La nouvelle fiancée de la Palestine Par KHALED ABU TOAMEH

Publié le par danilette

Difficile de croire que l'Orjuwan, club branché et restaurant de luxe, se trouve en Judée-Samarie. Il y a quelques années à peine, quel Palestinien aurait imaginé pouvoir déguster de la haute gastronomie italienne dans un tel établissement en plein cœur de Ramallah ? Situé dans le quartier à la mode d'Al-Masyoun, l'Orjuwan Lounge est devenu le symbole de la métamorphose que connaît la ville depuis trois ans.

Ramadan à Ramallah. Atmosphère festive dans une ville en plein développement. 
PHOTO: MUHAMMED MUHEISEN/AP , JPOST

Désormais, ce ne sont plus délinquants et hommes armés du Fatah qui sillonnent les rues, mais policiers et agents de sécurité qui n'hésitent pas à recourir à la force contre tous ceux qui s'avisent d'enfreindre la loi. De meilleures conditions de sécurité qui ont encouragé des investisseurs palestiniens et étrangers à miser sur la ville, voire à s'y installer. Des appartements de luxe sont en vente dans tous les quartiers, à des prix certes en hausse, mais qui restent séduisants. Un trois-pièces dans un immeuble neuf s'est vendu, récemment, pour 600 000 shekels. Il en aurait valu la moitié il y a trois ans. "Je vends au moins trois appartements par mois", affirme le promoteur Hussein Mansour. "L'avantage, ces derniers temps, c'est que les banques locales acceptent de prêter à tout le monde ou presque. Autrefois, elles refusaient tout crédit aux fonctionnaires de l'Autorité palestinienne, parce qu'ils ne savaient jamais s'ils allaient recevoir leur salaire à la fin du mois ou pas."

Tareq Abou Shousheh, un charpentier de Jérusalem, vient d'acheter dans le quartier d'Al-Masyoun. "J'ai payé à peine 500 000 shekels un appartement magnifique", explique-t-il. "A Jérusalem, je n'aurais jamais trouvé à ce prix-là, même plus petit. Dans les quartiers arabes de Jérusalem, il n'y a rien à moins d'un million de shekels." Beaucoup de ses amis envisagent de suivre son exemple en achetant dans du neuf à Ramallah, ou encore à Jéricho ou à Bethléem.

Jérusalem-Est et Ramallah : le jour et la nuit

Mahroum, la célèbre pâtisserie orientale de Nazareth, vient d'ouvrir un magasin à Ramallah. Ses spécialités au miel, à la pistache, aux amandes et aux épices font la joie des habitants. A la municipalité, on confie que plus de 100 Palestiniens de Jérusalem ont délocalisé leur entreprise pour l'implanter à Ramallah au cours des derniers mois. "Ici, ils ont plus de clients et moins de taxes à payer", nous explique un responsable. "A Jérusalem-Est, les gens rentrent chez eux dès le coucher du soleil et les rues sont désertes ensuite. Comparé à l'animation de Ramallah, c'est le jour et la nuit !"

L'Orjuwan, restaurant et night-club qui a le vent en poupe, attire une clientèle hétéroclite de jeunes et de moins jeunes où se mêlent Palestiniens et Israéliens, Américains et Européens, Chrétiens, Musulmans et même Juifs. Ce sont deux frères et une sœur de la célèbre famille Sakakini qui l'ont ouvert il y a moins d'un an. Mais l'Orjuwan Lounge n'est qu'un exemple parmi les dizaines de restaurants, de bars et de discothèques qui fleurissent à Ramallah depuis trois ans et viennent s'ajouter à une multitude de chantiers de construction que l'on remarque dans presque tous les quartiers de la ville. Autre établissement où il faut être vu, le Tché Tché, rendez-vous de la jeunesse de Ramallah. Il existe une vingtaine de Tché Tché au Moyen-Orient, ce qui fait de cette enseigne l'une des principales chaînes de cafés-restaurants de la région.

Les hôtels cinq-étoiles et les restaurants gastronomiques fleurissent également dans la ville. Les résidents guettent avec impatience l'ouverture prochaine de l'hôtel suisse Mövenpick, situé à 3 km du centre et qui offrira une vue magnifique sur les environs de Jérusalem. Doté de 172 chambres et suites, il disposera de plusieurs restaurants et de piscines, ainsi que d'un centre commercial.

La fin d'un "repaire de mafieux"

Comme beaucoup d'autres établissements, l'hôtel n'est qu'à faible distance du camp de réfugiés d'Al-Ama'ri, qui regroupe des milliers de Palestiniens souvent sans emploi et vivant dans des conditions misérables. Des habitants qui ne cachent pas leur colère face à l'incapacité du gouvernement à améliorer leur quotidien.

"On construit de beaux restaurants pour les riches", se lamente Jamal Abou Kwaik, un militant du Fatah, "mais l'Autorité palestinienne ne pense pas aux trois camps de réfugiés qui entourent Ramallah. Jamais vous ne verrez un réfugié manger ou même boire un verre dans ces établissements, parce que nous n'en aurons jamais les moyens !"
L'atmosphère qui règne ces jours-ci à Ramallah ressemble à celle qui prévalait au lendemain des Accords d'Oslo et de la création de l'Autorité palestinienne. A la suite de ces négociations, Ramallah avait également connu un fort développement économique : des investisseurs du monde entier y avaient convergé, porteurs de grands projets. La plupart étaient repartis très vite en s'apercevant que le gouvernement palestinien était, selon les termes d'un homme d'affaires palestinien, "un repaire de mafieux".

