Une curieuse figure d'artiste, Girault de Prangey présentée par le Comte de Simony

Publié le par danilette

 

Mémoires de l'Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon

Monographie de Monsieur GIRAULT DE PRANGEY 

(1804-1892) 

présentée par Monsieur le Comte de SIMONY

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5613916m/texteBrut

   

Beaucoup de détails manqueront à cette monographie de Girault de Prangey. Je n'ai rien su de sa jeunesse et de son adolescence, de ses études et de sa formation. Regrettable lacune. Et dois-je vous avouer que je n'ai su mettre en tête de cette modeste étude aucun titre qui me plût.      

Un paradou sur le plateau de Langres ? Vous m'auriez taxé d'exagération et j'aurais eu grand peine à justifier un titre aussi évocateur. Un original au siècle dernier ? Mais qu'est au juste un original ? Comment le définir exactement ? 

Laissez-moi donc, sans plus de façons, vous présenter Joseph Philibert Girault de Prangey, fils de Claude-Joseph III Girault et de Barbe de Piétrequin de Prangey, né à Langres, le 21 octobre 1804, décédé à la villa de Courcelles, le 7 décembre 1892 et dernier du nom.

Girault et Piétrequin, vieilles et honorables familles du Langrois, mais originaires de Bourgogne, aux nombreuses, solides et brillantes alliances. 

La face sud-est du plateau de Langres est bordée par des rochers abrupts. A leur base jaillissent de nombreuses sources qui en cascades et forment dans les vallons des ruisseaux aux noms charmants, la Coulange, le Badin, la Vingeanne.    

A mi-hauteur, les villages se sont serrés, bâtis sur la roche et, jadis, tous étaient défendus par de menues forteresses, rasées en partie ou transformées en habitations de plaisance. 

Un vignoble important escaladait les pentes des coteaux ensoleillés. Véritables vignes de crû : l'Aubigny et le Rivières étaient bien connus des évêques de Langres, de leurs chanoines, des seigneurs et bourgeois du voisinage. Dans quelques caves du pays, de vieilles bouteilles de pinot pur, poudreuses à souhait, portent des millésimes impressionnants ; du vignoble ancien, il ne reste rien ou presque. 

Le château de Prangey sur la Haute-Vingeanne a conservé ses douves, ses tours avancées et un certain aspect féodal. Ruiné par les troupes de Galas, en 1636, ce château, jadis fief de Guillaume de Saulx Tavannes, un des plus beaux et des plus forts de la région, fut acquis par les Piétrequin en 1695 et restauré en son état actuel au XVème siècle. 

Les Piétrequin de Prangey, les Girault ensuite, le possédaient et en avaient pris le nom. Rarement les contemporains de M. Girault parlaient de lui sans le traiter d'original. Je n'entreprendrai pas de définir exactement ce terme, encore moins de savoir si M. Girault remplissait toutes les conditions requises. Vous en conclurez vous-mêmes.

Une éminente personnalité du pays langrois, que son grand âge a fait presque contemporaine de M. Girault, m'écrit : M. Girault de Prangey habitait la villa et ne venait pas souvent à Langres, surtout à la fin de sa vie, cependant je l'ai connu. Il était bourru, très mordant et n'était pas d'un commerce agréable, aussi ne voyait-il presque personne. C'était un très habile dessinateur, très instruit et plein de talents, ses lithographies sont aussi remarquables. 

Passionné pour les fleurs, comme tout le monde sait, c'était aussi un grand amateur de beaux oiseaux exotiques. Une nuit, le tuyau d'un poêle d'une des volières s'étant déplacé une centaine d'oiseaux ont été asphyxiés par la fumée et M. Girault m'avait apporté les plus rares, ils sont dans ma collection. 

Quand il venait à Langres, il allait généralement faire un tour au cercle, où on ne désirait pas ses visites ; on redoutait ses coups de boutoir. C'était en somme un original très bien doué, mais peu sociable. 

Voilà pour son caractère et ses rapports avec ses amis et ses proches. 

De son enfance, de sa jeunesse, je n'ai pu retrouver rien d'intéressant, si ce n'est qu'il enfermait tante Rosalie (Rosalie de Rose, sans doute) dans cet endroit où l'on se rend seul, et la pauvre n'en pouvait sortir que passant la rançon sous la porte. 

Il a, sans aucun doute, fait des études artistiques et techniques très poussées, mais où, je l'ignore.

