La Syrie, le secret du printemps arabe, Shmuel Trigano

Publié le par danilette

LA SYRIE : LE SECRET DU « PRINTEMPS ARABE »

Shmuel Trigano Chroniques d'été 2012

Les mots-valises que forgent les journalistes pour expliquer les événements en fonction des idéologies qui les motivent finissent par créer une pseudo-réalité en fonction de laquelle tout ce qui arrive est expliqué, renforçant de plus en plus la vision erronée et obscurcissant de plus en plus la réalité, au point de faire de ceux qui s’en abreuvent les dindons de la farce.


Parmi ces mots, celui de « printemps arabe » est des plus néfastes. Il traduit d’abord la complaisance occidentale envers un monde arabo-musulman profondément rétrograde et décevant (ah ! Comme on aimerait qu’il se démocratise !) tout en ne faisant que répondre à un ethnocentrisme occidental qui croit la « démocratie » adaptable à toute situation.


J’avais dans ce blog avancé l’hypothèse, il y a plusieurs mois, que les mouvements de masse qui secouaient certains pays arabes auguraient plus de la levée en masse de la Oumma que de l’éveil du peuple démocratique.


Ce qui se joue, en effet, ce n’est pas le renforcement de la démocratie dans ces pays de tradition dictatoriale, c’est la fin des fragiles Etats-nations qu’avaient contribué à créer les puissances coloniales en se retirant d’un univers qui avait toujours été colonisé, d’abord sous l’empire turc et auparavant l’empire arabe. Tout en étant des musulmans, en effet, les Turcs ne sont pas des Arabes – si l’on réfléchit en termes de nations – mais les Arabes eux-mêmes, à l’origine, étaient aussi des colonisateurs quand ils ont envahi une multitude de peuples (Kabyles, Kurdes, Arméniens, Syriens chrétiens, Berbères, Touaregs, etc) sous la bannière de l’empire islamique. Trois couches d’oppression (occidentale, ottomane, arabe) séparent ainsi les habitants de ces pays de leurs origines morphologiques réelles, qui n’ont jamais disparu.


Les pays arabo-musulmans que nous connaissons sont des inventions artificielles des Empires coloniaux européens. Délimités au gré du hasard des frontières coloniales, ils ont englobé des peuples non arabes, voire non musulmans pour créer des unités politiques de bric et de broc. Ces Etats n’ont réussi à survivre que sous des régimes dictatoriaux dans la mesure où ils n’avaient aucune assise intrinsèque en tant qu’États-nations (1). Seule la violence pouvait maintenir ensemble ces populations disparates dépourvues de tradition politique si ce n’est l’islam (j’entends la ségrégation communautaro-religieuse (2) qu’il imposait) et l’héritage de la domination ottomane.


Ce qui s’est passé avec les pseudo « révolutions arabes », c’est tout simplement l’effondrement intrinsèque de ces Etats-nations, ce qui explique la reviviscence du mirage du retour à la condition antérieure du régime califal qui, dans sa dernière splendeur, avait été incarné par le Sultan ottoman, c’est à dire à une forme impériale. C’est celle que recherchent les Frères musulmans, les grands vainqueurs de la décomposition des Etats nations arabes qui aspirent à la reconstitution d’un empire qui aurait pour assise non plus les nations arabes (Egypte, Tunisie, Algérie, etc), purs décors sans consistance (si ce n’est la référence au modèle et aux frontières de l’ancien colonisateur) mais la oumma.


C’est d’ailleurs ce que recherchaient déjà les anciens Etat-nations arabes qui, sans exception, ont fait de l’islam, la source de la loi et de l’arabité, la condition de la nationalité, en démontrant leur incapacité à mettre sur pied une véritable citoyenneté politique. Tous les non musulmans ont été ou chassés ou persécutés. Les non Arabes ont été relégués dans les marges des sociétés. Ce n’est pas là seulement un fait politique, c’est aussi une donnée inscrite dans les lois et constitutions de ces Etats.


En fait la purification ethnique à laquelle se sont livrés les nouveaux Etats arabes au moment de leur indépendance avait un sens non pas « national » (chasser les anciens oppresseurs) mais religieux et ethnique. Le monde arabe a toujours rêvé d’une unité qui n’est pas celle des nations mais de la oumma. Les tentatives incessantes des nationalistes arabes, sous la houlette de l’Egypte et de la Syrie de mettre sur pied un panarabisme nationaliste, puis celles des islamistes, sous la houlette de l’Arabie saoudite, de créer un panislamisme, qui l’un après l’autre échouèrent, en témoignent largement. Nous assistons aujourd’hui à la résurgence de cette tentative avec les pseudo-révolutions arabes. C’est la raison de leur déclenchement simultané dans plusieurs pays éloignés. Les humanistes et les progressistes, qui les ont mises en oeuvre, ont joué le rôle des « idiots utiles». Ils sont aujourd’hui balayés. Les Frères musulmans attendaient dans l’ombre pour bondir sur la proie, comme cela arrive souvent en politique.


Le cas de la Syrie est intéressant car c’est un des rares pays (avec l’Irak de Saddam Hussein) où un parti réputé laïque, le Baas, était au pouvoir. On ne sait plus que le nationalisme arabe, à ses origines, en tant qu’il se dissocie de la référence à l’islam, fut une invention des intellectuels arabes chrétiens libano-syriens qui y trouvèrent une rationalisation de leur existence dans un milieu islamique intrinsèquement hostile. Ils furent à l’origine du parti Baas. C’est dans cette illusion idéologique d’un troisième terme qui ne serait plus chrétien ni musulman, mais « laïque » et néanmoins arabe (mais dans la référence à l’Arabie anté-islamique que l’islam est accusé d’avoir corrompue) que la Syrie s’est constituée : un décor de théâtre faisant écran à la réalité.


