Préserver la Mémoire : Jedwabne, histoire d'un couple de Justes polonais

Publié le par danilette

Préserver la Mémoire : Comment un couple de Polonais sauva sept Juifs, Elizabeth Williamson, Wall Street Journal, 10 juillet 2001 

JANCZEWKO, Pologne - Le 10 juillet 1941 une fermière polonaise de 25 ans arrêta sa besogne pour surveiller les collines aux alentours. La journée était chaude et sans vent et au-dessus d'un champ de seigle, elle aperçut une colonne de fumée noire s'élevant au-dessus d'un bourg à l'Est. Debout dans la cour de sa ferme au milieu du brouhaha de ses poulets et moutons, elle se mit à pleurer.

Le bourg au loin était Jedwabne et la fumée venait d'une cour de ferme ou plusieurs centaines de juifs étaient brûlés vifs par leurs voisins polonais. Un pogrom similaire avait eu lieu dans une autre ville voisine la même semaine et les évènements horrifiaient cette femme, Antonina Wyrzykowski, et son mari, Aleksander. Ensemble, ils allaient illuminer un sombre recoin de l'histoire de cette période de guerre en décidant d'aider des Juifs qui survivraient à ces attaques.

A la fin de la IIème guerre mondiale, le couple cachait 5 hommes et 2 femmes qui restaient allongés le jour dans une tranchée peu profonde, bien camouflés entre les planchers de la grange et du poulailler des Wyrzykowski. Mais le couple préservait quelque chose de plus : le témoignage vivant d'un pogrom, perpétré  par des civils, qui allait troubler la conscience du peuple polonais.

Chuchotant dans l'obscurité de la grange, les sept clandestins racontaient les détails horrifiants de ce jour à Jedwabne. L'un d'entre eux, Szmul Wasersztajn, témoignera devant la Commission Historique Juive Polonaise après la guerre. Ce témoignage deviendra le pilier de deux études--un film documentaire et un livre--qui ont maintenant fait exploser la version officielle que l'assassinat de plusieurs centaines de Juifs à Jedwabne était l'œuvre de l'armée des envahisseurs nazis. Ces études ont mis un terme a 50 années de déni de la part de la population locale et de falsification communiste. Mardi, pour le 60ème anniversaire du massacre, le Président polonais Aleksander Kwasniewski demandera pardon à la communauté juive pour ce qui s'est passé à Jedwabne.

Antonina Wyrzykowski et deux des sept Juifs qu'elle a sauvés, Elka et Mietek Olszewicz, se sont retrouvés sur une plage du Connecticut"Cela a été le premier rapport écrit de ces crimes, déclenchant l'ouverture de l'affaire" dit Pawel Machcewicz, un historien qui dirige une enquête gouvernementale au sujet du massacre. Alors que certains détails sont remis en question, "ce que Szmul Wasersztajn a transmis, c est la mémoire collective de ces sept personnes."

Après la guerre, les sept Juifs sauvés par les Wyrzykowski se sont dispersés à travers trois continents. Cependant ils ont maintenu des liens d'amitié à vie avec la simple femme polonaise qui les a nourris de pomme de terre et de choux (et sera par la suite battue et persécutée) pour qu'ils puissent survivre.

Voici, racontée par les sauveurs et les sauvés, les familles et les voisins, l'histoire de ces liens extraordinaires.

Les cheveux d'Antonina Wyrzykowski sont désormais blancs comme la neige, son visage de chérubin est étonnement lisse pour une femme de 85 ans. Elle mesure seulement 1m55 et ses pieds atteignent à peine le sol tandis qu'elle s'installe dans un profond fauteuil dans l'appartement ensoleillé de son fils Antoni en dehors de Varsovie. Maintenant veuve, elle vit en général avec une petite-fille près de Chicago.

"J'erre de lieux en lieux" dit-elle en riant, pourtant où qu'elle aille, une chose ne cesse de la poursuivre : son souvenir du jour ou elle vit la fumée, croyez-moi, beaucoup de gens étaient extrêmement désolés de ce qui arrivait, je suppose que c'est mon engagement pour sauver des gens qui a fait la différence".

Les Wyrzykowski (Antonina, Aleksander, leurs deux enfants et les parents d'Antonina) habitaient au bout d'un des deux chemins sales de Janczewko. Leur village était un village de dix-huit maisons simples en bois, sans peinture, avec des vergers et des jardins potagers, des chiens errants et des outils de ferme dans les cours d'entrée. La famille était prospère possédant 14 hectares d'une terre riche. Cela avait peu de sens alors,  dans ce coin du Nord Est de la Pologne, qui depuis 1939 avait été submergé par les vagues des occupations et déportations soviétiques et nazies. Cependant cela permit aux Wyrzykowski d'aider leurs voisins.

