Lettre ouverte à John Kerry

Publié le par danilette

par Erez Winner, Jérusalem post, le 12 décembre 2013.
Traduction: Jean-Pierre Bensimon
Je vous demande de prendre ces quelques lignes en considération, et de vous souvenir qu'une véritable paix ne peut s'imposer qu'à partir d'une position de force.


Cher Monsieur le Secrétaire d'État,

nous ne nous connaissons pas personnellement mais dans mes fonctions d'assistant du chef d'état-major de l'armée israélienne, j'ai soigneusement observé toutes vos initiatives. Quand vous avez rencontré Bachar Assad à Damas, en tant que sénateur, j'ai été sidéré de vous entendre dire qu'il y avait une grande chance de faire la paix avec ce dirigeant moderne et modéré de la Syrie.

Ces derniers mois, j'ai écouté très soigneusement vos discours et vos déclarations sur les événements du Moyen-Orient, et sur ce que selon vous Israël devrait faire. Je voudrais vous faire une description quelque peu différente de la réalité. J'en ai fait l'expérience d'abord dans de nombreuses positions de responsabilité exercées dans l'armée d'Israël, puis dans la réserve où je suis encore activement impliqué. Et par ailleurs je l'ai éprouvée dans mon cadre de vie avec ma famille à Beit Horon, une communauté située entre Jérusalem et Modi'in (que vous auriez probablement parlé de colonie en Cisjordanie), où nous vivons aux côtés de nos voisins palestiniens depuis de nombreuses années.

Nous avons été les témoins de la transformation du Printemps arabe en d'un hiver froid et tempétueux. Vous avez joint vos efforts à ceux du président Barak Obama pour définir une diplomatie internationale qui a réduit le statut de l'Amérique dans le monde au niveau le plus bas qu'il ait jamais atteint. Cela se fait au détriment de l'influence des États-Unis comme puissance mondiale (en y incluant les échanges économiques et le commerce), mais cela affecte aussi indirectement Israël puisque les États-Unis sont notre plus puissant allié. Le désir des États-Unis de résoudre rapidement tous les problèmes et tous les conflits au Moyen-Orient (de préférence avant les élections de 2016) peut aboutir à une réduction des tensions dans certains endroits, à court terme, mais peut-être pas. Par contre cela risque de conduire à davantage de violence et de radicalisme en longue période. C'est cette réalité dont j'ai fait l'expérience au cours de ma modeste existence.

Israël bénéficie aujourd'hui d'une période relativement calme, une situation rare ces dernières années. Cette période de calme ne résulte pas du manque de volonté de nos ennemis, mais d'un travail sérieux de renseignement et de maintien de la sécurité des autorités israéliennes.

Judée et Samarie (ou Cisjordanie comme vous l'appelez).

Les Palestiniens ont violé les accords d'Oslo et lancé à partir de 2000 des attaques sans aucune restriction contre les citoyens israéliens (ce qui est décrit dans les cercles palestiniens comme l'Intifada al Aqsa). Israël a vaincu en faisant ce que la plupart des experts dans le monde (dont malheureusement quelques-uns de nos propres experts qui prétendent comprendre les questions de sécurité) affirmaient qu'il ne fallait pas faire. Nous avons remporté une victoire absolue contre les organisations terroristes qui avaient essayé de nous détruire.

Nous ne sommes pas parvenus à obtenir la paix, je le concède, mais nous avons réussi à éradiquer presque totalement le terrorisme. Cependant, rester en paix dans de telles conditions est extrêmement difficile, et cela n'a été possible que grâce à la vigilance constante et au travail fourni jour et nuit par les personnels de sécurité israéliens en Judée et Samarie. Si nous acceptions votre demande de stopper nos activités antiterroristes en Judée et en Samarie, le nombre d'attaques de terreur menées par le Hamas et les groupes extrémistes salafistes augmenterait exponentiellement du jour au lendemain.

Chaque tentative d'attaque terroriste est tuée dans l'œuf ou enrayée par Israël. Cependant, si nous interrompions ces activités antiterroristes, une nouvelle vague d'attaques éclaterait presque immédiatement et les groupes extrémistes palestiniens en prendraient instantanément le contrôle.

Si vous me demandiez comment je sais cela, ma réponse serait : d'expérience. Quand Israël a stoppé ses opérations contre-terroristes dans le nord de la Samarie après le désengagement de la bande de Gaza en 2005, une vague d'attaques a débuté sur le champ. Israël n'a pu en finir avec cette violence qu'après avoir rétabli ses opérations de contre-insurrection dans la zone.

Jordanie

La Jordanie est un allié de l'Amérique qui a signé un traité de paix avec Israël. Les relations israélo-jordaniennes sont stables, bien que glaciales. Le roi Abdallah et ses proches ont été privés de nombreuses nuits de sommeil dans leur crainte d'avoir à partager un jour une frontière avec un État palestinien.

