Le destin fabuleux de l'extravagant Joseph-Philibert Girault de Prangey

Publié le par danilette

J'ai voulu en savoir un peu plus sur cet homme fascinant dont j'ignorais tout il y a quelques jours :
Joseph-Philibert Girault de Prangey, ce dessinateur, peintre, photographe, architecte, historien, jardinier de génie, botaniste, un être passionné mais solitaire n'ayant pas été apprécié à sa juste valeur durant sa vie et qu'on découvre plus de 100 ans après sa mort. Quel destin :

 

En 2003, une photo ancienne attire l'attention des journalistes du monde entier par l'enchère prodigieuse dont elle est l'objet, presque un million de dollars. Elle est à l'époque la photographie la plus chère du monde (aujourd'hui classée en 9ème position)  Il s'agit d'un cliché du temple de Jupiter Olympien prise en 1842, par Joseph-Philibert Girault de Prangey.

      

 

L'univers des collectionneurs, des historiens d'art et des musées commence alors à s'intéresser à l'œuvre d'un artiste complètement ignoré durant 150 ans, qui était-il ?

Il nait à Langres, l'antique Andemantunum, ville gallo-romaine dont le nombre des habitants n'a pas bougé depuis vingt siècles, 8.000 personnes à chaque époque dont le célèbre Denis Diderot au XVIIIe siècle.

Girault y étudie les arts avec son ami le futur peintre Jules-Claude Ziegler (1804-1856), puis ensemble ils partent pour Paris parfaire leur formation dans les ateliers d’Ingres et Heim. Ils créent ensemble le premier musée de Langres dans l'église Saint-Didier, abandonnée depuis la révolution. L'esprit mordant de Joseph-Philibert irrite et irritera toute sa vie ses contemporains, il a lu le Dernier Abencérage de Chateaubriand et part pour l'Espagne étudier les vestiges arabes de l'Andalousie. Après avoir vu mourir son père, ses deux jeunes frères, sa petite sœur et enfin sa mère en 1828, il reste solitaire. De retour de Grenade en 1835, il consacre son héritage à la construction d'un palais mauresque dans le lieu le plus froid et le plus austère de France, une anfractuosité du plateau de Langres, à l'abri de l'incompréhension de ses contemporains hostiles mais avec une vue dégagée sur les Alpes, les Vosges et le Jura. 

Un astucieux réseau de fontaines chantantes et de tuyaux de vapeur sous pression animent et chauffent des serres peuplées de fruits exotiques, d'ananas et de palmiers, d'oiseaux de paradis et de perroquets moqueurs.

« Les murs, les fenêtres tréflées, les balcons, sont tapissés de fleurs exotiques; autour de la légère coupole du toit, les hirondelles se poursuivent avec des cris joyeux; au-dessous des balcons, une source vive sort du rocher.

Tout cela est splendidement éclairé, et pour rafraîchir les regards aveuglés de tant de clarté, partout dans le voisinage de l'habitation, un luxuriant épanouissement de feuillages verts et de fleurs, un parfum d'héliotrope et d'oranger, un bruit d'eaux vives et un mélodieux bourdonnement d'abeilles. Une royale fête des yeux ! » (André Theuriet, 1910, Sous-Bois)

 De longues serres courent au long des murs de soutènement, puis des volières d'eau, la faisanderie, enfin les grandes serres superposées aux autres. Celles-ci sont accollées au rocher, les fers contournent la roche, les cheminées se cachent dans les anfractuosités, les orchidées, les fougères montent à l'assaut des parois inégales. Ailleurs ce sont des oiseaux précieux qui voltigent librement à travers les plantes. Dans la volière d'eau, les canards multicolores barbotent à plaisir. Au potager, les couches sont chauffées par des conduites en cuivre. L'eau coule partout, en cascade et en jet d'eau sous la maison, en bassins dans les potagers et les communs.

Dans le parc, une fontaine pétrifiante étage ses rayons superposés, l'eau claire s'écoule goutte à goutte sous les vertes frondaisons. Mais, voici l'été ; ce ne sont que corbeilles fleuries, plantes rares, papyrus et bananiers autour de la pièce d'eau, rosiers odorants dans les corbeilles multicolores. Les fruitiers, bien abrités, se garnissent de fleurs et de fruits. Les orchidées embaument les serres entre les fougères et les palmiers. Les fruits exotiques, ananas, bananes, raisins, oranges ou cédrats, tentent le visiteur sous l'oeil vigilant de l'auteur de ces merveilles. Partout des terrassiers, des forgerons, des maçons construisent des chalets, des serres, des communs, des logements pour le personnel, mais tout cela dans le plus pur style turc, avec des bulbes partout, des ornements de bois, des minarets. Étrange vision, dans ce désert si proche et sous les neiges de l'hiver. (lien)

 

En 1841, Ziegler lui propose d'apprendre la nouvelle invention dont tout le monde parle, cette photographie que l'on dénomme alors daguerréotype.

 En avril 1842, muni de l'équipement le plus perfectionné du temps, de ses fioles de mercure volatil et d'une grande chambre au chassis de format 24x19 cm, Girault de Prangey s'embarque à Marseille pour un voyage de 24 mois. La première étape est non seulement symbolique mais stratégique c'est la villa Medicis à Rome. Pendant 3 mois, il trouve complète et rassemble les indices nécessaires à son expédition. Son ami Raoul Rochette témoigne "qu’il daguerréotype à tout va, tout y passe, monuments, mendiants et même cardinaux. Il réalise le premier portrait du Pape qui le décore d’un ordre du Vatican"... 