"Je me souviens de quand notre vache fut volée" juste après le début de la guerre, dit Witold Kurkowski, un neveu qui habite encore en haut de la route qui part de l'ancienne maison des Wyrzykowski. "Le père d'Antonina Wyrzykowski insista pour nous donner du lait… Nous avions honte, mais si nous ne venions pas chercher le lait, ils venaient nous l'apporter."

Dans les semaines qui suivirent le massacre, la relative richesse des Wyrzykowski leur permit de payer les commandants allemands locaux, 70 marks par mois pour avoir un travailleur forcé juif pour travailler dans leurs champs qui s'étendaient entre leur maison et Jedwabne. Les récits historiques disent que les autorités allemandes avaient donné aux habitants, aidés de voyous vagabonds, un seul jour pour débarrasser Jedwabne de ses Juifs. La foule, d'après les témoins, obéit avec enthousiasme. 

Apres que les voyous fussent partis, M. Wyrzykowski accrocha son cheval de trait à une charrette en bois et partit pour le village à moitié vide et pillé. Il vit Szmul Wasersztajn, qui avait perdu presque toute sa famille, assis sur les marches de ce qui avait été sa maison.

"Si vous voulez travailler, sautez à l'intérieur" dit M. Wyrzykowski, sans s'arrêter. Le jeune homme grimpa dans la charrette et les deux hommes parcoururent les cinq kilomètres qui les séparaient de la ferme.

Sur le nouveau mémorial de Jedwabne, on rappelle M. Wasersztajn, un négociant en viande avant le pogrom, comme un homme énergique aux oreilles proéminentes. Il dormait dans la grange des Wyrzykowski, aidait pour les foins et allait environ une fois par semaine à Jedwabne. Mais un dimanche de la fin de l'été 1942, il ne revint pas. Les Allemands avaient choisi ce dimanche pour rassembler les derniers juifs de Jedwabne et les envoyer dans le ghetto juif de la ville voisine de Lomza, a 20 km au sud ouest. M Wasersztajn fut bientôt parmi la petite foule de Juifs qui marchaient, tenus en joue.

Le blé le long de la route était haut. Aussi profitant d'un instant où les gardes les plus proches ne le regardaient pas, M Wasersztajn plongea dans les champs et continua à courir jusqu'à ce qu'il atteigne une grange appartenant à un ami d'école. Là il trouva Mojzesz Olszewicz, un homme robuste connu de ses amis comme Mietek, son surnom, et comme "l'ingénieur" pour ses compétences en mécanique. M Olszewicz, sa femme Elka et son frère Berek s'étaient enfuis du ghetto de Lomza et se cachaient ensemble dans le foin. Les trois hommes décidèrent de demander aux Wyrzykowski de les cacher ainsi que d'autres Juifs. Les deux frères, qui connaissaient la famille polonaise, se rendirent chez eux de nuit pour leur faire une proposition.  "Ils dirent qu'ils allaient construire des cachettes" se souvient Mme Wyrzykowski. "mon mari était très nerveux mais Mietek lui dit ‘nous allons nous cacher et vous allez nous chercher, si vous réussissez à nous trouver, nous partirons'" Tandis que M Wyrzykowski était à Jedwabne, le test commença. Travaillant fiévreusement, les frères commencèrent à creuser une tranchée de 1m30 de profondeur sous le fourrage jonchant le sol de l'étable à cochons et à moutons. M Olszewicz alors recouvrit la tranchée d'1m50 de longueur avec une petite trappe en bois ; elle avait un hublot qui pouvait être soulevé un peu pour avoir plus d'air mais qui resterait recouvert par une couche de fumier et de paille. Dans le poulailler les deux hommes creusèrent une cachette identique. Puis ils se cachèrent.  Quand M Wyrzykowski les chercha il ne réussi pas à les trouver. "C'est Mietek, rit Mme Wyrzykowski, quel cerveau !"  Un jour ou deux après, les trois Olszewiczes emménagèrent dans la grange. M Wasersztajn et Josef Grundowski, un ami de Jedwabne, emménagèrent dans le poulailler. Peu de temps après les deux derniers les rejoignirent : Janek Kubrzanski, le fils d'un cordonnier de Jedwabne et sa femme Lejka qui avaient partagé un logement avec les Olszewicze dans le ghetto et avaient fui en entendant qu'il allait être liquidé. Mme Wyrzykowski connaissait M Kubrzanski du ghetto de Lomza ; elle y avait fréquemment fait passer de la nourriture a travers les barbelés.