En 1832, Girault de Prangey s'intéresse aux antiquités du département de la Haute-Marne, de la ville de Langres en particulier, il en fait le dénombrement, des démarches pour les sauver de la destruction, constituer un musée dans l'ancienne église Saint-Didier. 

En 1834 est fondée la Société archéologique de Langres, qui ne fut constituée que le 7 novembre 1841 et autorisée le 10 février 1842. 

En 1838, le Conseil municipal avait autorisé le dépôt des objets d'antiquité dans l'église Saint-Didier, qui est ensuite transformée et aménagée pour sa nouvelle destination. 

La Sociétéarchéologique de Langres est très active, elle publie un bulletin fort luxueux. M. Girault en est un des animateurs, comme il a été le fondateur de la Société et du musée. Il publie des articles et surtout fournit de magnifiques dessins : de la porte romaine, de celle des moulins, des remparts, des églises, de l'église de Vignory en reconstitution, etc. 

Ajoutons qu'il est aussi l'un des mécènes des nouvelles collections, avec des morceaux d'antiquités égyptiennes ou arabes et ses moulages des palais d'Espagne. 

Vers 1835, au retour d'un voyage en Espagne, il ébaucha une des œuvres qui devait tenir la plus grande part dans sa vie et dans ses préoccupations. 

Sous les rochers du plateau, à l'origine du Badin, sur la face est et sud d'un cirque, dominant la ferme et la source de la Douix, avec un panorama qui s'étend jusqu'aux Vosges au centre, vers les Alpes à droite, il choisit un terrain, mauvais pâturage, médiocre friche, appartenant à la commune de Courcelles, Val d'Esnoms. 

 Contre une maison qu'il y possédait et convenait à la municipalité, il échangea la dite friche, en devint légitime propriétaire. 

C'est là, qu'exposé au plein soleil, à l'abri des vents du nord et des orages de l'ouest, dans une véritable anfractuosité des rochers du plateau de Langres, il rêvait sans doute d'établir ses pénates dans un jardin paradisiaque. 

 En 1832, notre Langrois, muni de crayons, de palette, de couleurs et sans doute aussi de loupe et de décimètre, part pour l'Espagne. Il séjourne deux ans à Séville et à Grenade, préparant, par le menu, ses ouvrages sur l'architecture des Arabes et des Mores. Je n'ai retrouvé aucune note manuscrite de voyage, mais voici quelques-uns de ses croquis pris sur place et datés. 

Il relève, avec quelle minutie, avec quelle exactitude de crayon, de couleur et de perspective, les menus détails de cette ornementtion, si compliquée, si embrouillée, si variée. Il mesure les colonnes, les plans, les voûtes, prend force notes, relève les coloris, ajoute quelques dessins d'ensemble ; campe de pittoresques personnages, exécute d'importants moulages, actuellement au musée de Langres. 

II se préoccupe aussi de la traduction des versets du Coran, dont l'écriture magnifique orne les murs de l'Alhambra. 

Il évoque l'histoire des Arabes, à leur origine, celle des conquérants de l'Espagne, leur installation dans la péninsule, leur vie guerrière et luxueuse, la décadence de la puissance arabe, le triomphe de la Croix sur le Croissant, les transformations infligées aux palais moresques par les nouveaux occupants. 

 Ses ouvrages sont là, au complet, dans ces croquis et dans sa mémoire. Rentré en France, il se mettra au travail de suite et son grand album : monuments arabes et moresques, de Cordoue, Séville et Grenade paraît en trois parties en. 1836, 1837 et 1839, chez Hauser, marchand d'estampes, 11, boulevard des Italiens ; chez Brockhaus et Avénarius, 60, rue de Richelieu, au prix de 115 francs sur papier blanc et de 140 francs sur papier Chine. 

 Cet ouvrage, bien connu des amateurs d'architecture arabe ou des bibliophiles, est vraiment remarquable, par le soin de son édition, la qualité des planches, l'érudition de l'auteur. 

En 1841, il fait paraître, chez les mêmes éditeurs, avec dessins et planches un Essai sur l'architecture des Arabes et des Mores en Espagne, en Sicile et en Barbarie. Cet ouvrage, au texte abondant, est un véritable précis de l'histoire des Arabes autour de la Méditerranée et une importante collaboration à l'étude technique de leur architecture. 

Entre temps, il publiait un Choix d'ornements moresques de l'Alhambra en cinq livraisons.