Rien ne pourrait détériorer davantage la situation de sécurité en Israël et en Jordanie qu'une frontière ouverte entre un État palestinien et la Jordanie. Dans ce cas aussi, je ne parle pas en fonction de mes craintes personnelles, mais à partir d'une expérience concrète.

Quand Israël à évacué le corridor Philadelphie, en 2005, et remis aux Égyptiens le contrôle de la frontière entre Gaza et le Sinaï, à Rafah, (suite à un accord soutenu et garanti par des forces internationales), les réseaux de trafic  à grande échelle ont proliféré et des quantités phénoménales d'armes ont été systématiquement introduites dans la Bande de Gaza.

Et si vous suggérez de déploiement de forces internationales sur la frontière, même si ce sont des troupes américaines, je vous dirai que nous avons déjà essayé cette solution est qu'elle a échoué. Les forces internationales ne sont pas parvenues à empêcher le trafic d'armes et les attaques terroristes dans le Sinaï (ou des troupes américaines ont été déployées), ni au Liban (où stationnent les troupes de l'UNIFIL).

Syrie

La Syrie est profondément embourbée dans une guerre civile sanglante qui ne connaît pas de règles. Des roquettes sont tirées dans des zones civiles et résidentielles, des avions et des hélicoptères attaquent la population, et les forces armées violé le tabou de l'utilisation d'armes non conventionnelles.

Des centaines de milliers de gens innocents ont perdu la vie, des millions de Syriens sont devenus des réfugiés et qui sait encore combien de gens vont mourir avant que la guerre ne se termine.

On doit tirer de leçons de cette guerre. La première est que nous ne pouvons pas nous fier aux garanties internationales, ni à la valeur des engagements du monde civilisé et des institutions internationales à nous protéger, même quand ces engagements sont couchés dans des accords dûment signés. La seconde leçon est que l'hypocrisie du monde occidental et des organisations internationales est totale.

D'un côté, ils condamnent Israël et mettent sur pied des commissions d'enquête dès qu'un Palestinien se plaint d'Israël, et de l'autre ils détournent les yeux quand le président Assad (comme de nombreux autres dirigeants aux quatre coins du monde) massacre ses citoyens mois après mois, sans rien faire d'autre que déclarer sans conviction qu'ils condamnent ce type de comportement.

Liban

Le Hezbollah est l'organisation la plus puissante du Liban depuis des années. Il est un peu étrange de lui donner le nom d' « organisation,» alors qu'il a en sa possession un arsenal d'environ 100.000 roquettes et missiles qu'il peut tirer à volonté sur Israël. Le Hezbollah détient un arsenal de fusées plus important que celui d'un pays quelconque, mis à part les superpuissances. En dépit de la puissance militaire significative du Hezbollah, la frontière nord d'Israël a été la plus tranquille au cours des sept dernières années.

Et pourquoi cela me demanderez-vous ? Ce n'est certainement pas parce que le Hezbollah est devenu une organisation favorable à la paix.

C'est dû à la puissance formidable des coups qu'il a reçus au cours de sa dernière confrontation militaire avec Israël, en 2006. Bien que les forces armées israéliennes n'aient pas mené un combat aussi efficace qu'elles l'auraient dû, elles ont gagné en causant ou Hezbollah assez de dommages pour qu'il préfère une frontière calme et stable.

Il en résulte un statu quo comparable à celui que nous aurions obtenu si nous avions signé un accord de paix avec le Liban.

D'autre part, l'accord de cessez-le-feu (la résolution 1701 du Conseil de Sécurité) n'a pas empêché le Hezbollah de se réarmer et de renforcer ses forces militaires avec l'assistance de l'Iran et de la Syrie.

Gaza

Lors du désengagement unilatéral de la Bande de Gaza (2005), Israël a abandonné le contrôle de la frontière entre la Bande et l'Égypte. Gaza est devenu un foyer du terrorisme.

Les milliards de dollars de donations provenant des États-Unis et du monde entier n'ont pas permis d'améliorer si peu que ce soit l'existence des Palestiniens vivant à Gaza.

Bien qu'Israël ait évacué Gaza jusqu'au dernier centimètre carré, bien que tous les Israéliens qui y vivaient aient été arrachés à leurs foyers, le peuple palestinien n'est pas davantage qu'auparavant en mesure de former un État ou un gouvernement libre. C'est tout le contraire : le Hamas a fait un coup d'état militaire cruel et violent (en 2007) et depuis il contrôle Gaza. De nombreux partisans de l'Autorité palestinienne ont trouvé la mort, jetés dans le vide depuis leur toit, ou on leur a tiré des balles dans les genoux. C'est ce que nous pouvons prévoir si nous suivons vos conseils en opérant un retrait de Judée et de Samarie.

