Une histoire du Coran peu orthodoxe, Olivier YPSILANTIS

Publié le par danilette

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2ème partie : 

Günter Lüling, théologien protestant né en 1928, rappelle que la Bible, tant juive que chrétienne, est le produit d’arrangements successifs, une considération qui ne veut attaquer aucune foi. Les Juifs et les Chrétiens ont intégré cette donnée ; ils ne la ressentent en rien comme une menace. Rien de tel avec les Musulmans qui, dans leur immense majorité, jugent que le Coran est l’œuvre d’une seule personne : Mahomet écrivant sous la dictée divine ou Dieu lui-même (1). 

Günter Lüling est l’auteur d’une thèse originale que je vais brièvement exposer sans chercher à la confirmer ni l’infirmer. Selon ce théologien, le noyau du Coran est constitué d’un certain nombre d’hymnes chrétiens, une thèse qui a suscité un certain nombre de travaux à partir de 1970. Dans un premier temps, elle fut vivement critiquée par les théologiens et les orientalistes ; elle est aujourd’hui largement partagée par les spécialistes de nombreux pays. 

Revenons aux débuts du christianisme. On trouve d’un côté les convertis, des Gréco-romains dirigés par saint Paul ; de l’autre, les Chrétiens d’origine juive, les Judéo-chrétiens, fondateurs de la secte des Ébionites, plus connus sous le nom de Nazaréens. Je passe sur ce qui les différenciait quant aux croyances et aux rituels pour en venir à certains faits. Au Concile de Nicée (en 325), les Judéo-chrétiens sont condamnés et se dispersent notamment dans la Péninsule arabique pour disparaître vers la fin du IVe siècle. Günter Lüling démontre toutefois qu’ils ont influencé l’Islam et leur influence est aujourd’hui particulièrement lisible dans les cultes ismaélo-chiites. 

Point central de la thèse de Günter Lüling : l’élaboration des textes coraniques prend appui sur un ensemble d’hymnes chrétiens que Mahomet a réorientés. Après la mort du Prophète, il n’y eut aucun changement notable dans ces textes durant près d’un siècle et demi. Au cours des deux siècles et demi suivants, les influences tant juives que chrétiennes ont été peu à peu gommées et, ce faisant, la doctrine islamique s’est affermie. Par ailleurs, note Günter Lüling, il est hautement improbable que sous le règne du troisième calife (644-656), le Coran tel qu’il nous est parvenu ait pu être élaboré. On sait par exemple qu’une version du Coran fut détruite en 1007. 

Les recherches sur le Coran sont ressenties avec hostilité par nombre de Musulmans qui n’imaginent pas une édition critique du Coran, édition où seraient envisagées son élaboration et son insertion dans les aléas de l’histoire, à la manière de la Bible des Juifs et des Chrétiens. L’hypothèse selon laquelle des parties du Coran procéderaient d’hymnes chrétiens a été avancée bien avant que ne le suggère Günter Lüling mais c’est lui qui étayera cette thèse avec le plus de détermination. Voir ‟Über den Urkoran : Ansätze zur Rekonstruktion der vorislamisch-christlichen Strophenlieder im Koran” (‟About the Urkoran : Attempts to reconstruct the Pre-Islamic Christian Strophic Hymns in the Koran”). Il affirme que des parties essentielles du Coran étaient déjà en place avant même la venue du Prophète, sous la forme d’hymnes chrétiens et de poèmes. 

Günter Lüling a par ailleurs remarqué que l’arabe primitif s’écrivait d’une manière peu précise, quasi sténographique, ce qui était propice aux erreurs d’interprétation. Cette langue évolua lentement avec notamment l’introduction de signes diacritiques. Hâtons-nous de préciser que Günter Lüling, pas plus que Christoph Luxenberg que je vais évoquer plus loin, n’ont pas en tête d’attaquer la religion musulmane mais bien de donner par l’étude scientifique une impulsion nouvelle au dialogue entre les religions, plus particulièrement entre l’islam et le christianisme. Günter Lüling juge avec pertinence qu’une réforme du monde musulman n’est pas envisageable aussi longtemps qu’un travail critique sur le Coran ne sera pas entrepris au sein du monde musulman lui-même, un travail que les Juifs et les Chrétiens poursuivent chez eux depuis des siècles.

