Le retour du spectre chiraquien, Shmuel Trigano

Publié le par danilette

LE RETOUR DU SPECTRE CHIRAQUIEN …

Shmuel Trigano Chroniques d'été 2012


Il y a dans le discours prononcé par le président de la République, lors de la commémoration de la Rafle du Vel d’Hiv, de nombreux signes qui ont tout pour contenter la conscience des Juifs français.


Trahison il y a eu, en effet, des Juifs français par l’Etat avec la Rafle du Vel d’hiv et le statut des Juifs. On peut, certes, penser que l’Etat vichyssois n’exprimait pas la légitimité de la France éternelle, il n’en exprimait pourtant pas moins sa légalité : il ne faut pas oublier, en effet, que ce régime obtint les pleins pouvoirs de l’Assemblée nationale (Chambre des députés plus Sénat) de la République qui se livra, en fonction d’un vote majoritaire (1), à Pétain.


Le gaullisme dont se recommandent certains hommes politiques pour critiquer le discours de Hollande, n’a pas, quant à lui, une virginité totale de ce point de vue: l’abandon d’un million de Français dans l’Algérie de juin et juillet 1962 ne fut pas très « honorable » quoique, excepté (si l’on peut dire !) les massacres dont furent victimes des centaines de Français et des milliers de harkis durant cette sombre époque (alors que l’armée française était toujours sur place), cette population ne fut pas programmée pour la mort comme les Juifs de la grande rafle.


Les Juifs d’Algérie, par contre, peuvent témoigner de ce double abandon par la République : Vichy et 1962.

 

Le fait marquant aujourd’hui est la radicalité du jugement de François Hollande. La question que l’on peut se poser est de savoir sur quoi elle ouvre. La reconnaissance par Chirac de la responsabilité de la France en 1995 cautérisait une plaie vive : il n’était pas possible que les Juifs réintègrent la citoyenneté, dont ils avaient été dépouillés, comme si rien ne s’était passé. Faire mémoire de ce tournant tragique et l’inscrire dans la mémoire collective marquait le retour des Juifs exclus dans la norme de l’Etat.


Néanmoins, cet épisode s’accompagna d’un phénomène paradoxal : une aggravation de la condition des Juifs en France, qui n’a pas cessé jusqu’à ce jour (2). On a défini ce phénomène comme « le nouvel antisémitisme ». Sa caractéristique essentielle est qu’il prend pour cible manifeste de son discours Israël et le sionisme, au nom du « devoir de mémoire », alors même que c’est la condition des Juifs locaux, français, qui pâtit de cette hostilité. Hier c’était le « communautarisme » juif qui était sur la sellette, c’est-à-dire toujours des formes d’identités collectives juives (celle que vouait à la mort le Statut des Juifs). Nous avons déjà suffisamment étudié cette configuration pour y revenir ici.


Un véritable complexe se mit en place alors, que je nommerais le syndrome chiraquien. associant la mémoire de la Shoah et la nazification d’Israël. Pourquoi Chirac ? C’est sous sa présidence que cette évolution se cristallisa. C’était l’époque de la guerre du Golfe et de l’adhésion de la France au camp anti-américain, mue par l’ambition de représenter le monde arabe face aux USA. De violentes manifestations anti-américaines et « antisionistes » secouèrent jour après jour les rues de l’Europe. C’est alors que l’immigration, « l’Islam » comme cause, devînt une force politique en France, trouvant l’occasion de s’affirmer sur la scène publique et politique sur la base d’une dénonciation d’Israël qui semblait « consensuelle ».


Les actes antijuifs se multiplièrent mais le mot « antisémitisme » fut interdit, « car la France ne peut pas être antisémite ». En fait, le pouvoir chiraquien ne souhaitait pas se voir accuser de ne pas réprimer l’antisémitisme de peur du pouvoir supposé du « lobby juif » de Washington qui aurait eu alors un prétexte pour faire pression sur le Pentagone, contre une France déjà en position conflictuelle avec les USA.

 

Alerter sur l’antisémitisme devint « anti-français » et les Juifs de France, les premiers concernés furent pris à témoin de cette interdiction et chargés d’apporter auprès des Juifs américains la preuve officielle qu’il n’y avait pas d’antisémitisme en France (ce qu’ils firent). L’esclandre théatral de la vieille ville de Jérusalem, que Chirac avait prémédité, lors de son voyage en Israël, fut la figure de proue de cette évolution, du lien objectif entre l’antisémitisme en France, la politique pro-arabe et anti-américaine de la France et l’antisionisme.