Puis Joseph-Philibert parcourt tour à tour Athènes, Alexandrie, Le Caire, Istanbul, Baalbek, Jérusalem etc. 

De retour à Paris, il entreprend une luxueuse publication illustrée de lithographies et consacrée aux Monuments arabes d'Égypte, de Syrie et d'Asie Mineure qui paraît de 1846 à 1849, puis en 1851 la première livraison de "Monuments et paysage de l'Orient". Chaque vue est redessinée par Girault, et les historiens n’ont pas encore considéré ces livres comme des livres de photographie. 

En 1892, il lègue ses biens à un cousin et le domaine à son jardinier. Mais la Première guerre mondiale voit la mort du jardinier en 1914 puis celle de son fils tombé dans les tranchées voisines ; la mère éplorée se réfugie en bas dans la vallée. Les animaux sauvages repeuplent les forêts de l'Est de la France, les fragiles décorations ; les moucharabiehs, les serres, les canalisations se détériorent, et il pousse dans le parc grande quantité d'arbres grands et petits, de ronces et d'épines entrelacées. 

Toute histoire de trésor, depuis celui de Troie, laisse quelques indices. Les plaques d'argent du pionnier de la photographie ont été révélées subrepticement deux ou trois fois au XXe siècle.  

En 1934, le voisin qui a racheté les ruines du domaine en 1920 fait une déclaration officielle devant la Société des archéologues de Dijon où il mentionne à ses pairs avoir incidemment retrouver 21 boîtes dans une pièce en ruines avant de se résoudre à détruire le bâtiment (Une curieuse figure d'artiste, Girault de Prangey, par M. le comte de Simony, Mémoires de l'Académie des sciences, art et belles-lettres de Dijon).  

En 1950, le voisin reçoit la visite du plus célèbre chasseur de trésors photographiques, Helmut Gernsheim qui le convainc de lui céder dix plaques .

Le Comte de Simony fait don d'un ensemble de plaques de vues de Paris à la Bibliothèque Nationale, et de vues de Suisse au Musée de Bulle en Gruyère. Il reçoit aussi bientôt la visite du premier grand collectionneur français, André Jammes, qui l'aide à protéger son trésor en encadrant les fragiles images et obtient quelques vues, aujourd’hui à la Bibliothèque nationale. 

Au début du XXIe siècle se succèdent plusieurs ventes aux enchères organisées par une partie de la famille du comte de Simony, attirant l'attention des journalistes, des historiens et des musées sur et des musées sur l’oeuvre du solitaire lingon du Val-d’Esnoms. Aujourd'hui les plus belles plaques ont trouvées place dans les plus grands musées du monde entier. 

Et puis ce miracle, cette situation improbable dont rêvent tous les chasseurs et tous les collectionneurs. Grâce aux efforts simultanés des enchères, des journaux et des musées pour attirer l'attention sur l’œuvre de ce pionnier de la photographie, une boîte supplémentaire a été retrouvée. Une boîte inespérée. Une boîte de 1/2 plaques dont une partie a été effacée par le temps mais où se sont conservées 12 remarquables compositions. Et ce trésor de mercure composé de vues de Rome du Caire et d'Istanbul constitue le premier élément d'une nouvelle collection.

 

D'après le livre  "Joseph-Philibert Girault de Prangey : carnet illustré de 12 vues, Rome, Le Caire et Constantinople, Le trésor de Mercure", http://www.photoceros.com/01-09-2010-publication-du-tresor-de-mercure-consacre-a-girault-de-prangey/  www.photoceros.com/01-09-2010-publication-du-tresor-de-mercure-consacre-a-girault-de-prangey/

 

Pour en savoir davantage :


Livre publié a son retour d'Orient : 

 

Monuments arabes d'Égypte, de Syrie, d'Asie Mineure dessinés et mesurés de 1842 à 1845...

par Girault de Prangey...
Paris : Lemercier et Firmin Didot pour l'auteur et A. Hauser, 1846
  Gr. in-fol., pl.

 

"Chaque photographie a été redessinée par Girault, et les historiens n’ont pas encore considéré ces livres comme des livres de photographie"

 


Sources : 

 

Voici quelques autres photos achetées par la Bibliothèques nationales

Bethléem : église de la Nativité et couvents, vus de l'ouest (attention, beaucoup de sites l'ont publiée en pensant qu'il s'agissait de Jérusalem)[Bethléem : église de la Nativité et couvents, vus de l'ouest] : [photographie] / Joseph Philibert Girault de Prangey - 1

Liban. Les cèdres

Liban. Les cèdres : [photographie] / Joseph Philibert Girault de Prangey - 1

Jérusalem. Porte Eg[lise] du St Sép[ulcre]

Jérusalem. Porte Eg[lise] du St Sép[ulcre] : [photographie] / Joseph Philibert Girault de Prangey - 1

 

Jérusalem : esplanade du Temple de Salomon, Dôme du Rocher

[Jérusalem : esplanade du Temple de Salomon, Dôme du Rocher] : [photographie] / Joseph Philibert Girault de Prangey - 1

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Commenter cet article

phot'saône 08/07/2020 22:16

bonjour, une exposition est consacrée à l'oeuvre de Girault de Prangey, à Langres, Haute-Marne, cet été et jusqu'à fin novembre 2020.

danilette's 11/09/2020 14:53

Mille excuses, je n'avais pas vu votre commentaire !