 

Un livre essentiel de Günter Lüling, traduit ainsi dans l’édition anglaise : ‟A Challenge to Islam for Reformation”, sous-titré :  ‟The Rediscovery and reliable Reconstruction of a comprehensive pre-Islamic Christian Hymnal hidden in the Koran under earliest Islamic Reinterpretations.”

 

Entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, certains spécialistes avaient jeté les bases d’une critique du Coran. Parmi eux, le Suédois Carlo von Landberg (1848-1924) et les Allemands Martin Hartmann (1851-1918) et Karl Vollers (1857-1909) qui avaient émis l’hypothèse selon laquelle des parties du Coran procéderaient d’hymnes chrétiens. Depuis son exposé de 1970 intitulé ‟Über den Urkoran”, Günter Lüling poursuit ses recherches dans la même direction. Je n’entrerai pas dans le détail de ces recherches hautement techniques afin de ne pas lasser le lecteur mais surtout parce que mes compétences en la matière sont des plus limitées. Je désire simplement piquer la curiosité du lecteur et l’engager à dépasser le cadre de mes modestes articles. Pas plus que Günter Lüling ou Christoph Luxenberg je ne cherche à discréditer la foi des uns ou des autres, des Musulmans en l’occurrence, mais à combler un fossé qui ira s’élargissant si un travail d’exégèse n’est pas accompli sur un texte considéré comme ‟tombé du ciel”… Le Coran n’est pas immanent mais transcendant ; il doit beaucoup, et en bonne logique, à ce qui l’a précédé, notamment aux poètes pré-islamiques, parmi lesquels des Chrétiens. Déjà, l’Égyptien Taha Hussein (1889-1973) avait pressenti que le Coran drainait bien des matériaux qui lui étaient antérieurs, ce qui avait soulevé de la grogne parmi les Musulmans. Notons également que cette hypothèse a été formulée au début du XXe siècle par Adolf von Harnack (1851-1930) puis reprise, entre autres, par Hans-Joachim Schoeps qui évoque la présence d’éléments ébionites dans le Coran. Il affirme que ‟si le judéo-christianisme a bien disparu de l’Église chrétienne, il s’est maintenu dans l’Islam et se prolonge dans certaines de ses impulsions directives jusqu’à nos jours.” En revanche, il n’existe pas à ce jour d’indices d’un lien direct entre les judéo-chrétiens expulsés de Jérusalem vers 66 et les débuts de l’islam.

 

Le livre de Christoph Luxenberg : ‟The Syro-Aramaic Reading of the Koran”, sous-titré : ‟A Contribution to the Decoding of the Language of the Koran.”

 

Dans le livre ci-dessus, Christoph Luxenberg déclare qu’un quart environ des versets du Coran deviennent compréhensibles, si on part du principe que le Coran a été écrit en araméen ou dans une langue hybride mais pas en arabe, une langue écrite alors peu formée. Les particularités linguistiques du Coran intriguent certains chercheurs car elles ne cadrent pas avec la structure de l’arabe. Ils avancent des hypothèses selon lesquelles l’origine de la langue coranique serait à fouiller du côté d’un dialecte ou, plutôt, d’une sorte de langue vernaculaire de l’Arabie occidentale, une langue influencée par le syriaque, l’araméen donc.

