Une loi juste : la Torah, professeur Henri Baruk

Publié le

A l'occasion de Shavouot, hommage à Henri Baruk (1897-1999)

baruk.jpg

Source : le livre d'Henri Baruk : « Civilisation hébraïque et Science de l'homme » éditions Zikarone, 1965.
Extraits du chapitre : « une loi juste, la Torah »

La Torah n'est pas une simple conception philosophique, elle constitue non seulement un mode spécial de penser et de concevoir la vie humaine, mais aussi une science pratique en même temps qu'une foi. Loin d'être rejetée comme méprisable, la matière est utilisée comme support de l'esprit qui l'élève et la féconde dans une extraordinaire unité. L'esprit seul est d'ailleurs infiniment fragile et, s'il ne se réalise pas, reste dans un monde virtuel. Une conviction, une opinion philosophique sans pratique matérielle ne peut durer dans les siècles des siècles, tandis que des pratiques et des habitudes solidement incrustées se transmettent de génération en génération. En outre si la doctrine se sépare de la pratique, elle risque d'aboutir à un dédoublement de la vie et à une sorte d'hypocrisie. Cette doctrine d'Unité caractérise la tradition hébraïque.

La morale ne s'oppose jamais à la vie et ne prend pas le caractère d'une ascèse. Le but de la loi mosaïque c'est une vie heureuse sur la terre que Dieu doit donner au peuple hébreu.

 

Révélation du Sinaï et Don de la Torah

La révélation du Sinaï a donné non seulement le Décalogue fondement de toute morale, mais encore une loi extrêmement détaillée régissant tous les domaines de la vie humaine dans l'ordre moral, social, biologique, hygiénique, médical, économique, juridique, militaire… On peut dire sans hésiter que la Torah constitue la science la plus complète de l'homme et surtout la plus cohérente et la plus unifiée que nous possédions. En outre la Torah constitue la base de la psychologie humaine individuelle et sociale.

Si cette science considérable a été en partie vulgarisée par les religions issues du judaïsme, elle reste encore peu connue et méconnue. Les religions-filles en ont tiré surtout des principes moraux avec quelques modifications, en laissant de côté tout le droit hébreu, la biologie hébraïque, la sociologie hébraïque… En un mot toute la partie concrète et matérielle de la Torah. L'étude intégrale et rigoureusement précise de la Torah [écrite et orale] est donc indispensable pour en saisir l'esprit. D'autre part la Torah forme un bloc indivisible et on ne peut l'étudier sous forme d'emprunts ou de morceaux choisis sans en altérer complètement le sens et l'esprit. La Torah est d'ailleurs autant une science, qu'une religion, elle constitue véritablement une civilisation complète, la civilisation hébraïque, civilisation spécifique où des idées diverses sont fondues en une unité puissante, comme le Chandelier à sept branches, formé d'un bloc d'or indivisible sans pièces rapportées, symbole même de la loi. […]

La Révélation du Sinaï et le Don de la Torah après la délivrance de la servitude ont une signification toute particulière : cette signification, c'est la définition même de la liberté. Il ne manque pas de peuples opprimés qui ont été libérés de leurs oppresseurs et gratifiés de l'indépendance. Cette brusque décompression entraîne le plus souvent des réactions de violence et d'orgueil au cours desquelles les anciens esclaves deviennent à leur tour des oppresseurs. La libération et la liberté ne signifie pas la libération des devoirs. La libération et la liberté signifient qu'on substitue au joug injuste de l'oppression, le joug de la Loi morale.

L'homme ne peut vivre libre sans se soumettre à une loi, sans quoi il tombe lui-même sous le joug de son orgueil et de ses mauvais instincts et devient à la fois méchant et malheureux. Celui qui rejette le joug de la Torah, disent les Pirqé Avot reçoit sur lui le joug de dere'h eretz, la Voie de la Terre. La liberté suppose encore plus de devoirs que l'oppression mais des devoirs consentis découlant d'une loi Juste. Ces devoirs très lourds le sont particulièrement pour le peuple qui a reçu la Loi. C'est pour ce peuple une obligation de s'attacher à la Torah et de l'appliquer sans quoi, si le peuple refuse de se soumettre à la Loi Juste qui lui a été donnée, il sera dispersé et sera soumis à la loi injuste des nations qui l'opprimeront et le persécuteront jusqu'à ce qu'elles soient châtiées à leur tour !

Il est impossible de résumer la Torah car il s'agit d'une véritable encyclopédie abordant tous les domaines de la science de l'homme. En dépit de cette complexité, la Torah possède une unité puissante, un esprit qui pénètre, fertilise et anime jusqu'aux moindres détails matériels.