Tel est le fruit de son séjour en Espagne. Ces différents travaux s'accomplissent sans doute à Paris ou à Langres et peut-être dans sa récente installation sous le plateau de Langres. En effet, voici un croquis de la villa en 1836. Les plantations d'arbres, d'arbustes, de fruitiers datent de cette époque. L'aménagement du terrain se poursuit ; sur ces pentes raides, il faut des escaliers, des sentiers, il faut canaliser les sources, les mener aux endroits utiles, vers le futur potager, les jeux d'eau et les bassins de l'avenir, organiser les terre-pleins, réserver les points de vue. 

Déjà, tout l'avenir est dans sa tête sans doute. Mais, soudain, il part ; il va poursuivre son premier rêve d'art, pendant que les plantations prendront racines et corps. Il part, mais cette fois, il emporte avec lui la prodigieuse et si récente invention de Daguerre. 

En 1841, épris de la grande merveille, il fixa, sur le cuivre d'abord, les aspects encore nus de la villa, puis Langres, Chaumont, Troyes, Paris. Pionnier de l'invention nouvelle, il semble avoir deviné aussitôt l'importance future de la photographie dans notre vie contemporaine. 

En 1842, il passe par Marseille, Rome ; le voici en Egypte, en quel équipage surprenant ' une sorte de malle, souple, lui sert de aboratoire et de chambre noire ; elle contient ses fioles, car il faut confectionner les plaques soi-même. Il est muni de plaques de cuivre de différents formats, de chambres noires, d'objectifs, de boîtes à rainures pour insérer les daguerréotypes. La malle suit le voyageur sur les bateaux, à l'arrière des voitures, à dos de cheval, de chameau. 

En cet équipage, il pousse jusqu'à Assouan, à l'île de Philae. Cependant, je n'ai trouvé, à côté d'une grand nombre de plaques des monuments du Caire, minarets, mosquées, ruines, aucun souvenir des Pyramides. Toujours armé de ses plaques, grandes ou petites, il parcourt tout l'Orient de la Méditerranée, la Grèce, l'Asie Mineure, la Palestine, la Syrie, les Cèdres du Liban et surtout Baalbeck qui l'attire tout particulièrement après Jérusalem et les ruines qui l'environnent. Certains clichés représentent des personnes seules ou au pied des monuments. 

Il rentre en France en 1844, rapportant de son voyage des croquis, des peintures et quelque mille daguerréotypes, de divers formats. 

Songez aux difficultés d'un pareil voyage, en 1842, car il ne visite pas que les villes, il s'intéresse surtout aux ruines dans d'humbles bourgades. Une boîte porte cette suscription : 41 plaques, Rome, Athènes, Syra, Magnésie, Aphrodisias, Troie. 

Le voici en France, il retrouve sa villa ; les travaux ont été poursuivis sur ses plans et ses indications ; les plantations ont réussi ; elles garnissent ce sol jadis ruiné par le pâturage, laissant à vide les immenses perspectives, le potager, le pré, les vergers. 

Il songe alors aux serres et aux volières. De longues serres courent au long des murs de soutènement, puis des volières d'eâu, la faisanderie, enfin les grandes serres superposées aux autres. Celles-ci sont accollées au rocher, les fers contournent la roche, les cheminées se cachent dans les anfractuosités, les orchidées, les fougères montent à l'assaut des parois inégales. Ailleurs ce sont des oiseaux précieux qui voltigent librement à travers les plantes. 

Dans la volière d'eau, les canards multicolores barbotent à plaisir. 

Dans la faisanderie, une paire de faisans a été payée 2.000 francs et c'est le scandale des bons bourgeois de Langres. 

Au potager, les couches sont chauffées par des conduites en cuivre. L'eau coule partout, en cascade et en jet d'eau sous la maison, en bassins dans les potagers et les communs. Dans le parc, une fontaine pétrifiante étage ses rayons superposés, l'eau claire s'écoule goutte à goutte sous les vertes frondaisons. 

Mais, voici l'été ; ce ne sont que corbeilles fleuries, plantes rares, papyrus et bananiers autour de la pièce d'eau, rosiers odorants dans les corbeilles multicolores. 

Les fruitiers, bien abrités, se garnissent de fleurs et de fruits. Les orchidées embaument les serres entre les fougères et les palmiers. Les fruits exotiques, ananas, bananes, raisins, oranges ou cédrats, tentent le visiteur sous l'oeil vigilant de l'auteur de ces merveilles. 

Partout des terrassiers, des forgerons, des maçons construisent des chalets, des serres, des communs, des logements pour le personnel, mais tout cela dans le plus pur style turc, avec des bulbes partout, des ornements de bois, des minarets. Étrange vision, dans ce désert si proche et sous les neiges de l'hiver. 

