir. 

Il faut cependant rappeler que l'Europe aussi a investi dans l'économie iranienne : des milliers d'entreprises européennes principalement allemandes, françaises et italiennes sont impliquées jusqu'au cou dans l'industrie iranienne, elles y ont investi des milliards et pas seulement dans le pétrole, une attaque européenne sur la Syrie pourrait donc avoir les mêmes conséquences que l'attaque sur l'Irak il y a huit ans : la perte de ces investissements qui porterait un coup dur à l'économie européenne. 

La crise économique chinoise, découlant de la guerre du Golfe aurait des conséquences sur l'économie américaine parce que la Chine a prêté des milliards aux États-Unis ces dernières années, soutenant la Maison-Blanche dans ses efforts à stabiliser l'économie américaine. La crise en Chine pourrait pousser les Chinois à vouloir récupérer leurs prêts ou bien à augmenter leurs taux d'intérêt. Ce scénario pourrait mettre fin aux efforts du gouvernement américain pour relancer l'économie américaine et compromettrait les perspectives de réélection du président. 

La forte augmentation des prix du pétrole va aggraver la situation économique des pays du tiers-monde et en particulier de l'Égypte et des pays d'Afrique. La détérioration de la situation économique dans ces pays augmentera le flux d'immigrants vers l'Europe et aussi vers Israël et va imposer un fardeau supplémentaire à l'économie européenne déjà souffrante. 

La chute du régime en Syrie pourrait également affecter Israël. D'un côté cela provoquerait une division de la Syrie en plusieurs états : les Kurdes au nord, les Alaouites à l'ouest, les Druses au sud, les Bédouins au centre avec en plus Damas et Alep, il faut dire qu'ils n'ont jamais nourri un grand amour les uns à l'égard des autres. Cette division améliorera l'atmosphère de la région, débarrassée d'un gouvernement illégitime qui depuis des années menait une propagande anti-israélienne dans le seul but d'unir tous les groupes sous cette bannière. Mais la chute du gouvernement est également susceptible de créer des problèmes difficiles :

  • Les armes de l'armée syrienne peuvent arriver aux mains du Hezbollah et d'autres organisations terroristes dont les chefs se trouvent en Syrie
  • L'aggravation de la lutte entre le gouvernement et les civils syriens peut pousser des milliers de syriens à demander un asile -même temporaire- dans le Golan. Il est important qu'Israël réponde à cette demande pour des raisons humanitaires et aussi pour créer des bons liens avec la population syrienne. Mais les réfugiés ne retournent pas toujours dans leur pays, en particulier si la situation de celui-ci n'est pas stable. Cela peut conduire à un dangereux précédent pour les réfugiés palestiniens : comment Israël pourra-t-il expliquer qu'il accueille des réfugiés syriens en 2011 et refuse de recevoir des réfugiés palestiniens qui -selon ce qu'ils clament- habitaient dans le pays jusqu'en 1948 ? 

Après la chute du régime syrien, les Alaouites pourraient se venger sur tous ceux qui ont provoqué la chute du gouvernement. Ils pourraient envoyer des cellules terroristes perpétrer des attentats en Turquie, en Europe et aux États-Unis et augmenter la liste des maux qui troublent l'Europe en ce moment. 

L'Iran, préoccupée par la situation en Syrie augmente sa pression sur l'Irak afin que la majorité chiite remplisse le rôle de cheval de Troie iranien dans la nation (ouma) arabe, en particulier après la fin du retrait de l'armée américaine dans un mois. Certains signes ne trompent pas, en particulier la série de visites en Irak du vice-président américain, Joe Biden, dans le but de stabiliser un gouvernement pro-américain sachant résister aux pressions iraniennes. Les États-Unis veulent garder des bases en Irak qui serviraient comme bases de renseignements en cas de guerre avec l'Iran mais le gouvernement irakien s'y oppose. Ce refus a amplifié la préoccupation américaine de voir l'Iran dominer l'Irak puis dans une étape ultérieure dominer les autres pays du Golfe, en particulier l'Arabie Saoudite. 

La triste conclusion de tout cela, c'est que le monde est régit aujourd'hui par des intérêts économiques et militaires et non pas par l'éthique et les droits de l'homme. L'ONU qui a été créée à la suite de la deuxième guerre mondiale pour empêcher de tels évènements de se reproduire, ne fait rien pour arrêter la détérioration de cette crise ; pourtant une escalade rapide peut survenir quand les Syriens qui aspirent à la liberté renverseront le dictateur sanguinaire, héritier de son père qui avait instauré un pouvoir de vie et de mort sur les Syriens il y a 41 ans. 

La chute du régime syrien peut entraîner une série de séismes à l'échelle régionale et mondiale et cette vague peut atteindre l'Iran, le Golfe persique, la Chine, la Russie, l'Europe, les États-Unis ainsi qu'Israël. Les dirigeants du monde sont bien conscients de toutes ces conséquences possibles et ils redoutent de traiter le régime syrien comme il le mériterait. C'est le prix supplémentaire que les malheureux payent pour la mondialisation : un choc dans un endroit est ressenti dans de nombreux autres endroits et les Syriens payent de leur sang le prix des intérêts économiques de nombreux pays. Mais en vertu de ces éléments et malgré tous les risques que cela implique, le monde sans le sombre gouvernement syrien assoiffé de sang, serait un endroit bien meilleur et s'il était possible que le régime des ayatollahs se joigne au dernier voyage d'Assad, le monde serait un endroit encore plus sûr, plus calme et beaucoup moins dangereux.

Adapté de l'hébreu par Danilette

© http://danilette.over-blog.com

 

Publié dans Mordechai Kedar

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