Un renversement d’alliances majeur, Shmuel Trigano

Publié le par danilette

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La récente prise de pouvoir de l’armée égyptienne donne à constater deux évolutions majeures du contexte stratégique de l’existence juive – et pas seulement de l’Etat d’Israël. La première et la plus massive fait apparaître au grand jour l’alliance contre nature des puissances occidentales et des Frères Musulmans. La tentative de médiation de Catherine Ashton, ministre des affaires étrangères de l’Union européenne auprès de Morsi dans sa geole a quelque chose de profondément pathétique, comme le sont toutes les protestations des leaders européens et américains demandant, exigeant, la libération de Morsi.

Leur invocation grandiloquente de la démocratie montre qu’ils n’en connaissent pas le B.a., Ba. Au fond, ne représentent-ils pas eux-mêmes, avec l’Union Européenne, un pouvoir non démocratique ? Il ne suffit pas d’une élection au suffrage universel pour qu’un régime démocratique s’installe, encore faut-il que les mœurs et les valeurs de la société aient changé et surtout que la religion ait abandonné ses rêves de domination, par les urnes ou par les cieux. Avec les Frères Musulmans, c’est la démocratie d’une seule fois (one-shot democracy), le temps de s’accaparer du pouvoir sans violence, puis, ensuite, d’imposer la chape de plomb du totalitarisme clérical et religieux. Les fondations d’un tel régime avaient déjà commencé d’être posées sous Morsi sans que cela (notamment la persécution des chrétiens) ne soucie les représentants d’Etats d’un monde pourtant chrétien - ce qui dit beaucoup de la tendance profondément suicidaire qui le hante (n’est-ce pas cela la dhimmitude, sinon se soumettre à la terreur en croyant pouvoir l’amadouer ?) Erdogan a exprimé parfaitement l’usage que les « islamistes modérés » font de la démocratie : « c’est comme un train, vous le prenez pour aller là où vous voulez aller et vous en descendez à la station qui vous convient » … Au fait nous n’avons entendu aucune réaction de la si vertueuse Europe au discours antisémite d’Erdogan accusant Israël d’avoir renversé Morsi ! Cela nous donne une indication de ce que pensent les Etats européens.

L’aveuglément des Occidentaux

L’Occident s’est enfermé dans le cercle vicieux d’une idée naïve, promue à l’origine par Georges Bush et les néo-conservateurs américains qui projettaient d’imposer la démocratie dans le monde entier, par la force éventuellement, une politique qui a contribué à provoquer dans les ex-pays soviétiques et ailleurs dans le monde des courants et des soulèvements qui, la plupart du temps, ont produit déstabilisation et chaos. On ne comprendrait pas Poutine aujourd’hui et sa politique sans cet arrière plan d’activisme sous l’égide américaine dans de vastes zones stratégiques ex-soviétiques. En proie à ce projet chimérique, dévoré de culpabilité post-coloniale envers le monde arabe, l’Occident a accumulé erreurs d’appréciations et malentendus, à commencer par l’illusion des « printemps arabes » (on ne dira jamais assez le mal fait par la classe médiatique et ses inventions de mots-valises, écrans idéologiques à la réalité vraie).

Mais, au fond, l’Occident a conservé de son passé colonial la même politique qui est de croire pouvoir dominer le monde arabe, ou s’en protéger comme c’est le cas aujourd’hui, en concédant à l’islam le pouvoir de « gérer » ses masses. Il a ainsi cru que les Frères musulmans étaient les récipiendaires naturels du pouvoir, aptes à gérer ce monde en ébullition, qui se trouve actuellement, sur le plan du progrès vers la démocratie, là où l’Europe de l’Ouest se trouvait au XV-XVI° siècle (guerres de religions, pas de fusion des populations en direction de la constitution de nations, pas de marche à l’État de droit).

