Effondrement et division, Mordechai Kedar

Publié le par danilette

Sur le blog de Mordechai Kedar

שליטים בלתי לגיטימיים [צילום: AP]

Si l'aspiration du monde est d'apporter au Moyen-Orient la stabilité et la paix, le seul choix est de laisser les états actuels, dont les frontières ont été établies par le colonialisme, s'effondrer et se diviser en petits états à la population homogène, sur la base de critères ethniques, religieux, communautaires ou tribaux.

En ce moment, nous sommes témoins de troubles sociaux dans de nombreux pays arabes. Les désordres populaires ont déjà chassé 2 présidents, en Tunisie et en Égypte et mis en difficulté la structure des gouvernement en Libye, au Yémen, au Maroc, en Syrie et au Bahreïn. Depuis deux mois, les feux de la révolte se sont propagés avec facilité et rapidité de pays en pays grâce à une caractéristique commune : il s'agit d'États gouvernés par des régimes dictatoriaux, sans légitimité, qui répriment avec dureté une population affamée, négligée et opprimée voulant mettre fin à l'oppression et à l'humiliation.

Le problème fondamental des pays du Moyen-Orient est qu'ils ne trouvent pas de légitimité auprès de leurs propres citoyens étant donné que leurs frontières ont été tracées en fonction des intérêts des colonisateurs européens . La Grande-Bretagne a tracé les frontières du Bangladesh, du Pakistan, de l'Afghanistan, de l'Iran, de l'Irak, de la Jordanie, d'Israël, de l'Égypte, du Soudan, du Yémen et des pays du golfe. La France a tracé les frontières du Maroc, de l'Algérie, de la Tunisie, de la Syrie, du Liban, et l'Italie est responsable des frontières de la Libye. À l'intérieur de ces frontières ont été rassemblés des ethnies, des religions, des communautés et des tribus qui n'avaient jamais vécu en paix, ensemble, au cours de l'histoire. 

Les pays arabes se composent de différentes populations traditionnelles d'après des critères :

  • ethniques : arabe, kurde, turkmène, perse, berbère, nubien, circassien, arménien, grecque et autres
  • religieux : musulman, chrétien, druze, alaouite, bah'ai, ahmadi, yasidi, sabéen, mandéen, zoroastrien et juif.
  • de courant religieux : sunnite, chiite, soufi, catholique, protestant, orthodoxe
  • d'appartenance tribale : des centaines de tribus plus ou moins grandes peuplent les deserts, les régions rurales et les villes. 

Tous les états arabes exceptés les Emirats du Golfe sont des conglomérats de groupes différents : en Irak vivent des Arabes, des Kurdes, des Turkmènes et des Perses qui professent au moins sept religions différentes ; les Musulmans sont chiites ou sunnites et la majorité de la population se reconnaît dans une appartenance tribale. Saddam Hussein a imposé sa tribu Dulaim en Irak et son régime impitoyable a causé la mort d'un million d'Irakiens dans la guerre Iran- Irak de 1980 à 1988. 

En Syrie, la population est composée d'Arabes, de Kurdes et de Turkmènes qui sont musulmans, chrétiens, druzes et alaouites. Les Musulmans sont sunnites et dans certaines régions l'appartenance tribale est cruciale. Les Alaouites, un groupe de tribus qui adorent des idoles, ont le pouvoir et les autres religions doivent accepter la domination de ces "infidèles" qui n'ont pas de légitimité à leurs yeux. 

La Jordanie est composée d'Arabes, de Circassiens, de Palestiniens et de Bédouins et ils sont tous gouvernés par une famille royale étrangère d'Arabie Saoudite à qui les Britanniques ont  donné ce territoire. En Libye, où le colonel Mouammar Kadhafi a imposé en 1969 la puissance de sa tribu "Kadhaf ha dam" (épandeur de sang), il y a des dizaines de tribus.

Pour qu'un pays soit légitime aux yeux de la majorité de sa population, elle doit représenter l'accomplissement politique d'aspirations nationales, populaires, historiques et peut-être même religieuses. En Israël c'est le cas : l'État d'Israël est la réalisation du rêve de 60 générations de juifs depuis la fin du royaume juif sur la terre d'Israël en 70 de l'ère vulgaire. En Israël comme dans les états nations d'Europe, l'équipe qui dirige le pays est élue pour une période limitée, ses actions sont soumises à l'opinion publique et à l'issue de cette période (quatre années), son mandat est renouvelé ou remplacé au cours d'élections. 

Dans le monde arabe, à l'inverse, l'État dont les frontières sont un vestige colonial, est considéré comme illégitime par la majorité des citoyens, il n'est pas la réalisation politique des aspirations particulières des citoyens parce que le groupe au pouvoir gouverne d'une poigne de fer et à l'aide de services de sécurité qui utilisent la torture. Le seul groupe qui reconnaît la légitimité de l'État et celui de la minorité au pouvoir qui contrôle les médias (presse, radio, télévision) dont le rôle principal est de donner une légitimité à l'État et au gouvernement. Ces médias biaisés fonctionnent sur le modèle de la Pravda (la vérité) soviétique. 

Les statuts du dirigeant s'élèvent sur les places, ses portraits géants couvrent les façades des bâtiments selon un culte de la personnalité voyants et intensif. Le système éducatif lui-même est mobilisé pour construire l'image d'un leader aimé et désiré. Parce qu'ils n'ont pas de légitimité, ces dirigeants ont besoin d'ennemis extérieurs pour serrer les rangs derrière eux et ont tendance à conduire leurs pays dans des guerres et des conflits.

