LE NOUVEL ENSEIGNEMENT DU MEPRIS, Guy Konopnicki

Publié le par danilette

 


 

 

Claude Lanzman

 


Une circulaire parue au Bulletin officiel de l’Education nationale recommande de remplacer le terme Shoah par « anéantissement ». Ce mot serait plus rigoureux, et le rôle de l’école étant d’assurer la défense et l’illustration de la langue française, il semble bien naturel de bannir toute importation de l’Hébreu. Respectant cette recommandation, le manuel d’histoire présenté par les éditions Hachette pour les classes de première, évoque donc l’anéantissement des juifs par l’Allemagne nazie, en évitant le mot. La chose effroyable est correctement décrite, mais sans le mot. Sauf, bien sûr, dans le titre de l’enseignant invité à rédiger ce chapitre, Iannis Roder, responsable des formations pédagogiques au Mémorial de la Shoah.

Or, on se souvient qu’une enseignante de Nancy, Catherine Pederzoli, faisant l’objet d’une suspension disciplinaire, s’était vu reprocher son emploi systématique et donc abusif du mot Shoah, et ce, dans un rapport à charge rédigé par les inspecteurs généraux d’histoire. Traduite devant un conseil de discipline, Catherine Pederzoli a été réintégrée, le conseil n’ayant pas retenu les charges concernant l’emploi du mot Shoah, ni celles portant sur le contenu de l’enseignement dispensé tant en classe que lors des voyages de la mémoire. Mais si l’affaire Pederzoli est close, la querelle portant sur le mot Shoah n’est nullement anecdotique.

L’inspection générale de l’Education nationale rejette un terme, au motif qu’il ne vient pas des historiens, mais du travail d’un cinéaste, Claude Lanzmann. Le mot Shoah peut, à la rigueur, être mentionné en tant que terme adopté par l’Etat d’Israël pour désigner l’anéantissement des juifs d’Europe.

Passe que l’Education nationale ne parvienne toujours pas à admettre le cinéma comme moyen d’investigation historique ! L’inventeur de ce procédé, Louis Lumière, était tout de même membre de l’Académie des Sciences. Il est vrai qu’il s’y distingua, en 1942, par un éloge des progrès scientifiques de l’Allemagne hitlérienne, mais l’engagement des frères Lumière dans la collaboration ne les empêche pas d’avoir été à l’origine d’un bouleversement des moyens de la pensée. Le paradoxe du cinéma, c’est d’avoir été rapidement considéré comme un instrument d’hégémonie culturelle placé entre les mains des juifs, en dépit de l’antisémitisme de ses inventeurs. La négation de la valeur historique du film de Claude Lanzmann s’enracine tout à la fois dans cette prévention vis-à-vis du cinéma et dans l’insupportable soupçon de manipulation, de partialité, qui s’éveille dès lors qu’un juif aborde, en tant que tel, l’histoire de la Shoah.

Lanzmann n’a pas choisi par hasard le mot Shoah. Il s’agissait de désigner le caractère unique du génocide des juifs, sa planification systématique par le régime nazi, sa place centrale et obsessionnelle dans la politique hitlérienne. Et, ce qui est plus difficile à faire admettre à nos esprits clairs et rationnels, la désignation en hébreu de la Shoah porte aussi la singularité du peuple juif.

L’ Éducation nationale refuse donc un traitement trop singulier, ce qui revient à réduire la dimension singulière de l’événement à sa durée et à son ampleur. Il ne faudrait surtout pas que les élèves s’interrogent sur l’histoire des enfants d’Israël, sur ce qui les distingue des autres victimes de génocides, Arméniens, Tziganes, Tutsies, et tant d’autres encore. Bien évidemment, il importe de montrer ce qui unit des peuples différents lorsqu’ils sont victimes de la barbarie. Mais chaque acte criminel s’inscrit dans une histoire. Celle de la haine des musulmans pour les Chrétiens s’agissant du massacre des Arméniens par les Ottomans. Et pour ce qui concerne la Shoah, les inspecteurs d’histoire comprendraient mieux sa spécificité, en relisant l’Enseignement du mépris. L’auteur, cette fois, n’était pas extérieur à l’Education nationale, il avait rédigé des manuels d’histoire que ceux d’aujourd’hui nous font regretter ! Et Jules Isaac montrait comment

l’antisémitisme européen, depuis l’accusation de déicide  avait pu conduire au nazisme et à la solution finale. La spécificité de la Shoah, tient à son enracinement dans l’histoire de l’Europe et dans celle du peuple juif.

Ce que l’on reprochait à Catherine Pederzoli et que l’on reproche toujours à l’association Déportation Persécution Mémoire,  c’est d’inscrire l’histoire de la Shoah dans l’histoire du peuple juif. Mais tout s’explique quand notre manuel d’histoire Hachette pour les classes de première aborde la question de la « Palestine ». J’emploie les guillemets, parce que cette « Palestine » est un territoire imaginaire que nos historiens substituent à la réalité politique, historique et géographique, constituée, depuis 1948, par l’Etat d’Israël. Sur trois pages d’histoire, on n’a pas trouvé le moyen d’employer l’expression reconnue par les Nations Unies, définissant un état souverain, l’Etat d’Israël.

Guy Konopnicki

La suite dans le numéro de Juillet-Août 2011…

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