Au début les clandestins furent capables de sortir de leur tranchée tant qu'ils restaient hors de vue. Ils pouvaient aussi se déplacer autour de la grange la nuit, et souvent ils s'asseyaient à l'intérieur de la grange bavardant avant d'aller se coucher dans leurs bunkers pour la nuit.Une voisine raconte : "Cela ne prit pas longtemps à la Gestapo pour venir voir sur les renseignements d'une femme travaillant à la gendarmerie de Jedwabne".  Débouchant à travers le portail, quatre soldats alignèrent la famille contre le mur de la grange. Tandis que deux soldats les tenaient en joue, les deux autres recherchaient dans toutes les dépendances avec un berger allemand, défonçant les meules de foin avec des baïonnettes et des fourches. Ils ne trouvèrent personne. Mme Wyrzykowski avait imbibé le sol autour des cachettes avec du kérosène, mettant les chiens hors d'usage.  A peu près à cette époque, M Wyrzykowski dut aller se cacher dans les bois alentours pour éviter d'être pris comme travailleur forcé. Mme Wyrzykowski et ses parents âgés restèrent seuls pour le travail de la ferme et pour nourrir 12 personnes. Ses enfants (Hélène âgée de 7 ans et Antoni âgé de 3 ans) étaient trop jeunes pour accomplir beaucoup de travail. "Dieu que c'était difficile, ma chère", dit-elle aujourd'hui. "Mais c'était mon devoir" Une routine s'installa. Une fois par jour, Mme Wyrzykowski déposait un seau en fer, lui arrivant aux genoux, rempli de pommes de terre, à l'extérieur de la grange et le laissait près du puits. Un peu plus tard, elle retournait prendre les pommes de terre qui étaient pelées. Elle les faisait cuire en ajoutant du chou, de la betterave ou un morceau de viande quand la famille en avait. Le soir elle apportait du pain et parfois le même seau rempli d'eau pour se laver ou laver les vêtements et aussi des vieilles nippes pour remplacer les vêtements usagés.  Mme Wyrzykowski appelait les clandestins "nos juifs". Ils l'appelaient par son diminutif, "Antosia". Le groupe passait du temps accroupi dans la grange à la lumière d'une lanterne, avec une personne qui faisait le guet. Longuement ils lui parlait en polonais et en yiddish entre eux. "Ils n'ont jamais abordé de sujet religieux sauf pour demander à Dieu de survivre", rapporte Mme Wyrzykowski "Nous avons survécu en parlant du futur" Après que Mme Wyrzykowski allait se coucher, alors seulement, les clandestins parlaient aussi du passé, partageant des souvenirs sinistres du massacre de Jedwabne comme celui-ci de M Kubrzanski : "De tous les coins de la ville, les assassins polonais rassemblèrent les habitants juifs dans une vaste grange" raconte-t-il dans un livre écrit par des survivants de Jedwabne. "Un polonais prenait plaisir à pousser chacun à l'intérieur de la grange les conduisant à la mort. Ils furent tous brûles vifs. Mes tympans faillirent éclater par l'intensité des cris et des pleurs provenant de la grange. L'odeur et la fumée de chairs brûlées était impossible à supporter et savoir que ma famille se trouvait à l'intérieur m'était absolument intolérable" M Wasersztajn rappelle comment son plus jeune frère a été battu à mort par une foule armée de gourdins ce jour-là, et comment il observa le bûcher, caché dans un endroit du cimetière juif, de l'autre côté de la rue. Comme d'autres survivants qui ajoutèrent leurs témoignages de ce jour, M Wasersztajn prit l'engagement de tout conserver pour la mémoire.  Pendant presque deux ans, la routine continua. Malgré les précautions de Mme Wyrzykowski, ses voisins savaient qu'elle cachait des Juifs. Cela lui importait peu : les affiches de la gestapo menaçaient de tuer jusqu'au troisième degré de parenté ceux qui cachaient des Juifs et la plupart des villageois étaient apparentés aux Wyrzykowski.  "Mon frère en allant chercher le lait avait vu un visage à la fenêtre" se rappelle M kurwoski, le neveu d'en bas de la route. "Ma mère lui dit : ne répète jamais, jamais ce que tu as vu à l'extérieur de la maison". 