 

Sans me perdre dans un foisonnement technique que je maîtrise fort mal, je me permets de rapporter quelques précisions du dominicain Claude Gilliot, professeur émérite d’études arabes et d’islamologie à l’Université de Provence. Il rappelle que l’écriture arabe était dépourvue de ces signes diacritiques dont seront marquées certaines consonnes de son alphabet. Il rappelle également que les voyelles brèves n’étaient jamais écrites et que les voyelles longues ne l’étaient qu’occasionnellement. ‟L’écriture était figurée par un simple support consonantique qu’on ne pouvait lire le plus souvent que si l’on connaissait déjà le texte. Des vingt-huit lettres de l’alphabet arabe, seules sept ne sont pas ambiguës. Dans les plus anciens fragments du Coran, les lettres ambiguës constituent plus de la moitié du texte.” Claude Gilliot écrit encore : ‟L’essentiel de son entreprise (celle de Günter Lüling) repose sur une méthode intéressante qui consiste à corriger le diacritisme et le vocalisme de la vulgate coranique en s’appuyant sur des informations extra-coraniques, comme la poésie pré-islamique.”

 

Christoph Luxenberg précise, lui, qu’aux premiers temps de l’islam, le syro-araméen était la langue dominante dans toute l’Arabie occidentale et que cette langue dut logiquementinfluencer les autres langues de la région (dont l’arabe) qui n’étaient pas encore vraiment des langues d’écriture. Claude Gilliot rend compte de la méthode de travail de Christoph Luxenberg : ‟Dans sa tentative d’élucider les passages linguistiquement controversés du Coran, Christoph Luxenberg opère avec rigueur : consultation d’un dictionnaire d’arabe classique et d’un commentaire coranique ancien, afin de vérifier si l’on n’a pas omis de tenir compte de l’une ou l’autre explication plausible proposée par des exégètes ou par des philologues musulmans. Il cherche ensuite à lire sous la structure arabe un homonyme syro-araméen qui aurait un sens différent mais qui conviendrait mieux au contexte. Si cela ne peut se faire, il procède à un premier changement des points diacritiques qui, dans le cas échéant, auraient été mal placés par les lecteurs arabes afin de parvenir à une lecture arabe plus idoine. Si cette démarche n’aboutit toujours pas, il effectue un second changement des points diacritiques en vue de parvenir éventuellement à une lecture syro-araméenne, cette fois, plus cohérente. Si toutes ces tentatives échouent, reste à Christoph Luxenberg un ultime recours : déchiffrer la vraie signification du mot, apparemment arabe mais incohérent dans son contexte, en le retraduisant en syro-araméen pour déduire du contenu sémantique de la racine syro-araméenne le sens le mieux adapté au contexte coranique.”

 

Quand le texte coranique a-t-il pris sa forme définitive ? Sous le troisième calife, selon la tradition, le texte définitif aurait été établi après destruction de nombreux passages. Les chercheurs occidentaux s’écartent, eux, de cette tradition et dans deux directions : l’une est représentée par John E. Wansbrough (selon lui, le Coran n’aurait atteint sa forme canonique que deux siècles après la mort de Mahomet. Voir ‟Quranic Studies – Sources and Methods of Scriptural Interpretation”) ; l’autre est représentée par John Burton (selon  lui, le Coran aurait déjà atteint cette forme du vivant de Mahomet. Voir ‟The Collection of the Quran”).

 

L’étude philologique qui s’est élaborée dans l’Europe de la Renaissance et qui s’est généralisée au profane et au sacré n’est pas vue d’un bon œil par les Musulmans lorsqu’elle se met à envisager le Coran. Suggérer un travail collectif pour la rédaction du Coran, avec retouches successives, c’est aller à l’encontre de l’islam. Les Arabo-musulmans n’ont commencé à se tourner vers leur passé qu’à partir du VIIIe siècle, après les changements gigantesques qui portèrent au pouvoir la dynastie des Omeyyades (avec les Sufyanides puis les Marwanides) puis celle des Abbassides, autant de changements qui les ont éloignés du contexte dans lequel avait été écrit le Coran. A ce jour, les plus anciennes sources musulmanes datées sur l’histoire des débuts de l’islam sont au moins postérieures de deux siècles aux événements qu’elles prétendent rapporter. Et les quelques sources non-musulmanes contemporaines de ces événements en présentent une vue fort différente. Pour l’heure, ces sources ont été rassemblées et ne sont consultables qu’en anglais dans l’ouvrage suivant : ‟Seeing Islam as other saw it. A survey and evaluation of Christian, Jewish and Zoroastrian writings on early Islam” de Robert G. Hoyland.