On a tout entendu pour justifier intellectuellement ces hypothèses erronées. Le sommet fut sans doute la comparaison entre les démocrates chrétiens de France et d’Italie d’après le deuxième guerre mondiale et l’AKP de la Turquie néo-ottomane et pré-califale ou les Frères musulmans égyptiens, réputés « musulmans modérés » ou « démocrates musulmans » (la déclaration de Hollande à Tunis légitimant l’alliage de l’islam des Frères musulmans et de la « démocratie » restera dans les annales !) Or, depuis leur origine, dans les années 1920, les Frères musulmans sont un parti fasciste, construit sur le modèle des partis fascistes européens de cette époque avec une semblable idéologie si ce n’est que la nation islamique – la « oumma » - l’inspire en lieu et place de la nation (italienne, allemande) et avec un semblable racisme envers ceux qui n’en sont pas membres.

Par aveuglément idéologique, les Occidentaux se sont interdits de voir le coup d’Etat à froid commis par Morsi après son élection, visant à faire passer toute la société sous la gouverne de ce parti et de ses affidés, les agressions innombrables commises envers les chrétiens et la population civile, la livraison du Sinaï aux hordes d’Al Qaeda, et surtout l’effondrement économique et social de l’Egypte que la Sharia s’est avérée incapable de gouverner. C’est ce qu’ont découvert avec effarement l’immense majorité des Egyptiens : la promesse de la régression, de l’obscurantisme et de l’arbitraire.

Immenses conséquences pour la condition juive

Les conséquences de la révélation, désormais manifeste, des alliances réelles de l’Occident a d’immenses conséquences pour la condition juive car elles montrent que les alliés de l’Etat d’Israël comme les Etats où résident les Juifs en diaspora, sont aveugles aux dangers qui émanent des ennemis des Juifs les plus invétérés. Cette alliance est aussi à l’œuvre en Europe et aux Etats-Unis, depuis le fatal Obama, où les Frères musulmans sont solidement implantés et sont devenus des acteurs du jeu politique. Comment être confiants dans la capacité de ces États de lutter efficacement contre l’antisémitisme ? Comment nous protégeraient-ils, si ils ne sont pas capables d’identifier le danger et la source de la violence et si, au contraire, ils collaborent avec elle ? La remarque est aussi vrai pour les peuples qu’ils gouvernent.

Pour ce qui concerne Israël, le soupçon le plus grand doit peser sur les initiatives des puissances occidentales à son égard. Le retour au « processus de paix », imposé par Obama et sous les menaces grossières de l’Union Européenne, une démarche absurde – ou faite pour faire chuter Israël - en des temps totalement incertains au Moyen Orient, enferme Israël dans une impasse programmée. Leur politique fonctionne, comme on l’a clairement vu de facto, de concert avec leur alliance avec les Frères musulmans dont ils assument, consciemment ou pas, les finalités stratégiques : dans un premier temps, réduire la souveraineté d’Israël à sa plus simple expression, l’affaiblir, le vouer à une « survie » (le terme est d’ailleurs employé par ces pouvoirs qui feraient mieux de penser à leur propre survie) à défaut d’une vie, d’une vie souveraine, qui prétera le flanc à son éradication par l’islamisme. L’énoncé du programme des Frères musulmans américains est clair à ce propos.

Mais la défaite de l’Occident est bien plus grave. Il a raté le train de ce monde arabe auquel il voulait complaire, non seulement auprès de ses « alliés » islamistes qui ne rêvent que de le détruire mais aussi des peuples arabes. La débandade de la politique d’Obama est abyssale. Non seulement il perd l’Egypte mais il ouvre la porte aux Russes et ressuscite la tension de la guerre froide avec eux, conduisant à un positionnement concurrentiel des deux puissances à travers les différents pays en conflit du Moyen Orient.

La débandade dans la question syrienne, la reculade honteuse d’Obama face à ses propres critères (les fameuses « lignes rouges »), la passivité des si vertueux Européens face à un massacre qu’ils dénoncent pour la galerie à corps et à cris, l’absence de réaction des peuples, augurent mal, extrêmement mal, de l’abandon dans lequel serait jeté Israël si par malheur il était dans une situation de grande adversité. Ce constat ne devrait que renforcer une résistance résolue face aux « solutions » que des Etats, déjà en échec pour eux mêmes, veulent lui imposer. Remarquons que l’Egypte a fait fi de la pression américano-européenne, sauf que la comparaison s’arrête là car elle a derrière elle l’Arabie saoudite et les Etats du Golfe avec leur immense puissance financière qui tient en respect l’Europe.