La Syrie n’a jamais existé réellement et il n’y a pas de peuple syrien. Bashar El Assad ne tue pas « son peuple » comme les journalistes se complaisent à le dire. II tue un autre peuple. Car la Syrie est une marqueterie de peuples comme tous les Etats arabo-musulmans : les Alaouites, les Sunnites, les Shiites, les Kurdes, les Bédouins, les Druzes constituent la Syrie. Telle est aussi la situation de l’Irak divisé entre Kurdes, Shiites, Sunnites et Chrétiens orientaux (les Juifs ont été chassés en masse dans les années 1950 comme cela se produisit par la suite dans tous les pays musulmans). C’est le cas de la Turquie qui opprime un autre peuple dans ses frontières et au delà, les Kurdes et qui a chassé de son territoire un million et demi de Grecs orthodoxes (le millet Rum, c’est à dire la « nation-religion » chrétienne) en 1922 et 1923. C’est le cas de la Jordanie ou coexistent Sunnites, Palestiniens, Bédouins sous la houlette d’une dynastie ethniquement minoritaire. C’est le cas de l’Egypte où 10 millions de Coptes survivent sous l’oppression sunnite (oubliez les Juifs et tous les autres peuples qui y vivaient et qui ont été chassés).


Bashar El Assad incarne donc la réussite de la main mise sur le pouvoir d’une minorité ethnico-religieuse autrefois persécutée, les Alaouites. Les rebelles ne sont pas mus pour autant par un souci du « peuple » mais par une haine ethnico-religieuse qui veut prendre sa revanche. Demain au pouvoir, ils ne manqueront pas de massacrer les Alaouites, tout d’abord, puis les Chrétiens, nombreux en Syrie, et les Shiites, peut–être les kurdes selon qu’ils ont soutenus Assad ou pas. En fait les peuples minoritaires de Syrie soutiennent le minoritaire Assad car ils savent que le triomphalisme sunnite imposera une sharia ségrégationniste et persécutoire aux populations non arabes. Le régime s’appuyait déjà sur elles contre le groupe majoritaire sunnite. On voit très bien d’ailleurs comment les Alaouites de Tripoli au Liban ont pris fait et cause pour Assad contre les Sunnites locaux. Tripoli est la capitale la plus proche du réduit territorial alaouite sur la Méditerranée et il est fort possible, comme certains le pensent, que l’effondrement du régime donne naissance à un nouvel Etat avec Lattaquié pour capitale et sans doute cette partie nord du Liban.

 

La Syrie éclatera inéluctablement car elle est aussi aspirée du côté d’un Etat en puissance, celui du peuple kurde dont la réalité a déjà imposé une partition de fait en Irak et qui a des colonies en Turquie, ce dernier Etat n’hésitant pas à bombarder aujourd’hui ses populations dans l’impunité la plus totale et qui n’acceptera pas de voir apparaître une puissance qui lui est hostile sur son front oriental. N’oublions pas aussi l’ambition impérialiste de l’Iran qui repose sur les Shiites irakiens, bahreinis, syriens, libanais (Hezbolla)… Le dépeçage de la Syrie attisera son appétit.


L’avenir de la Syrie augurera de l’avenir des Etats-nations arabes qui sont entrés dans une ère autre que post-coloniale et une nouvelle carte est en gestation au nord d’Israël.


Quel visage auront les éditorialistes éclairés d’Occident quand ils seront les témoins des massacres auxquels le « peuple syrien » se livrera ? Ils se tairont. En proie à leur erreur d’interprétation initiale, ils vous diront que la Révolution française est elle aussi passée par la Terreur… Comme ils se taisent de façon obsédante sur les massacres de chrétiens dans tout le monde musulman, de l’Afrique à l’Asie. Sur la foi de leur erreur, ils iront de déconvenue en déconvenue et avec eux l’opinion qu’ils auront égarée et les décisions politiques qu’ils ont promues. Il est en effet stupéfiant de voir comment le narratif médiatique dominant a épousé le point de vue des Sunnites et donc de la force dominante parmi eux, les Frères musulmans, et comment des médias paresseux ne nous donnent que les images de propagande filmées par les rebelles. Nous connaissions cela déjà avec les Palestiniens. Du point de vue des Israéliens, quelle que soit l’issue du conflit elle est mauvaise quoiqu’aujourd’hui la victoire de Bashar El Assad ferait de la Syrie une colonie iranienne unie au Hezbollastan…


Notes

1 - A tous les points de vue, ce que nous disons des États nations arabes vaut - et encore plus - pour les Palestiniens qui cherchent à créer un État au moment où les États-nations arabes et musulmans (ce que devrait être la Palestine selon son projet de constitution) sont sur le déclin. Pour des raisons intrinsèquement arabes, nous pouvons faire le pronostic qu’ils n’y réussiront pas et pas à cause d’Israël (mais cela, évidemment, c’est la vulgate médiatique qui le dira).

2 - Car pour l’islam, toute nation (milla) se définit par son prophète et donc sa religion…

Publié dans Shmuel Trigano, Syrie

Commenter cet article