 

Les travaux de Christoph Luxenberg nous laissent supposer que le Coran, si on l’envisage à partir du syriaque, était à l’origine ce que son nom même dit très précisément : unlectionnaire, soit une anthologie de passages extraits de livres saints antérieurs et adaptés en langue vernaculaire, une anthologie conçue pour la lecture liturgique. Christoph Luxenberg écrit : ‟Si le Coran signifie à proprement parler lectionnaire, on est autorisé à admettre qu’il ne voulait être compris comme rien d’autre qu’un livre liturgique avec des textes choisis de l’Écriture (Ancien et Nouveau Testament), et nullement comme un succédané de l’Écriture elle-même, c’est-à-dire comme une Écriture indépendante. D’où les nombreuses allusions à l’Écriture, sans la connaissance de laquelle le Coran pourrait sembler à son lecteur être un livre scellé de sept sceaux.” Si Christoph Luxenberg a raison, on peut en déduire que le Coran ne prétendait pas remplacer la Bible mais en donner une version intelligible aux Arabes d’alors. La dogmatique islamique postérieure selon laquelle une révélation serait abrogée pour être remplacée par une révélation postérieure (l’Évangile remplaçant la Torah), jusqu’à la révélation musulmane venant parfaire le tout, perdrait ainsi tout fondement. Certains textes seraient antérieurs à Mahomet qui les aurait repris comme autant de citations, nous dit encore Christoph Luxenberg.

 

Le cadre primitif de l’islam reste mystérieux, comme restent mystérieux les rapports entre le texte coranique et Mahomet. Ces rapports qui paraissent massifs ne le sont pas tant lorsqu’on se penche sur le Coran qui, de ce point de vue, offre des bases textuelles plutôt ténues. Des noms-phares dans la biographie de Mahomet tels que ‟La Mecque” ou ‟Yathrib” (plus tard Médine) apparaissent à peine.

Ci-joint, un lien particulièrement riche sur les travaux de Claude Gilliot :

http://www.mehdi-azaiez.org/GILLIOT-Claude

 

Ci-joint, un lien à méditer signé Jean-Pierre Bensimon : ‟Nous autres religions autophages” :

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(1) Mircea Eliade et Ion P. Couliano décrivent de la manière suivante l’Arabie avant l’islam dans ‟Dictionnaire des religions” (chap. 20) : ‟L’Arabie avant l’islam est le territoire du polythéisme sémitique, du judaïsme arabisant et du christianisme byzantin. Les régions du Nord et de l’Est, traversées par les grandes routes commerciales, ont été profondément influencées par l’hellénisme et les Romains. Au temps de Muhammad, le culte des dieux tribaux avait rejeté à l’arrière-plan l’ancienne religion astrale du Soleil, de la Lune et de Vénus. La principale divinité tribale était adorée sous la forme d’une pierre, météorique peut-être, d’un arbre ou d’un bois. On lui érigeait des sanctuaires, on lui présentait des offrandes et on sacrifiait des animaux en son honneur. L’existence d’esprits omniprésents, parfois malins, appelés jinns, était universellement reconnue avant et après l’avènement de l’islam. Al-lâh, « Dieu », était vénéré à côté des grandes déesses arabes. Les fêtes, les jeûnes et les pèlerinages étaient les principales pratiques religieuses. L’hénothéisme et le monothéisme du culte d’al-Rahmân étaient également connus. De grandes et puissantes tribus de Juifs s’étaient établies dans les centres urbains comme celui de l’oasis de Yathrib, qui allait plus tard s’appeler Médine (Madîna, « La Ville»). Les missions chrétiennes avaient fait quelques prosélytes (on en connaît un dans la famille de la première femme de Muhammad). Au VIe siècle EC, La Mecque (Makka), avec son sanctuaire de la Ka’bah entourant le fameux météorite noir, était déjà le centre religieux de l’Arabie centrale et une importante ville commerciale.”

Publié dans Olivier Ypsilantis

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