J’ai analysé ce syndrome dans ses fondements et son fonctionnement dans un livre Les frontières d’Auschwitz, les dérapages du devoir de mémoire (2005. Biblio-Essais, Le Livre de Poche-Hachette).


Ce faisceau d’événements et de faits n’est pas le résultat du hasard mais l’expression d’un système psycho-politique qui est toujours à l’oeuvre et qui risque demain de retrouver toute sa vigueur. En effet, le discours de Hollande sur la culpabilité de la France (concession aux Juifs? En tous cas c’est ce qui apparait puisque c’est devant les officiels de la communauté que ce discours est fait) peut augurer, en fonction du syndrome à l’oeuvre de toutes parts, d’autres développements allant dans un sens que nous pouvons craindre.


Dans son discours même nous en avons un indice de cette évolution probable, en tout cas possible: “Il ne peut y avoir, il n'y aura pas, dans la République française, de mémoire perdue". Cette mémoire perdue est, dans les termes mêmes, indépendamment du contexte, comme dans l’inconscient, celle des victimes du colonialisme français, avec tout ce que ces notions charrient en général (n’oublions pas le marquage « colonialiste » d’Israël vis à vis d’autres Arabes, les Palestiniens, omniprésent dans l’opinion). N’oublions pas que dans ce système de pensée, toute « reconnaissance » envers les Juifs (3) doit être compensée par une reconnaissance envers les « ex-colonisés », c’est à dire objectivement, dans la réalité, quasi uniquement originaires du monde arabe. C’est là où un Israël coupable du sort des Palestiniens allège le sentiment de culpabilité français envers les colonisés et les victimes de la Shoah et offre aux consciences la possibilité d’une purification à travers une condamnation vertueuse, en vertu de la mémoire de la Shoah (4). C’est là aussi que le voile tombe sur l’existence même d’un antisémitisme parmi les ex-colonisés, par principe « victimes », alors que les Israéliens, parce qu’ils sont un Etat, ne restent plus, quant à eux, des « victimes juives ».


La mémoire de la Shoah se referme ainsi sur la culpabilité juive, de principe.


Ce développement a déjà montré le bout de son nez, dans les jours qui ont suivi la cérémonie du Vel d’Hiv, le 23 juillet, lorsque le gouvernement de Hollande en la personne de Laurent Fabius, a reçu une délégation de l’Organisation de la conférence islamique (OCI) et a déclaré devant les 57 ambassadeurs qui la représentent: "Dans le monde musulman d'aujourd'hui, peut-être certains s'interrogent sur l'attitude de la France à l'égard de l'islam, probablement à cause de l'attitude de certains de nos prédécesseurs immédiats. Eh bien je veux vous dire clairement que la page est tournée“.


Ici, nous avons l’annonce de la mise en oeuvre de l’autre versant du devoir de mémoire qui ne demandera qu’une occasion favorable (la prochaine crise au Moyen Orient) pour se concrétiser. La déclaration est, en effet, grave de conséquences quand on sait devant qui elle a été faite. L’OCI est un très puissant groupe de pression au service des intérêts islamiques (5), qui fait la pluie et le beau temps dans les instances internationales, et qui s’est donné pour capitale (future) “Al Quds“, en d’autres termes: Jérusalem (6).

Je crains que là tout ne soit déjà dit.

 

Notes

1 - 848 députés inscrits sur les 907 élus de 1939. Sur 649 suffrages exprimés : 62,73 votent pour.

2 - Ce dont témoigne François Hollande : "La République pourchassera avec la plus grande détermination tous les actes, tous les propos antisémites qui pourraient amener les Juifs de France à se sentir inquiets dans leur propre pays“

3 - Mais en quoi reconnaître la responsabilité de la trahison dont furent victimes les Juifs français de la part de l’État (ce qui ne préjuge pas de la société civile qui a rendu possible la survie du ¾ des Juifs) est-il une gratification pour les Juifs? C’est la réparation d’une faute.

4 - "La Shoah, ce n'est pas l'histoire du peuple juif, c'est l'histoire, notre histoire. Il ne doit pas y avoir un seul établissement où cette histoire-là ne soit pleinement entendue, respectée, méditée" dit le président. Certes, mais c’est aussi ce qui arrive aux Juifs en tant que tels, ce sans quoi on ne comprend rien à la situation présente.

5 - Voir tout un dossier de la revue Controverses, téléchargeable gratuitement

http://www.controverses.fr/Sommaires/sommaire9.htm

6 - De ce point de vue la nomination, par L. Fabius, au poste de directeur du ministère des affaires étrangères, de l’ancien consul de France à Jérusalem, dont on sait le rapport à l’État d’Israël, donne une indication de l’état d’esprit institutionnel.

Publié dans Shmuel Trigano

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