Les Allemands dans la cave

Puis, durant l'été de 1944, deux soldats allemands vinrent et exproprièrent la cave de la ferme (une pièce rectangulaire en briques au plancher sale) pour en faire une réserve. Ils étaient là pour fournir l'armée en nourriture. Ils restèrent 6 mois (jusqu'à ce que les Allemands se retirent de la région en janvier 1945) dormant dans la cave juste à quelques enjambés de la maison et à dix pas de la grange.  "Nous étions follement tendus" rappelle Mme Wyrzykowski. "Un mouvement de travers et le village entier aurait été réduit en cendres". Toute la journée, les Juifs restaient allongés tête-bêche sous la terre, ne sortant que dans l'obscurité de la nuit pour soulager leurs besoins. Mme Wyrzykowski continua à marcher nonchalemment jusqu'à la grange et jusqu'au poulailler avec leurs repas, en faisant semblant que le seau en fer contenait la pâtée des cochons. Mais il était impossible d'épargner aux clandestins la crasse, les poux ou la fièvre et la panique.  Un jour de cet été, un des soldats allemands eu une grave crise de douleurs d'estomac pendant que le deuxième était parti. Mme Wyrzykowski essaya un remède de famille mais l'état du soldat empira et elle avait peur qu'il ne meure. Elle se glissa dans la grange pour demander aux frères Olszewski quelles phrases en allemand elle devait dire pour avertir ses supérieurs. C'était une étrange requête de demander de l'aide pour un de leur tortionnaire. "Nos Allemands étaient aussi des êtres humains" explique Mme Wyrzykowski aujourd'hui.  Après une âpre discussion en yiddish entre eux, ils lui dirent d'essayer "Kamarad Krank". Elle apporta le message au quartier général allemand et le soldat fut évacué. Plusieurs jours après, il revint. Empli de gratitude, il aida son père au cours des derniers mois de son séjour à la ferme et joua souvent avec Antoni.  Le 18 janvier 1945, les Allemands battirent en retraite et évacuèrent la région. Tandis que l'Armée Rouge s'installait, tous les clandestins, excepté M Wasersztajn, retournèrent dans leurs maisons, y compris M Wyrzykowski, le fermier. Mais les ennuis des Wyrzykowski n’étaient pas finis. Peu après, disent des témoins, des habitants locaux qui avaient participé au massacre de Jedwabne commencèrent à éliminer les témoins de la tuerie. Un après-midi alors que M Wyrzykowski était absent, un gang de cinq polonais entrèrent à sa recherche. "Ils lui dirent de le livrer, qu'ils le tueraient et qu'il ne les dérangerait plus" a déclaré M Wyrzykowski dans une déposition après la guerre. "Ma femme répondit que j'étais parti rendre visite à ma sœur et que le Juif était parti à Lomza et n'était pas revenu" Alors ils poussèrent Mme Wyrzykowski à terre, se rappelle-t-elle aujourd'hui. "Ils m'appelaient une domestique juive et me battirent et me bourrèrent de coups de pieds jusqu'à ce que je sois toute bleue et noire. Ils volèrent un vieux manteau de fourrure, des brides de cheval et des vêtements. Ensuite ils lui ordonnèrent de les conduire à Jedwabne".

Il était clair que la vie dans la région ne serait jamais plus la même. Dans un geste ultime, Mme Wyrzykowski vola la vache personnelle de ses parents, la vendant au marché pour aider à financer une nouvelle vie pour ses clandestins.  

Trois Continents

M Grundowski allait rester à Jedwabne. Mietek, Elka et Berek Olszewski immigrèrent en Argentine. Les Kubrzanski s'installèrent à Hartford, Connecticut, changeant leurs noms en Jack et Leah Kubran. M Wasersztajn s'enfuit à Cuba ou son frère plus âgé était parti avant la guerre. Cependant, avant son départ, il se rendit à Bialystok, situé à 80 km à l'est de Jedwabne où il soumit la première de deux dépositions au bureau régional de la Commission Historique Juive, responsable de préserver l'histoire des Juifs polonais.  En 1949, ces dépositions aidèrent à apporter vingt-deux des accusés criminels devant la justice. Cependant le procès fût bâclé, les sentences légères, et avec les années, le blâme du massacre fût reporté sur les Nazis. Dans les années soixante, une organisation de vétérans appuyée par l'état érigea un monument dans ce but, sur le site de la grange.  Pendant ces années intermédiaires, les Wyrzykowski furent victimes de comportements vils dévoilés par la guerre. Ils furent conduits de ville en ville, chaque fois accusés par des voisins d'avoir été payés grassement pour "servir" les Juifs. Finalement, la famille trouva un peu de répit dans l'anonymat de Varsovie où les Wyrzykowski s'établirent comme concierges.  Puis un jour, à la fin des années cinquante, une lettre arriva de Jack Kubran. Avec l'aide d'agences internationales et d'amis, les survivants s'étaient retrouvés et la recherchaient.  Elle répondit immédiatement, mais il lui fallu attendre presque deux décennies avant de visiter les Etats-Unis à cause des restrictions  de l'ère communiste sur les voyages et à cause d'engagements personnels. Finalement au début des années 70, elle séjourna quatre mois chez les Kubran dans le Connecticut. Les Olszewski les rejoignirent, et comme durant la guerre, ils s'assirent ensemble pour discuter avec passion. Mais cette fois, ils s'assirent en maillots de bains sur une plage de l'atlantique, survivants grisonnants rempli du désir de faire partager à leur protectrice, leur famille, leur vie professionnelle et les années de vie normale qu'ils avaient pu vivre grâce à elle. A la fin de son séjour, la synagogue des Kubran rendit hommage à la fermière, tout embarrassée tandis que ses hôtes traduisaient ses mots.  En 1988, Mme Wyrzykowski, alors veuve, déménagea avec sa petite-fille Urszula à Chicago, et les visites aux Kubran devinrent plus fréquentes.  Bientôt M Wasersztajn et sa femme Rachel rejoignirent le groupe. Ils avaient quitté Cuba en 1963, abandonnant un commerce de chaussures au régime castriste, et ouvrant un commerce de vêtements au Costa Rica.

