Vivre en Israël : les indignés du centre et de la périphérie, Maurice-Ruben Hayoun

Publié le par danilette

http://mrhayoun.blog.tdg.ch/archive/2011/08/15/vivre-en-israel-les-indignes-du-centre-et-de-la-peripherie.html

Entendu hier sur Kol Israël en langue française : un spécialiste de la situation socio-économique de ce pays, séfarade d’origine, expliquait les disparités des classes sociales en situant les habitants soit dans le centre, favorisé et développé, soit dans les périphéries du nord et du sud. Le pays, disait-il, est divisé en deux parties par cette frontière invisible qui explique la réaction des indignés et des manifestants qui de Dan à Beershéva ( pour reprendre une expression biblique qui signifie du nord au sud) se plaignent du renchérissement de la vie et de la inadéquation des salaires. Etrange, cette bi-partition du pays qui a pourtant investi des sommes considérables dans le développement économique, apparemment sans distinction. Ce n’est pourtant pas ce que laissait entendre l’expert auquel je faisais allusion plus haut : sans le dire vriament, il insinuait que les premiers arrivés, tous d’extraction ashkénaze, ont misé sur le développement des zones habitéés par eux, les plus centrales, les plus accessibles, les mieux desservies par les moyens de communication les plus moderne, laissant le reste du pays à leurs parents pauvres, tous originaires de pays arabes ou orientaux.

Tout n’est pas faux dans cette analyse qui pourrait éveiller les vieux démons de la société israélienne. Hier, en dînant à Tel Aviv, et ensuite en déambulant dans les rues, j’ai pu voir ce qui restait des tentes et des attroupements des indignés, mais surtout j’ai pu, au restaurant, écouter discrètement des conversations des gens. De quoi parlaient ils ? DE la situation présente, évidemment.

De quoi parlaient-ils ? De la crise, des inégalités, de l’injuste répartition des richesses et des revenus et de l’inadéquation du système, en général. La vérité, c’est sue les Israéliens demandent confusément le retour à cet Etat Providence, essentiellement travailliste qui servit de moule créateur à Israël et dont la vertu plasmatique a amorti, atténué tous les chocs. Il suffisait de se tourner vers l’Etat dès que quelque chose produisait. Cette époque est révolue depuis fort longtemps et la nostalgie qu’elle évoque s’apparente à la volonté de s’en retourner au bon vieux temps..

Il faut dire que la situation, ou plutôt la mentalité dans ce pays est à nulle autre pareille. Le dire n’est pas un acte d’inimitié, et encore moins d’hostilité.

En voici quelques exemples : essayez donc de trouver un entrepreneur ou tout corps de métier du bâtiment et vous allez tout comprendre. Impossible d’avoir des prix fixes, des devis valables et surtout de voir les ouvriers arriver le jour dit et d’effectuer les travaux prévus ou de les avoir achevés à l’heure dite. C’est une chose quasi impossible. Et dès que ces gens voient que vous êtes étrangers, et notamment français (l’Euro vaut 5 shékél aujourd’hui), les prix, comme par enchantement, s’envolent.

Essayez d’équiper une c uisine avec le minimum d’appareils ménagers, vous allez vous retrouver avec des produits de fabrication chinoise qui font long feu… En fait, une quantité de petits faits vous rendent la vie amère voire impossible tant vous devez consacrer de temps pour les résoudre, alors que dans des pays comme la France, ces choses là ‘nont pratiquement aucune importance.

Je me suis entretenu avec des gens proches de moi, installés ici depuis près d’un demi siècle, des Israéliens attachés à leur pays, prêts à le défendre au prix de leur vie et dont les enfants ont été incorpoés dans les meilleures unités de l’armée, ils m’ont dit que le mal qui ronge ce pays est l’avidité, parfois même la cupidité.

S’enrichir vite et n’importe comment. Et cela se ressent dans de nombreux secteurs, notamment celui du logement et de l’alimentation.

De l’extérieur, on réalise mal ce que se loger en Israël veut dire ! Les observateurs extérieurs pensent souvent que c’est une façon déguisée de coloniser de nouvelles terres, d’empiéter sur le domaine d’autrui, etc.. En fait, c’est l’exiguité de l’espace et la paucité des terrains qui sont en cause : dès que les jeunes gens songent à se marier, ils se mettent en quête d’une habitation, ce qui représente la chose la plus difficile à accomplir. Ils se plaignent de la voracité des entrepreneurs et des promoteurs immobiliers qui, dans ce pays, détiennent le vrai pouvoir. Je me suis mêmelaissé dire que certains, dans les instances officileles, ne seraient pas insensibles à des prébendes qui mènent tout droit à la corruption.