Le calme relatif que nous observons sur la frontière avec la Bande de Gaza depuis quelques années n'est pas l'effet d'un changement dans la politique du Hamas mais de notre dissuasion. Le Hamas n'est pas désireux d'assumer les conséquences d'une opération militaire semblable à Plomb Durci (décembre 2008-janvier 2009) ou Pilier de Défense (novembre 2012)

Ces derniers mois, de façon surprenante, l'armée égyptienne a activement empêché pour la première fois les trafics d'armes, et entrepris une guerre totale contre les tunnels.

Dans le passé, j'ai personnellement participé à des réunions avec des responsables militaires égyptiens de premier plan, auxquelles participaient les États-Unis. Dans ces réunions, les Égyptiens affirmaient qu'il était impossible de boucler hermétiquement la frontière. Ces propos étaient réitérés sans cesse, même après la signature d'accords très généreusement financés pour traiter ces questions.

Ces exemples nous apprennent qu'au Moyen-Orient, les parties doivent avoir des intérêts communs pour que les problèmes trouvent une solution, et que la signature d'accords formels ne suffit pas.

Égypte

La paix glacée entre l'Égypte et Israël s'est maintenue durant toutes ces années car les deux pays avaient des intérêts en commun. Les Égyptiens étaient très préoccupés par l'augmentation du pouvoir des Frères musulmans. Israël avait des préoccupations semblables face au Hamas (qui est aligné sur les Frères musulmans). L'aide américaine à l'Égypte, devenue possible à la suite du traité de paix israélo-égyptien, a été accordée avec l'assentiment d'Israël. Il est de l'intérêt supérieur d'Israël que l'Égypte soit suffisamment forte pour avoir le dessus sur les Frères musulmans.

Malheureusement, la politique d'Obama et de l'administration américaine vis-à-vis de l'Égypte a été de déposer Hosni Moubarak, et aujourd'hui, leur position sur l'actuel régime militaire d'Égypte affaiblit cet intérêt commun. L'armée égyptienne est en train de mettre un terme aux activités terroristes dans le Sinaï et de bloquer le trafic d'armes sur sa frontière avec la Bande de Gaza. Ce n'est pas dans le désir d'aider Israël, c'est parce que l'Égypte sait que le terrorisme apporté par le Jihad islamique à Gaza est une menace pour l'Égypte.

Et pour couronner le tout il y a l'Iran. Ce pays, responsable de la plupart des attaques terroristes dans le monde, crée un climat général de malaise.

Avec ou sans capacité nucléaire, l'Iran est une menace non pas pour Israël seul, mais pour le monde entier. Sous la direction de Benyamin Netanyahou, Israël s'est trouvée récemment à la tête de la lutte contre la nucléarisation de l'Iran, pas seulement pour son propre intérêt, mais pour celui du monde entier. Comme il est dit dans le Talmud : «Dans un endroit où il n'y a pas un seul homme bon, efforce-toi d'être cette bonne personne. » (Éthique des Pères, 2.5).
Un Iran nucléaire pourrait être une menace plus grave pour l'Europe et les États-Unis que pour Israël. L'Iran peut augmenter les prix du pétrole et se livrer ainsi à des manœuvres d'extorsion. Et si le monde n'acceptait pas les demandes iraniennes, il risquerait de le payer cher.

La Corée du Nord est le parfait exemple de la menace que pourrait constituer un Iran nucléaire.

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M. le secrétaire d'État, je désire conclure ma lettre par une requête. Lors de votre prochaine visite à Israël, observez avec attention le panorama incroyable qui se livre à vous de la fenêtre de votre suite à l'hôtel King David. Cette ville a connu des guerres sans fin et des batailles pendant des millénaires. Les épisodes durables de prospérité et de sécurité qu'elle a connus n'ont jamais été le résultat de compromis ou d'accord avec les ennemis qui entouraient cette petite mais significative bande de terre. Ils étaient dus à la dissuasion. Et le seul moyen d'obtenir un effet de dissuasion, c'est de montrer sa force, ce qui nécessite malheureusement quelquefois des opérations militaires. Il en est ainsi depuis l'époque du roi David et du roi Salomon et cela se poursuit jusqu'à notre époque, jusqu'à la réunification de la ville de Jérusalem au cours de la guerre des Six-jours.

Avant de faire pression sur Israël pour qu'il signe dans la précipitation un accord ou un autre, en s'en remettant à des «arrangements de sécurité» et à des documents signés, je vous demande de bien vouloir prendre ces paroles en considération et de vous souvenir qu'une véritable paix ne peut s'établir qu'à partir d'une position de force, une position où les deux parties ont des intérêts communs et ne sont pas contraints de faire des compromis sur leur sécurité.

Et que ferons-nous en attendant, demanderez-vous ? Nous continuerons à vivre nos vies, à prospérer, et à combattre si nécessaire. Selon les paroles du roi David, « Le Seigneur accordera la force à Son peuple, le Seigneur bénira Son peuple dans la paix. » (Psaume, 29:11).

La paix ne pourra procéder que de notre force.

Erez Winner est colonel de réserve de l'armée israélienne et ancien assistant du chef d'état-major.

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