De nombreux jardiniers veillent jour et nuit, mais le tuyau de chauffage d'une volière tombe, pendant la nuit, et voici les oiseaux rares asphyxiés. 

Telle était la villa Girault en 1850, dans toute sa splendeur, comme en font foi une quantité de vues stéréoscopiques signées et datées. Pendant des années encore la féerie se prolonge. C'est alors que, dans ma jeunesse, je vis la villa et son propriétaire. 

L'accès du plateau de Langres, par Esnoms ou Prangey, n'était pas aussi facile qu'aujourd'hui. On y venait cependant de temps à autre et c'était le voyage de noce des proches villageois. 

J'ai gardé le souvenir assez vivace des fleurs, des corbeilles, des plantes rares qui avoisinaient la maison et les jeux d'eau ; la volière des canards m'avait émerveillé. 

On accédait à la maison par d'étroits sentiers conduisant aux divers étages, partout des escaliers, des pentes et des conduites d'eau. 

Le maître de maison, notre lointain parent, était petit de taille, peu accueillant. Il nous conduisait, sans joie, à ses serres, veillant jalousement à l'intégrité de ses plantes et n'offrant guère un fruit à ses hôtes. Sa mise était fort négligée, des poches de sa veste de chasse sortaient les pipes et les sécateurs. 

On sentait la hâte qu'il avait de vous congédier et l'on quittait à regret ce séjour enchanteur où, par les beaux jours d'été, il eut été si doux de flâner dans les jardins, dans le parc ou dans les serres et les volières. 

Girault de Prangey a donc poursuivi son rêve pendant quarante ans au moins ; il est mort fort âgé, mais de tout cela rien n'est resté, parce que trop artificiel. Ses héritiers n'ont pu conserver ni volières, ni serres. L'entretien des allées et des pentes était difficile. La guerre avait accumulé la ruine quand j'en devins l'acquéreur en 1920. Je m'efforçai de sauver la demeure, si peu accessible, mais il eût fallu supprimer ce malheureux bulbe et les ornements de bois des chalets et des fenêtres. Il ne restait rien des pauvres serres, les fruitiers étaient à l'abandon, les vaches broutaient les pivoines et les bordures des corbeilles sans fleurs. 

M. Girault est mort dans sa villa, par un jour neigeux de décembre ; on le descendit à grand peine à sa paroisse de Courcelles. 

Son ami, le curé, montait jadis à la villa pour mettre en ordre les souvenirs de voyage. Et les boîtes de daguerréotypes portent toutes les mentions : Exact en 1865, exact en 1880. 

Ses ouvrages sur l’Alhambra et l'architecture arabe, ses dessins, ses moulages, et le curieux et unique monument de ses daguerréotypes, grands et petits, sont un monument plus durable que les constructions si artificielles de sa villa, de ses serres et même de son parc, fantaisie d'un artiste poursuivant son rêve avec ténacité, sans tenir compte des obstacles dressés par les éléments contraires. 

Et le nom des Girault de Prangey et, je le crois, aussi celui des Piétrequin finit avec lui qui ne contracta point mariage. Le château de Prangey avait été vendu. 

Négligeant les pyramides robustes et simples, Girault de Prangey s'attarda aux architectures fragiles et compliquées, les minarets légers, les entrelacs de plâtre, les murs de faïence que seule préserve la sécheresse du climat oriental. 

Il abandonna le crayon incisif pour la fugitive et prompte image photographique, si difficile à fixer. 

Les toitures de sapin et de zinc de la villa se sont effondrées, les vitrages ne reflètent plus, jusqu'au fond des vallées, la splendeur des couchants. Le lierre et le gui coriaces ont étouffé les pâles orchidées, tremblantes sous la neige. Les roses sont devenues des ronces. Libérées de toutes entraves, les sources ont repris leurs murmures cascadants. 

Sa tombe elle-même au cimetière de Langres, mal fondée, menace ruine. 

Sans souci de ses frères, méprisant l'avenir, Joseph-Philibert Girault de Prangey, solitaire et rêveur, a construit pour lui seul, un jouet fragile qui a disparu avec lui*.

 

     * A l'appui de sa causerie. M. de Simony a produit un choix magnifique de daguerréotypes représentant, pour la plupart, des vues d'Italie et d'Asie Mineure.


      ©http://danilette.over-blog.com

A compléter par la lecture de :

Jérusalem, il y a 170 ans, les premières photos, daguérrotypes extraordinaires

Le destin fabuleux de l'extravagant Joseph-Philibert Girault de Prangey

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