Mme Wyrzykowski commença alors à rendre visite aux Wasersztajn une fois par an pour un séjour de 2 mois, devenant proche des 4 enfants du couple et de leurs 11 petits-enfants.

En creusant dans les documents  

En 1989, la Pologne renversa son régime communiste. Parmi les flots de révélations qui s'ensuivirent, Agnieszka Arnold, une réalisatrice polonaise de documentaires, faisait des recherches sur des milliers de documents à l'institut historique juif. Là elle découvrit le témoignage de M Wasersztajn. "Je cessait d'y penser" dit Mme Arnold. "étape par étape, je commençais à en vérifier des passages. Son témoignage accusait sans équivoque les Polonais du crime".  Mme Arnold retrouva Mme Wasersztajn et son histoire devait devenir une partie d'un nouveau documentaire : "Voisins". Le récit de M Wasersztajn allait aussi stupéfier l'historien de l'Université de New York, Jan Tomasz Gross, qui titra son livre sur Jedwabne également "Voisins", et appela son témoignage le "premier et plus compréhensible rapport sur le massacre de Jedwabne".  En 1996, M Wasersztajn rendit une dernière visite a Janczewko. La ferme où lui-même et les six autres étaient cachés appartient encore à la famille Wyrzykowski. La maison en bois et les dépendances n'existent plus depuis longtemps, l'endroit sert maintenant de pâturage pour le troupeau d'un grand neveu. Seul la cave à salaisons demeure, son plafond encore enduit de fumée. Dans une vidéocassette familiale montrée dans le documentaire de Mme Arnold, M Wasersztajn s'agenouille dans l'herbe, et, écrasé par l'émotion, étale un tissu sur le sol et y dépose quelques poignées de terre.  

L'année dernière, Rachel, la femme de M Wasersztajn envoya à Mme Wyrzykowski un billet d'avion pour leur rendre visite à San José, Costa Rica. Son mari était gravement malade, atteint d'une maladie cardiaque et demandait à voir Mme Wyrzykowski. Un après-midi ensoleillé, les deux vieux amis se reposaient dans le salon familial, regardant une vidéocassette du voyage en Israël de Mme Wyrzykowski en 1998. En effet 3 ans auparavant, elle avait reçu la médaille de Yad Vashem, l'Organisme Officiel du Souvenir des Martyrs et Héros de la Shoa en Israël. M Wasersztajn était assis dans un fauteuil de brocart rouge, parlant faiblement mais s'exclamant "te voilà, je te vois" A environ 15 h, il l'accompagna à l'étage, lui disant de se reposer. Elle pria et à 16h25 elle entendit du bruit en bas. Des domestiques réclamaient de l'aide, M Wasersztajn était affaissé dans son fauteuil. Elle se pencha et murmura en pleurant, "quand j'ai pu, je t'ai sauvé. Mais désormais je ne peux pas t'aider" M Wasersztajn fut enterré, à sa demande, avec la poignée de terre qu'il avait ramassée à l'emplacement de sa cachette.

Keith Johnson à Madrid a contribué à cet article.  

Écrivez à Elizabeth Williamson à elizabeth.williamson@... © The Wall Street Journal, 10 juillet 2001.

Adapté par Danilette en 2001 pour Réponses-Israël

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