A l'époque, un grand nombre de riches Palestiniens avaient fui aux Etats-Unis ou dans les pays du Golfe après avoir été, affirmaient-ils, victimes de la corruption des hauts fonctionnaires, qui exigeaient sans cesse pots-de-vin et commissions. "On ne pouvait pas ouvrir un commerce sans verser une commission à l'un ou l'autre des proches de Yasser Arafat", raconte un propriétaire de restaurant. "Cela a fait fuir une multitude d'hommes d'affaires, qui ne pouvaient pas s'en sortir dans ces conditions."

Il affirme qu'aujourd'hui, en revanche, tout a changé. "Il y a moins de corruption", confirme Omar Salman qui, avec son frère, compte faire construire un nouvel hôtel-boutique dans la banlieue de Ramallah. "Et puis, avec les efforts que déploie le gouvernement pour restaurer la loi et l'ordre, les gens ne craignent plus d'investir leur argent à Ramallah."

Centre financier et politique

"Ramallah est en train de devenir la capitale de facto de la Palestine", constate Hani Saadeh, ingénieur. "C'est déjà la capitale politique et économique des Palestiniens."

Sani Meo, directeur de This Week in Palestine, magazine populaire qui couvre l'actualité culturelle et économique des Territoires, ne s'en formalise pas. "Capitale ou pas, Ramallah s'en sort très bien et la Palestine est fière de sa réussite." Il reconnaît que, si d'autres villes s'efforcent de rivaliser avec elle, Ramallah a bel et bien remplacé Jaffa et qu'elle est devenue "la nouvelle fiancée de la Palestine". "Je prie seulement pour que le calme relatif qui règne actuellement en Cisjordanie ne soit pas un leurre et qu'une nouvelle tempête ne vienne pas s'abattre sur notre région. Il faut absolument que la devise des gens d'ici reste 'vivre et laisser vivre'."

Toutefois, beaucoup de Palestiniens se demandent si la transformation de Ramallah en une ville neuve et florissante n'entre pas dans le cadre d'une "conspiration" d'Israël visant à faire oublier l'idée de Jérusalem comme capitale d'un futur Etat palestinien. Comme le souligne le directeur du magazine, de nombreuses délégations diplomatiques ont déjà établi leurs bureaux dans la ville, qui est aujourd'hui le centre financier et politique des Palestiniens. "La meilleure chose à laquelle puissent aujourd'hui aspirer les Palestiniens, c'est que Al-Quds [Jérusalem] devienne Bonn et Ramallah Berlin [avant la réunification de l'Allemagne]", déplore Meo.

La présence des "ambassades" à Ramallah est encore renforcée par le sentiment que la ville est devenue la capitale internationalement reconnue de la Palestine. Parmi les pays qui disposent d' "ambassadeurs" et de "délégations diplomatiques" dans la ville, figurent l'Argentine, l'Australie, l'Autriche, la Corée, l'Afrique du Sud, la Norvège, le Sri Lanka, la Suisse, la Chine, la Pologne, le Portugal, les Pays-Bas, la Russie, la Jordanie, le Brésil, la Finlande, l'Irlande, l'Inde, le Japon, la République Tchèque, le Canada et le Mexique.

Quid de Jérusalem ?

"Que cela nous plaise ou non, Ramallah est la véritable capitale de la Palestine", renchérit Munir Hamdan, homme d'affaires et délégué du Fatah. "Le président et le Premier ministre y ont leurs bureaux, tout comme le parlement et les ministères."

Pour Hamdan comme pour beaucoup d'autres, l'Autorité palestinienne s'est rendue coupable de "collusion" avec Israël en transformant Ramallah en capitale politique et financière. Depuis l'annonce du projet de construction d'un grand complexe gouvernemental dans la ville, de nombreux résidents se demandent si leurs dirigeants n'ont pas tout bonnement abandonné leur rêve de faire de Jérusalem leur capitale. "S'ils le construisent ici, cela prouve bien qu'ils n'ont aucune intention de gouverner un jour de Jérusalem", déplore Hatem Abdel Kader, législateur du Fatah habitant Jérusalem. "Malheureusement, le gouvernement palestinien de Salam Fayyad a renoncé à Jérusalem pour se rabattre sur Ramallah."

Abdel Kader est peut-être l'une des rares personnes à savoir vraiment de quoi elles parlent quand il s'agit de Jérusalem. Il y a deux ans, Fayyad l'a nommé ministre des Questions liées à cette ville. Il a démissionné quelques semaines plus tard, en découvrant que son ministère n'avait même pas les moyens de lui offrir un bureau et une chaise. "Je me dois d'être honnête avec vous : nous avons perdu la bataille de Jérusalem", déclare-t-il. "L'une des raisons en est que Jérusalem n'intéresse pas vraiment le gouvernement palestinien."

Publié dans Khaled Abu Toameh

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