Le destin brisé des Sandler, Maxime Perez

Publié le par danilette

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Le destin brisé des Sandler

En France, pendant la guerre, les aînés avaient échappé aux rafles et à la déportation. Mais des décennies plus tard, c’est la folie meurtrière de Mohamed Merah qui vient d’anéantir cette famille d’origine juive allemande.

Mercredi matin, sur le mont du Repos à Jérusalem, Samuel Sandler, tête basse sous un borsalino noir, a la voix meurtrie. "Jamais je n’aurais pensé qu’on pouvait encore assassiner des enfants juifs en France." En voyant face à lui les dépouilles de son fils Jonathan et de ses deux petits-fils, Gabriel et Arié, enveloppés dans un linceul blanc, il dit penser d’abord à son cousin de 8 ans, Jeannot, déporté de Drancy à Auschwitz en 1943. Né juste après la guerre, Samuel Sandler se rappelle qu’il est un survivant. En 1937, deux ans après l’adoption des lois antisémites de Nuremberg par le Reich et sans se douter de l’imminence de la Nuit de cristal anti-juive menée par les partisans d’Hitler et les SS, ses parents Henriette et Robert abandonnent leur fonderie de métaux ferreux, à Mannheim dans le Bade-Wurtenberg, pour rejoindre la France via des filières clandestines. Arrivés au Havre où se trouvent leurs proches, leur nationalité allemande en fait des indésirables. D’où un nouvel exode vers Limoges. Rue Gaignolle, dans leur modeste appartement de deux pièces, les Sandler ouvrent un restaurant casher clandestin qui, le soir, se transforme en atelier de fabrication de faux papiers pour les Juifs qui veulent passer la ligne de démarcation. Courage ou inconscience, ils poursuivent leurs activités même après le début des rafles de la Gestapo, auxquelles ils échappent miraculeusement.

Ils échappent à la Gestapo miraculeusement

Le regard plongé sur une pile de vieilles photos, cigarette à sa main tremblante, Léa Marcou raconte cette époque où elle n’était encore qu’une enfant. La sœur de Samuel, unique fille des Sandler, vit aujourd’hui dans le paisible quartier de Kyriat Hayovel, sur les hauteurs de Jérusalem, qu’elle n’a plus quitté depuis son arrivée en Israël il y a une vingtaine d’années. Traumatisée par l’odyssée tragique du Saint Louis – un paquebot à bord duquel 963 Juifs tentèrent de gagner l’Amérique durant l’été 1939 avant d’être interdits d’y débarquer et de revenir vers l’Europe –, Léa a longtemps craint qu’un départ vers la Terre sainte ne soit synonyme de voyage vers la mort. Mais la perte brutale de son jeune fils lui fait changer d’avis. Son amour, elle le reporte alors sur son neveu Jonathan, dont elle était très proche. "Il a toujours été profondément marqué par l’histoire de notre famille, surtout en devenant père. Pauline, sa petite dernière de 2 ans, seule rescapée avec sa maman de la tuerie de Toulouse, porte d’ailleurs le nom de sa grand-mère maternelle qui a été déportée", raconte Léa. Lundi dernier, vers 10 heures, en allumant la télévision, la vieille tante apprend qu’en plus de Jonathan, elle a perdu ses deux petits-neveux Gabriel et Arié, froidement abattus eux aussi dans le massacre. "Nous étions une famille juive qui a survécu à la guerre et qui s’était reconstituée. Nous voilà décimés, il n’y a plus de descendance pour porter le nom des Sandler."

"A Ozar Hatorah, il voulait restituer ce qu'on lui avait appris"

Jonathan, 30 ans, est né à Bordeaux, la ville dont sa mère est originaire. Ses parents s’établiront plus tard en région parisienne et c’est au Chesnay, près de Versailles, qu’il grandit. La famille est pratiquante, engagée même, à l’instar de Samuel qui prend vite en main la petite communauté juive locale. Jonathan effectue sa scolarité à l’école publique jusqu’à la quatrième. Pris d’un intérêt soudain pour l’étude du judaïsme, il rejoint l’école Ozar Hatorah de Toulouse, à la réputation d’excellence. "C’était quelqu’un de discret, d’humble, et qui avait toujours le sourire, un sourire marquant", se souvient Leslie, très émue, qui tenait à lui rendre un dernier hommage lors des obsèques en Israël. "Il était fier de se présenter comme un ashkénaze français", renchérit Avner, un autre camarade de classe. Dans la ville rose, Jonathan Sandler est adopté par le directeur de l’école, Jacob Monsonego, dont la fille Myriam, 8 ans, est la quatrième victime du carnage perpétré par Mohamed Merah.

Le baccalauréat en poche, Jonathan décide d’émigrer en Israël pour continuer ses études religieuses. Il rencontre Eva Alloul, une Franco-Israélienne sépharade, très pieuse également qui, au terme d’un shidour, une rencontre organisée par un rabbin, devient son épouse. "Il a toujours voulu retourner à Toulouse pour enseigner à Ozar Hatorah, restituer ce qu’on lui avait appris", confie un proche de la famille. Son vœu est enfin exaucé en septembre 2011. Mais sa mission de deux ans s’est achevée, mardi, au bout de cinq mois. "Aux informations, on parle de gens tués et on passe à autre chose, explique sa tante Léa. Mais nous, on ne peut plus passer à autre chose."

 


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