Enfin existe-t-il des plans urbanistiques en Israël ? On pourrait en douter. Imaginez que vous achetiez un bel appartement sur le littoral avec vue imprenable sur la mer. Il n’est pas exclu, voire même il est parfaitement prévisible, que vous collera à moins de cinquanate mètres, un autre immeuble encore plus élevé ui vous obstruera la vue. Vous pouvez le constater tous les jours dans les villes côtières de ce pays. Consulté, un avocat m’a dit qu’il suffisait de demander à la mairie les plans d’urbanisme. Mais il a ajouté que la méthode israélienne consiste à vendre tous les terrains et à laisser une partie, la plus proche de l’eau, pour les hôtels… J’ai répliqué : mais que disent les gens qui ont économisé toute leur vie pour avoir un toit au dessus de leurs têtes ? Rien, me répondit ils, car la demande est très forte et les programmes immobiliers ne parviendront jamais à satisfaire la demande..

Je pourrais multiplier les exemples dans de nombreux secteurs. Nous ne cherchons pas à accabler un petit pays menacé par la guerre et poursuivi par la haine d’implacables voisins qui l’accusent injustement d’avoir spolié leurs frères ; nous ne mettons pas non plus du côté de ses détracteurs. Nous disons simplement que tant de dysfonctionnements doivent cesser et qu’il faut moraliser un certain nombre de pratiques qui sont essentiellement étrangères à l’éthique juive, à l’éthique tout court..

Les récents développements nous l’ont montré : rien ne justifiait une augmentation si indue du prix du fromage blanc ! Et c’est pourtant ce qui mit le feu aux poudres. Israël arrive à des moments cruciaux de son existence. S’il n y a pas dans les plus brefs délais l’injection d’un minimum de valeurs juives, pourtant essentielles dans ce pays, il risque de connaître la pire des défaites, non point militaire, ce qu’à D- ne plaise, mais spirituelle. Les gens ne croiront plus en rien. S’ils ont fait refleurir le désert, ce n’était pas pour que certains s’engraissent considérablement (mashminim mi-bessaram shél ahérim) au détriment du plus grand nombre.

Le budget de la défense est déjà si considérable et on le comprend. Il faut qu’une réforme fiscale voie le jour et surtout une certaine moralisation des pratiques commerciales et économiques.

On n’a pas rebâti un Etat d’Israël pour les spéculateurs de toutes sortes. Mais un Etat incarnant les valeurs juives. On doit se le rappeler.


Maurice Ruben Hayoun est spécialiste de philosophie juive médiévale (Maimonide, Averroès, Ibn Badja, Avicenne)et de la pensée judéo-allemande moderne (de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem), Maurice-Ruben Hayoun est professeur des universités (Strasbourg, Bâle, Heidelberg) et notamment chargé de cours auDépartement de Philosophie de l'Université de Genève.

Auteur de près de cinquante ouvrages constamment réédités et traduits notamment la philosophie juive, il a publié plus de dix volumes dans la collection Que sais-je ? (Paris, PUF) dont la plupart ont été traduits dans des langues européennes : allemand, espagnol, italien, néerlandais, slovaque, grec)

Ses publications sont régulièrement sollicitées par des tribunes telles que celles du Le Monde, duFigaro, de La Tribune de Genève, du Neue Zürcher Zeitung, de L'Arche.

Spécialiste de l’histoire intellectuelle il a publié plusieurs livres sur les racines culturelles et spirituelles de l’Europe, notamment les Lumières de Cordoue à Berlin.

Il participe régulièrement aux matinales de Radio-Cité et aux émissions de Genève à chaud dePascal Décaillet sur la chaîne Léman Bleu.

Ses articles ont été récemment réunis en un volume paru en 2005 chez Armand Colin (Ecoute Israël,Ecoute France).

Il fut candidat à la succession de Jean-Marie Lustiger à l'Académie française, obtenant une voix.

Vice-président de la Fraternité d’Abraham, il s’est occupé du problème de la laïcité et du dialogue inter-religieux. Il fut reçu en cette qualité par le pape Jean-Paul II au Vatican en février 2000. Il entretient une correspondance avec le pape Benoît XVI portant sur l’étude des grands penseurs juifs allemands du XIXe siècle.


Publié dans Israël

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