L'amour de Dieu domine cette unité (avec la récitation du Shéma : tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force). Cet amour de Dieu vise le Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, celui qui soutint les Patriarches, les Justes, et il est bien précisé qu'il s'agit du Dieu de vos pères. Lorsque sur le mont Sinaï, Dieu s'adresse à Moïse, il précise qu'il s'agit du Dieu qui t'a fait sortir d'Égypte, de la maison des esclaves. Dieu est donc ici défini par ses actes, et non comme on le fait si souvent dans la théologie théorique, par ses attributs philosophiques. […] 

Cette libération des opprimés n'est pas un acte partisan, elle n'est pas faite en faveur de tel ou tel, mais elle est faite pour défendre le principe des balances justes. C'est pourquoi, dans le texte de la Torah, il est ordonné de se servir de balance de Tsédek [fusion de la justice et de la charité]. Vous ne ferez pas d'iniquité dans le droit, tu ne favoriseras pas la face du pauvre et tu ne glorifieras pas la face du grand, dans le Tsédek tu jugeras ton prochain (Lévitique,XIX, 15). C'est que la charité qui est fortement recommandée, ne doit pas s'exercer au détriment de la justice, d'où la recommandation de ne pas favoriser injustement le pauvre dans son procès (Exode,XXIII,2). Si la charité commande d'aider le pauvre, il serait injuste parce qu'il s'agit d'un pauvre, de lui donner raison s'il a tort, car ce faisant on détruit l'équilibre moral du monde. […]

Il s'agit du principe même de défense de la justice juste et de la vérité. Ce n'est pas sans motif que le Décalogue et la Révélation du Sinaï ont été immédiatement précédés dans le texte de l'Exode, section Jéthro, de l'organisation d'une justice juste et d'un tribunal. […]

Ainsi c'est la façon dont la justice est rendue dans la pratique qui donne la mesure d'une civilisation et qui montre si l'on respecte ou non le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Ce sont les actes qui comptent et non les proclamations. […]

On sait que les juristes et les historiens du droit pénal distinguent deux grands types de justice pénale :

  1. Celui qui se préoccupe avant tout de la découverte impartiale de la vérité et qui se soucie d'abord de ne pas condamner un innocent ; c'est une justice fondée sur l'examen des témoignages qui fait obligation à tout homme qui porte plainte de fournir des preuves exactes de ses dires et d'être minutieusement examiné pour savoir s'il ne s'agit pas d'un faux témoin, c'est là la justice biblique qui est à l'origine du droit de plusieurs nations modernes à commencer par la Grande-Bretagne.
     
  2. D'autre part, à côté du droit pénal hébreu, se place le droit pénal issu de l'Empire Romain et adopté au Moyen Âge par le tribunal de l'Inquisition. Dans cette variété de droit, la protection du pouvoir et les mesures de défense contre le danger priment la recherche de la justice vraie et de la vérité. Les témoins et les plaintes sont écoutées, et il en résulte l'arrestation préventive des suspects. Or, même si par la suite une enquête approfondie est faite, le suspect est déjà défavorisé par le fait qu'il a été arrêté préventivement, que cela suppose déjà une prévention contre lui. Cette prévention peut fausser l'enquête surtout si celle-ci est inspirée par le pouvoir ou laissée entre les mains de techniciens professionnels préoccupés parfois d'arriver coûte que coûte à une solution confirmant les soupçons. En tout cas, même si l'enquête est bien faite, un innocent peut-être injustement soupçonné ou inquiété. En outre cette technique peut dévier vers des méthodes d'aveux extorqués ou de torture. […]

Les rapports de l'homme et de son prochain sont minutieusement étudiés dans la tradition hébraïque. L'amour du prochain a été non seulement proclamé mais précisé en vue de sa réalisation. Il suffit de lire le chapitre XIX du Lévitique, 17 et 18 : tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur, tu reprocheras à ton prochain ce que tu as à lui reprocher et tu ne porteras pas ainsi à cause de lui un péché. Tu ne te vengeras pas, et tu n'auras pas de rancune à l'égard des fils de ton peuple, et tu aimeras ton prochain comme toi-même. Ainsi la formule d'aimer son prochain est beaucoup plus précise, concrète et efficace que la simple proclamation d'aimer son prochain. Le « comme toi-même » introduis l'identification au prochain de façon à se mettre à sa place. En outre cet amour n'est possible qu'avec la franchise : si on garde sur le cœur des griefs, on risque consciemment ou inconsciemment de se venger et ainsi de se charger d'un péché, et si on garde la blessure en la refoulant, on risque de tomber malade. On voit qu'elle découverte psychologique pratique représente ce passage de la loi mosaïque. […]