Plus le système tente de se justifier aux yeux des citoyens, moins il réussit. L'État arabe moderne a échoué en tant qu'organisation politique dont l'objectif principal était de s'implanter dans les coeurs des citoyens à la place de leur fidélité à leur groupe ethnique, leur religion et leur tribu. Cela se vérifie principalement en Syrie où le régime a tenté d'affaiblir l'influence de l'islam sur la population, car l'islam est hostile à la domination des Alawites considérés comme infidèles. La conséquence en a été le renforcement des Frères musulmans qui sont devenus le groupe prédominant chez les Sunnites jusqu'aux années 1976-1982 où menaçant la survie du régime, ils ont été brutalement liquidés par le gouvernement. Au cours de ces sept années, 50 000 hommes ont été tués y compris des femmes et des enfants.

L'inverse et l'extrême comme modèles à imiter

Neuf pays arabes, les Emirats du Golfe, ne fonctionnent pas sur le modèle décrit ci-dessus : le Qatar et le Koweït, et les sept États des Émirats arabes unis que sont Abou Dhabi, Dubaï, Ajman, Fujairah, Ras al-Khaimah, Sharjah et Umm al-Quwain. Chacun de ces émirats, partage avec les autres le fait d'être fondé sur une seule tribu à laquelle appartient la majorité des citoyens. La législation nationale reflète les traditions tribales, les chefs traditionnels sont les élites de la tribu et l'état est perçu comme légitime par le peuple d'origine tribale. La stabilité sociale ainsi que la légitimité des gouvernements, est caractéristique des Emirats, qui ont développé des économies, grâce à l'exploitation du pétrole. Dubaï n’a pas de pétrole ou de gaz, et son économie est basée sur le commerce et l’immobilier.

Les états légitimes basés sur des groupes sociaux traditionnels arrivent à créer des alliances, des fédérations et d'autres types de collaboration comme cela se passe dans le Golfe : chacun des sept Emirats unis est complètement indépendants, les Emirats et le Koweït, le Qatar et l'Arabie Saoudite ont crée le Conseil de coopération du Golfe, un organisme de sécurité efficace qui a envoyé des forces armées au Bahreïn pour ramener l'ordre après les révoltes de la majorité chiite.

 A l'inverse de ce modèle, la société irakienne est fragmentée et en conflits avec sa multiplicité religieuse, ethnique et tribale C'est la raison pour laquelle elle est incapable de créer un sytème social stable et donc l'économie est en crise en dépit des immenses réserves de pétrole. Bahreïn, un autre pays du Golfe, présente également les mêmes caractéristiques d'un échec parce que la majorité chiite, dirigé par une minorité sunnite, ne reconnaît pas la légitimité de l'État. Il en résulte une grande instabilité, avec l'influence de l'Iran chiite qui incite les habitants contre le gouvernement.

Si le monde souhaite apporter la stabilité et la paix au Moyen-Orient, il n’a d’autre choix que de laisser les pays arabes modernes – dont les frontières ont été crées par le colonialisme– s’effondrer et se diviser en petits états, basé sur un groupe homogène. L'élément le plus important de ce processus étant le fait de permettre aux citoyens de décider quel groupe va construire le futur état.

Le temps est venu de réfléchir au colonialisme et à l'héritage problématique qu'il a légué au monde arabe. Seule une prise en compte sérieuse du cadre social traditionnel du monde arabe et la création d'états homogènes prenant en compte ce facteur permettra de soigner les maux chroniques, corruption, pauvreté et violence dans lesquels est plongé le monde arabe. C'est l'échec  des états modernes qui n'ont pas réussi à rassembler les identités collectives et individuelles.

Plus un Etat moderne arabe reflète la société traditionnelle basée sur l'homogénéité ethnique, religieuse et tribale et plus il est légitime, stable, pacifique et moins dictatorial. Alors que les pays composés de groupes rivaux sont plus instables, ont moins de légitimité, sont plus dictatoriaux et sont prêts à faire la guerre. La création d’États légitimes qui assurent le bien-être, la santé et l’emploi de leurs citoyens permettra de réduire considérablement l’émigration des musulmans du monde arabe vers l’Europe et d’autres pays occidentaux.

L’Occident doit reconnaître et encourager ce processus de partition de ces pays aux multiples groupes en échec et aider à l'établissement de pays homogènes et légitimes. L’Afghanistan est le premier candidat pour un tel processus. Ce serait le seul moyen de ramener le calme dans ce pays composé de plus de dix groupes ethniques qui n’ont aucune base pour former et maintenir une entité politique unie. La crise actuelle offre une occasion historique aux libyens de créer la partition du pays états homogènes sur la base de tribus qui seraient ainsi des états légitimes et stables.

Il est encore possible de diviser l’Irak en Etats homogènes, et si les crises internes persistaient, il serait sage alors de proposer la création d’un Emirat Irakien sur les ruines de l'Irak actuel, un échec. Les Kurdes en Irak sont déjà semi indépendants  dans le nord. Le Soudan et le Yémen – deux pays tribaux – sont sur le point de se diviser. Ce processus est susceptible d’être long et difficile, mais c’est la seule façon d’apporter la stabilité et la prospérité au Moyen-Orient. Mordechai Kedar.

Ce texte est dédié à la mémoire d'Abraham Ben Itshak Rosenzweig ז"ל

Adapté de l'hébreu par Danilette

 

 

 

 

Publié dans Mordechai Kedar

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