Un tremblement de terre stratégique

Ceci dit, ce qui se passe en Egypte pourrait bien représenter un tremblement de terre stratégique. 
La défaite des islamistes, si elle se confirme, devrait lancer un signal bien plus vaste dans le monde arabe mais aussi au sein des populations musulmanes en Europe : peut être le poids des Frères musulmans, véritable parti conspirationniste international, reculera-t-il ? Mais ce n’est pas tout, le cas égyptien montre que le nationalisme arabe reste encore assez fort pour terrasser l’islamisme qui voyait s’ouvrir devant lui une avenue triomphale. Il faut voir quel sera son avenir. 
Du point de vue d’Israël, ce développement est à demi-positif car, avec ce nationalisme, c’est le nassérisme qui peut se relever et, de fait, dans les manifestations pour le général Al Sissi, les portraits de Nasser étaient présents. Ce nationalisme pourrait en effet ne pas s’arréter à la confrontation avec l’ennemi intérieur islamiste, il pourrait trouver une issue à l’impasse avec eux dans une guerre avec Israël, quoique, pour l’instant, peu probable.

Les soubresauts du monde arabe peuvent être aussi analysés dans une perspective comparative et historique. Une théorie du sociologue allemand Ralf Dahrendorf pourrait nous y aider. Dans le projet de comprendre comment et pourquoi, d’un point de vue sociologique, le fascisme est né en Italie et en Allemagne, il constate que ces deux pays étaient entrés dans l’industrialisation et la modernité économique sans que leur structure sociétale et politique ait suivi cette évolution comme dans les autres pays d’Europe de l’Ouest. Ces deux pays étaient restés dans leurs cadres médiévaux : fragmentés en petits États, en provinces, sans avoir construit d’Etat central ni d’État de droit et donc pas de nation. Le fascisme fut, selon lui, le produit invitable de leur marche à la modernisation. Il devait détruire ces structures féodales, briser les anciennes allégeances en faveur d’une allégeance unique à l’Etat central et la nation unifiée. En somme, c’est ce qui allait réajuster la société à sa nouvelle condition objective. Celà revient à dire que le fascisme fut paradoxalement l’instrument de destruction de l’ancienne société sur les ruines de laquelle le régime démocratique allait pouvoir s’installer.

Cette thèse dialectique dérangeante peut inspirer une analyse de l’état actuel du monde arabe. Les Etats nationaux post-coloniaux ont échoué parce qu’ils n’ont pas réussi à créer une citoyenneté juridique et donc une nation. Les sociétés arabes sont ainsi restées très près de leurs structures archaïques, tribales, confessionnelles, ethniques. L’Etat moderne n’a pu s’y installer que sous la forme de dictatures militaires, tirant au départ leur légitimité d’un nationalisme trop fragile pour résister à l’islam qui finit par s’imposer. Tous les Etats arabes ont ainsi adopté l’islam et la Sharia pour base du droit. L’échec des révoltes arabes actuel découle du fait que la société, qui ne s’est pas modernisée, ne peut porter d’État de droit. Il conduirait à la dictature religieuse comme le montre l’élection de Morsi, la victoire d’Ennahda en Tunisie, ou du FIS en Algérie. Au fait, c’est ce qui s’est passé en Allemagne et en Italie : les partis fascistes y ont accédé au pouvoir par la voie parlementaire, ce qui s’explique du fait que les masses fragmentées recherchent alors une unité qu’elles ne trouvent que dans la fusion religieuse. Sur ce plan là l’idée deoumma est très efficace mais elle est l’antithèse de la nation démocratique. Les sociétés arabes reviennent donc à la case départ, la dictature militaire, seule garante d’un Etat plus ou moins moderne…

La seule question qui se pose donc est de savoir si le monde arabe pourra ne pas sombrer dans la tentation fasciste pour trouver une issue à une modernisation très en retard sur l’évolution du monde et dont le rythme s’est accéléré sous l’effet de la mondialisation.

Publié dans Shmuel Trigano

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