 

Kilaïm

Toutes les lois concernant les rapports de l'homme avec son prochain sont suivies d'une loi spéciale dite Kilaïm. Cette prescription suit immédiatement la prescription de l'amour du prochain. Le Kilaïm, c'est le mélange, l'accouplement d'espèces différentes, qu'il s'agisse d'animaux ou de végétaux. Cette hétérogénéité est particulièrement interdite car elle paraît être une forme de destruction de l'espèce et de la personnalité même contraire à l'esprit d'unité. Les catégories doivent rester bien nettes et bien tranchées. On n'attellera pas à une charrue un bœuf et un âne, un homme ne s'habillera pas en femme et une femme ne s'habillera pas en homme : l'homme laissera pousser sa barbe, n'en taillera pas les coins afin de ne pas ressembler à une femme. C'est une loi de distinction des genres. En étendant cette notion aux peuplex, on comprend que la loi hébraïque à une particulière aversion pour l'assimilation et l'uniformisation des peuples. L'unité ne peut être obtenue par une uniformisation qui correspondrait fondamentalement à un impérialisme spirituel et tendrait à détruire la personnalité originale de chaque peuple.

L'unité du monde est conçue dans la tradition hébraïque sous la forme de l'entente des diverses familles de la terre. C'est pourquoi dans la tradition hébraïque, le particularisme ne s'oppose pas à l'universalisme ; ceci manifeste encore le caractère spécifique de la pensée hébraïque qui unit des idées en apparence opposées, comme cela a lieu dans la nature même et dans l'expérience concrète de la vie, et qui ne cherche pas à se fixer à une idée pure et abstraite pour l'appliquer ensuite à la réalité. […]

 

Bechem omro : le respect des sources

Une importance extrême est donnée au respect des parents, du père et de la mère : « honore ton père et ta mère afin que s'allongent les jours sur la terre que le seigneur ton Dieu te donne ». Les commentateurs se sont demandés pourquoi dans ce verset le père est cité avant la mère et pourquoi dans la section Kedoshim (chapitre XIX du Lévitique), il est dit "de craindre sa mère et son père". On a pensé que la crainte du père étant naturelle, il avait fallu mentionner d'abord la mère pour que la crainte et le respect s'exerce aussi à son égard. Il est bon de remarquer que pour l'amour filial il fait intervenir des notions de respect, d'honneur ou de crainte, alors qu'il est dit pour l'amour conjugal que l'homme s'attache à sa femme. Ainsi sont précisées la qualité et la différence de ces deux sortes d'amour : filial et conjugal. 

Ce respect des parents qui nous ont donné la vie s'inscrit dans l'ensemble moral du respect des sources. On doit honorer et citer tous ceux à qui on doit quelque chose : les parents à qui on doit la vie, les maîtres à qui l'on doit ce que l'on sait, et on nomme maîtres tous ceux qui vous ont apprit la moindre chose, et enfin lorsqu'on fait part d'une notion communiquée oralement ou par écrit, on doit toujours citer son auteur. C'est la loi dite Bechem omro, loi essentielles de probité intellectuelle et d'honnêteté tout court. Nous avons, dans un travail avec le Dr Cohn, étudié tout particulièrement cette loi et ses conséquences et nous avons rapporté des discussions ayant mis aux prises certains auteurs qui estimaient que les revendications de priorité étaient injustifiées et que le sacrifice ou l'abandon de cette priorité était louable ou le signe d'une grandeur d'âme.

Celui qui se laisse voler, ne manifeste aucune grandeur d'âme mais favorise seulement le développement du vol et du mal sur terre. Celui qui défend la vérité, qu'elle soit à son avantage ou à ses dépens, contribue à maintenir la paix et l'équilibre du monde.

Les commentaires talmudiques estiment que le respect du Bechem omro, sauva le peuple juif du massacre du temps d'Esther. C'est parce qu'Esther fit part au roi Assuérus de la reconnaissance qu'elle devait à Mardochée, que le roi annula le décret d'extermination. Le fait d'ailleurs de rappeler ce que l'on doit aux anciens, aux parents et à tous ceux qui vous ont aidé, est vraiment le fait d'une âme honnête et droite. Si on prend l'habitude de ne pas rappeler les sources, il s'agit finalement d'un vol, vol par orgueil, du plus mauvais augure et qui finit par amener la ruine des sociétés où se pratiquent de telles mœurs. Il en est des individus comme des collectivités. […] 

à suivre

 © Danilette

 


lire aussi : 

 

Publié dans Monde juif, France, Tikoun Olam

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article